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MOEURS, HABITUDES, REGIME. — INTELLIGENCE

Rfi

Fig. 983. — Sorte de Huche d'observation à châssis

viirés et à volets de bois.

Fig. 984. — Sorte de Ruche d'observation disposée

Fig. 984.

au-dessous d'une table; la Fourmilière externe étant disposée sur la table et recouverte d'une cloche.

Fig. 983 et 084. — Appareils ayant servi à Huber pour installer des Fourmilières artificielles (fac-similé).

à l'autre terrasse. 11 est vrai qu'en facilitant ainsi les promenades de mes Fourmis, je courais le risque de faciliter en même temps leur évasion, mais, d'un autre côté, je ne voulais pas les resserrer trop, ni les mettre dans des circonstances qui différassent trop de celles où elles avaient vécu jusqu'alors.

o Elles ne sortaient pas fréquemment de la Fourmilière; et quand elles en sortaient, c'était toujours en petit nombre et ordinairement une, deux ou trois fois. L'ouverture que j'avais faite à la tète du Chardon en l'entr'ouvrant, et que j'avais refermée en très grande partie, leur servait de porte. Elles descendaient le long de la tige du Chardon et allaient se promener sur la surface de la terre dans laquelle elle était plantée. Lorsqu'elles venaient à rencontrer le sucre que je leur avais servi, elles s'arrêtaient auprès, et paraissaient en manger; mais elles n'en transportaient point dans la Fourmilière. J'en voyais d'autres qui saisissaient avec leurs dents des grains de terre ou des brins de paille, qu'elles transportaient dans la Fourmilière. Celles qui s'étaient chargées d'un brin de paille avaient delà peine à l'introduire dans le logement: la porte en était si étroite, que c'était chose très amusante que de voir tous les mouvements que se donnait la Fourmi pour faire Breum. — VIII.

passer par l'ouverture le brin de paille dont elle était chargée. Elle le présentait à l'ouverture tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, enfin elle parvenait a rencontrer le sens convenable et le brin de paille était introduit. Je crois que j'irais au-devant des besoins de mes Fourmis, si j'entr'ouvrais un peu plus la tête du Chardon ; ce fut donc ce que j'exécutai; mais ce n'était point du tout ce qu'elles souhaitaient. Je n'eus pas plutôt agrandi l'ouverture de la porte qu'elles travaillèrent avec ardeur à la rétrécir. Elles se mirent à charrier de la terre, de la paille, du foin qu'elles assemblèrent en dedans et au* tour de l'ouverture, et qui la rétrécirent au point qu'elle ne fut plus qu'une très petite fente oblongue qui suffisait à peine à laisser passer de front deux Fourmis.

« Le 19 d'août, remarquant que, depuis plu* sieurs jours, mes Fourmis ne sortaient point de la Fourmilière, il me vint en pensée de l'exposer au soleil. Je l'avais tenue jusqu'alors sur une des fenêtres de mon cabinet où le soleil ne donnait qu'une partie de la matinée. Dès qu'il eut commencé à échauffer la tête du chardon je vis paraître à l'ouverture de la porte plusieurs Fourmis. Bientôt elles sortirent en foule, et s'attroupèrent en grand nombre autour de la porte, elles Insectes. — 100

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avaient même été si empressées à sortir, qu'elles avaient fait sauter toutes les petites barricades qui en rétrécissaient l'ouverture. Le soleil était ardent et les Fourmis paraissaient très émues. J'en vis un bon nombre qui descendaient le long de la tige, portant chacune entre leurs dents un Ver ou une Nymphe qu'elles allaient cacher dans la terre. « Mais ce qui excita le plus mon attention, ce furent d'autres Fourmis qui semblaient porter sur leur dos une de leurs compagnes. Je crus d'abord que c'étaient des cadavres qu'elles allaient enterrer. Une petite observation que j'avais faite peu de jours auparavant me semblait confirmer cette idée; j'avais observé une de mes Fourmis qui transportait hors de la Fourmilière une Fourmi morte et qui, après avoir rôdé longtemps sur la terrasse supérieure, avait déposé le cadavre dans une petite fosse qu'elle avait rencontrée à la surface de la terre.

« J'étais encore affermi dans ma pensée par l'immobilité constante de la Fourmi qui était ainsi transportée et je commentais;! m'affliger de la grande mortalité survenue dans la petite république. Mais, m'étant avisé de prendre délicatement entre mes doigts une de ces Fourmis qui en portait une autre, je ne fus pas peu surpris de les voir se séparer à l'instant l'une de l'autre, et courir toutes deux avec une grande vitesse. Je répétai plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Toutes les Fourmis que j'avais prises pour des cadavres étaient pleines de vie.

« Après avoir vu et revu bien des fois cette manœuvre singulière de mes petites Fourmis, je fus très embarrassé de m'en rendre raison à moi-même. Je formai diverses conjectures : je présumai d'abord que c'était quelque bon office que les Fourmis se rendaient les unes aux autres ; car il était assez naturel de présumer de tels offices entre des Insectes qui vivent en société, et qui sont appelés à s'entr'aider mutuellement dans leurs travaux. « Mais une observation que je fis alors ne me parut point favorable à cette conjecture, j'avais pris entre mes doigts une de ces Fourmis qui en portait une autre sur son dos : elles ne s'étaient point séparées l'une de l'autre et, les ayant mises à part dans une boîte, la porteuse avait continué à courir de tous côtés avec sa charge. Cela avait duré un temps, les deux Fourmis s'étaient enfin séparées, et j'avais remarqué que chaque fois qu'elles

venaient à se rencontrer dans la boîte elles s'attaquaient l'une l'autre et se mordaient fortement.

« J'avais même cru apercevoir que l'une des deux faisait mine de vouloir monter sur le dos de l'autre: Elles étaient si semblables que je ne pouvais reconnaître celle qui avait porté l'autre sur son dos.

« Je continuai à suivre cette étrange manœuvre de mes Fourmis et je m'attachai surtout à observer l'altitude de celle qui était portée, ou, pour parler plus juste, qui se faisait porter.

« Je reconnus, à ne pouvoir m'y méprendre, qu'elle saisissait fortement avec ses dents le dessus du cou de celle qui la portait et que, le ventre recourbé contre le dos de cette dernière qu'elle embrassait avec ses jambes, elle s'y tenait cramponnée dans une immobilité parfaite. La Fourmi qui était ainsi forcée à en porter une autre sur son dos ne paraissait point souffrir de cette contrainte, elle allait et venait de tous côtés avec une grande aisance et courait souvent avec beaucoup de vitesse.

« Non seulement je vis des Fourmis qui descendaient le long de la tige du Chardon portant une autre Fourmi sur leurs épaules ; mais j'en vis encore d'autres qui remontaient le long de la même tige avec une semblable charge et dont la marche n'en paraissait pas moins dégagée.

« Maintenant si l'on réfléchit un peu sur ces faits, on sera sans doute porté à présumer avec moi que les Fourmis n'en usent ainsi les unes à l'égard des autres, que lorsqu'elles sont irritées ou qu'une trop grande chaleur les tire de leur état naturel.

« Elles se jettent alors les unes sur les autres, elles se livrent des combats singuliers, et l'un des champions saisissant l'autre sur le dessus du cou se cramponne sur son dos et s'obstine à ne point lâcher prise. L'autre champion, qui ne peut se débarrasser de son adversaire, est réduit à le souffrir sur ses épaules, et à le porter çà et là pendant un temps plus ou moins long (1).

« On sait que les Fourmis sont fort colères, et l'on a pu voir cent fois des Fourmis auxquelles on présentait le doigt après les avoir un peu excitées, saisir la peau avec leurs dents, et s'y

(1) Nous avons vu précédemment, page 52, que les Fourmis se transportaient mutuellement lorsqu'elles devaient | changer de domicile (Voy. p. 73, fig- 085).

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tenir cramponnées opiniâtrement, le ventre recourbé contre le doigt.

« Je continuai a observer assidûment mes Fourmis jusqu'au mois d'octobre. De temps en temps, j'exposais la Fourmilière au soleil et chaque fois que je l'y exposais, je voyais les Fourmis retirer leurs Vers ou leurs Nymphes de l'intérieur du Chardon, pour les transporter dans" la terre ; mais dès que le soleil cessait de darder ses rayons sur la Fourmilière, elles emportaient leurs petits dans l'intérieur du logement. Il faut à ces petits une certaine humidité, qu'ils trouvent dans la terre. Ils ne sauraient être exposés quelque temps à l'ardeur du soleil, sans en souffrir plus ou moins. Les Fourmis ouvrières qui le savent ou paraissent le savoir, ont grand soin de les transporter au besoin dans le lieu qui leur est le plus convenable. Ils redoutent également l'excès de la chaleur et de l'humidité, Swammerdamm s'en était assuré par une expérience qui avait bien du rapport avec celle que je décris. 11 avait même cru voir que le Ver de la Fourmi suçait l'humidité de la terre.

« Plus d'une fois j'observai que lorsqu'une Fourmi rapportait un Ver ou une Nymphe dans la Fourmilière et qu'elle se présentait à la porte, une autre Fourmi, qui était prête à sortir, tentait de se saisir du Ver ou de la Nymphe, qu'elle le prenait entre ses dents, et s'efforçait de le tirer à elle, et de l'enlever à sa compagne. Celle-ci résistait de tout son pouvoir, et faisait les mêmes efforts en sens contraire : le Ver était ainsi tiraillé quelque temps par les deux Fourmis, sans néanmoins qu'il parût en souffrir. De pareilles contestations choquent un peu ce merveilleux accord qu'on a supposé entre les Fourmis et qu'on a trop exalté. On voit tous les jours des Fourmis se disputer, pendant un temps plus ou moins long, un grain d'Orge ou de Blé, un brin de bois, ou une carcasse d'Insecte. Mais il faut convenir que nous sommes bien mal placés pour juger des dilférends qui s'élèvent parmi ce petit peuple ; et ce que nous prenons pour un différend pourrait bien être autre chose.

« Je ne saurais dire de quoi mes Fourmis vécurent depuis que je les eus transportées de la campagne dans mon cabinet. Elles ne paraissaient faire que peu d'usage du sucre que j'avais mis à leur portée, et ce n'était que de temps à autre que quelques-unes semblaient}' toucher; elles ne touchèrent point du tout à des

grains de Blé que j'avais placés à dessein sur l'une et l'autre terrasse.

«Jamais elles ne transportèrent dans la Fourmilière que des grains de terre, des brins de paille ou des brins de foin.

« Comme je ne voyais aucune de mes Fourmis descendre le long du poudrier pour gagaer la cuvette et tenter de s'échapper du petit enclos dans lequel je les avais renfermées, j'avais négligé de tenir toujours la cuvette pleine d'eau, et j'étais venu à penser que cette précaution n'était plus nécessaire. Je me trompais dans mon jugement. Au commencement d'octobre, je découvris plusieurs de mes Fourmis qui se promenaient le long d'un des montants de la fenêtre, et qui s'éloignaient beaucoup de la Fourmilière. Je ne désespérais pourtant pas de leur retour. Je n'ignorais point que les Fourmis qui vivent en pleine campagne font souvent de très longs voyages, et qu'elles savent toujours retrouver leur domicile. Je ne perdis point de vue celles de mes petites Fourmis qui s'étaient mises en course. J'en vis une qui descendait le long de la fenêtre, et qui paraissait vouloir regagner la Fourmilière. Je la suivis de l'œil, je la vis arriver sur la tablette de la fenêtre, gagner le pied de la cuvette, monter le long de ses parois extérieures, descendre dans l'intérieur, diriger sa course vers le pied du poudrier, grimper le long de ses parois, travers er les deux terrasses, et rentrer entin dans la Fourmilière. Au même instant, j'aperçus deux autres Fourmis qui sortaient de la tête du chardon, et qui descendaient ensemble le long de la tige. « Je jugeai qu'elles allaient en course et je les suivis de l'œil avec la même assuidité que la précédente. Elles firent en sens contraire précisément le même chemin que celle-ci venait de faire, et en assez peu de temps elles parvinrent au montant de la fenêtre, le long duquel elles grimpèrent.

« J'étais fort curieux de savoir ce qu'elles allaient faire vers le haut' de la fenêtre: je tâchai de le découvrir, il ne me fut pas diffificiie d'y parvenir. Le cadre de la fenêtre était d'un bois vieux que la carie avait attaqué; elle y avait creusé çà et là de petits trous, et c'était dans ces trous que mes Fourmis s'introduisaient. Elles paraissaient s'occuper à les agrandir : avec leurs dents elles détachaient de petits fragments de bois ; elles les pulvérisaient, et semblaient vouloir se préparer là un nouveau domicile.

LES FORMICIDES.

« J'ignorais si toutes mes Fourmis s'étaient mises en campagne, je tentai de m'en instruire en entr'uuvrant un peu la tête du chardon ; aucune Fourmi ne parut à l'ouverture : j'en conclus que toutes ou presque toutes avaient abandonné la Fourmilière pour aller s'établir ailleurs. Mais vers le milieu d'octobre, le temps étant devenu froid et pluvieux, je ne découvris plus de Fourmis autour de la fenêtre, et je remarquai que l'ouverture que j'avais faite à la tête du Chardon avait été rebouchée avec des grains de terre et des brins de paille. C'était un indice bien sûr que les Fourmis avaient regagné leur ancien domicile.

« Je ne quittai la campagne que dans le milieu de décembre.

« Je retirai la Fourmilière dans mon cabinet, dont je fermai exactement les fenêtres et les volets. Je revins à la campagne au mois d'avril 1740, et mon premier soin fut de rendre visite à mes Fourmis. Elles étaient toutes renfermées dans la tête du Chardon.

« J'en examinai l'ouverture, et je reconnus que les Fourmis l'avaient bouchée en entier avec beaucoup d'exactitude.

« On n'a pas oublié le froid si long et si rigoureux de l'hiver 1740 : il avait presque égalé en intensité celui de 1709, il l'avait .surpassé en durée. Le retour du printemps avait été retardé d'environ six semaines. J'en eus plus d'une preuve dont une entre autres me fut fournie par les Papillons d'une espèce de Chenille qui entre en terre pour s'y métamorphoser.

« A l'ordinaire, ces Papillons commencent à paraître vers la mi-avril, et en 1740 ils ne parurent qu'au commencement de juin. On peut consulter sur cet hiver mémorable l'histoire intéressante que M. de Réaumur en a publiée dans les Mémoires de l'Académie des sciences. J'avais lieu de craindre qu'un hiver si long et si rigoureux n'eut été fatal à la petite république, car l'eau de la cuvette avait gelé dans mon cabinet dès le mois de novembre. Je n'y faisais point de feu. Cependant mes petites Fourmis étaient encore pleines de vie et je ne tardai pas à en voir paraître à la porte de la Fourmilière.

« Pendant les mois d'avril et de mai et jusqu'au commencement de juin elles sortirent fort peu de leur retraite. Mais toutes les fois que j'exposais la Fourmilière au soleil, elles s'attroupaient en grand nombre en dehors de la porte. Il y en avait très peu néanmoins, qui

descendissent le long de la tige du Chardon pour s'y promener sur la terrasse supérieure.

« Celles-ci couraient avec une grande vitesse, et paraissaient fort émues.

« Je renouvelai en partie la terre des deux vases, et je servis à mes Fourmis de la nouvelle nourriture et de nouveaux matériaux. Ce fut encore du sucre que je leur donnai, les Fourmis en sont friandes, mais au lieu de le distribuer sur la terre des vases je le renfermai dans une petite boîte où je piatiquaideux portes à l'opposite l'une de l'autre. C'était un petit magasin de provisions de bouche. Je le couvris d'une plaque de verre qui lui servait de toit. Ce magasin fut placé sur la terrasse supérieure. Quelques-unes des Fourmis le découvrirent bientôt, et ne manquèrent pas d'y entrer.

« Elles y restèrent quelque temps et sans doule qu'elles y prenaient une nourriture qui leur était devenue bien nécessaire après un si long jeûne.

« Plusieurs Fourmis étant entrées un jour dans le magasin, je remarquai qu'elles ne ressortaient point curieux; de voir ce qu'elles y faisaient, je m'en approchai; je les trouvai rassemblées les unes auprès des autres sur la surface du sucre. Les ayant regardées de fort près, j'aperçus un de leurs Vers qu'elles avaient transporté là et qu'une d'elles emporta hors du magasin dès qu'elle m'eut découvert. Le sucre s'était un peu ramolli dans la boîte, il y avait contracté une sorte d'humidité qui était favorable aux petits (1).

« J'essayai un jour de mettre la Fourmilière en plein air et j'observai que chaque fois qu'il pleuvait, les Fourmis se retiraient dans leur logement dont la porte se refermait en entier. Ce n'était point une précaution que prissent les Fourmis pour se mettre plus à l'abri de la pluie, la nature la prenait pour elles, et elles n'en étaient que mieux défendues. En pénétrant l'écorce du Chardon l'humidité la gonflait, et ce gonflement resserrait de plus en plus l'ouverture de la porte.

u Je regrette de ne pouvoir donner la fin de l'histoire de mes petites Fourmis; mais elle manque dans mon journal, et ma mémoire ne saurait la rappeler au bout de trente-sept ans. Je suis au moins bien sûr qu'aucune de ces

(1) Les Fourmis avaient agi ici comme celles qui aménagent sur les plantes des étables à Pucerons (p. 30) et y transportent leurs Larves pour être plus à portée de les alimenter.

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