‹ Merveilles de la natureChapitre 23 sur 412 · MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — INTELLIGENCE

Fourmis ne prit des ailes dans la tête du Chardon. »

Les Fourmis n'ont pas été seulement l'objet d'observations patientes : elles ont été aussi soumises à des expériences ingénieuses. Pierre Huber, imitant son père, a su organiser i\v> Fourmilières artificielles (flg. 983 et 984) ; Forel, continuateur d'Huber, s'inspirant du maître et perfectionnant ses appareils, a imaginé d'autres méthodes expérimentales, qui lui ont permis d'improviser des Fourmilières, dans les conditions les plus variées, en liberté comme en captivité; Lubbock, leur continuateur, à son tour a largement mis à profit observations et expériences.

Nous allons passer en revue quelques-uns des résultats obtenus aussi bien par l'expérience que par l'observation.

« On a beaucoup loué, raconte Lubbock, la tendresse des Fourmis pour leurs amies. Sous ce rapport, cependant, elles paraissent d'une grande inconstance. En tout cas, ceux qui les ont beaucoup observées ont constaté les faits les plus contradictoires.

« J'ai souvent mis des Fourmis barbouillées d'une subtance gluante sur les planches attachées à mes Nids, et leurs compagnes n'ont que très rarement fait attention à elles ou cherché à les tirer d'embarras.

« J'ai essayé alors l'expérience suivante: un certain nombre de petites Fourmis jaunes (Lasitts flavus) étaient hors du Nid et mangeaient du miel. Je pris cinq d'entre elles et aussi cinq autres de la même espèce, mais d'un autre Nid; je les chloroformai, et je les mis auprès du miel, et sur le chemin que les Fourmis prenaient en venant du Nid et en y retournant, de sorte que mes victimes ne pouvaient rester inaperçues. Le verre sur lequel le miel était placé était entouré d'un petit fossé plein d'eau. J'eus alors l'occasion de constater à la fois jusqu'à quel point les Fourmis seraient disposées à venir en aide à leur semblable dans l'état d'impuissance, et quelle différence elles feraient entre leurs compagnes de Nid et des étrangères appartenant à une autre communauté. Les Fourmis chloroformées furent déposées par moi à dix heures du malin. Pendant plus d'une heure, quoique plusieurs Fourmis vinssent les toucher avec leurs antennes, aucune d'elles ne fit rien de plus. Enfin une des étrangères fut saisie, emportée à l'extrémité du verre, et là elles la jetèrent à l'eau sans violence ou plutôt l'y laissèrent tomber

doucement. Bientôt elles prirent une de leurs amies et la traitèrent de la môme manière, et peu à peu elles jetèrent à l'eau toutes les Fourmis chloroformées. Elles portèrent cependant une des étrangères dans le Nid, mais au bout d'une demi-heure environ, elles la rapportèrent et la jetèrent à l'eau comme les autres.

« J'ai répété cette expérience avec cinquante Fourmis, dont la moitié étaient amies et l'autre moitié étrangères, et chaque fois sur les vingt-cinq Fourmis vingt furent jetées à l'eau comme je l'ai décrit. Quelques-unes seulement furent laissées où je les avais posées, et si j'avais attendu plus longtemps, je ne doute pas qu'elles n'eussent été traitées comme les autres. Une des vingt-cinq amies et trois des étrangères furent d'abord portées au Nid, mais bientôt elles subirent le sort de leurs compagnes.

« D'après ces faits, il semble donc que les Fourmis ne fassent aucune différence entre leurs amies et les étrangères.

« On peut dire cependant que, comme dans celte expérience les Fourmis restent jusqu'au bout sous l'influence du chloroforme, et conservent, par conséquent, toute l'apparence de cadavres, nous ne pouvions espérer que les amies fussent distinguées et traitées avec plus d'égards que les étrangères. C'est pourquoi je voulus essayer la même expérience en enivrant les Fourmis au lieu de les chloroformer. Cette expérience était plus difficile encore que la précédente. Aucune des Fourmis ne se laissait volontiers avilir par la boisson, et il n'était pas facile en tout cas d'atteindre le degrévoulude cette ivresse forcée. Enfin elles furent complètement enivrées, et elles restèrent couchées sur le dos et sans défense. Les Fourmis qui n'avaient pas bu parurent fort étonnées en voyant leurs amies réduites à l'impuissance et dans ce honteux état. Elles les prirent et les portèrent pendant quelque temps sans but apparent, aussi embarrassées de leurs ivrognes que nous le sommes des nôtres. Cependant, à la fin, elles prirent le parti suivant : elles enlevèrent vingt-cinq Fourmis amies et trente étrangères. Vingt des amies furent emportées dans le Nid, où, sans doute, elles cuvèrent leur vin, — du moins je ne les revis plus, — et cinq furent jelées à l'eau. Vingt-quatre des étrangères, au contraire, furent jetées à l'eau, et six seulement furent emportées dans le Nid, et encore quatre de ces dernières furent-elles bientôt rapportées et jetées à l'eau.

LES FORMICIDBS.

« Les amies et les étrangères étaient donc traitées bien différemment. »

Le sentiment de lacommisération est également naturel aux Fourmis, du moins à l'égard des individus de leur espèce. Les Fourmis, supérieures sur bien des points à tous les Animaux, se prodiguent mutuellement entre habitantes de la même Fourmilière, ou même de Fourmilières différentes, aide et assistance.

«A Hyères, raconte Ébrard (1), je prenais plaisir à observer une habitation de Fourmis hercules (Camponolus herculeanus), la plus volumineuse de nos Fourmis indigènes, qui dans le midi se loge dans la terre sous les rochers, et en Bresse, pays humide, se creuse une demeure dans les troncs d'arbres, dans les poutres qui couronnent les barrières des prairies. Un jour, je pris une de ces Fourmis, et lui enfonçant une épingle à travers le corps, cruauté dont je rougis en ce moment, je la fixai dans le sol aux alentours de la Fourmilière, en un endroit très passager. Plusieurs Fourmis passèrent auprès d'elle sans y faire attention, mais une autre s'en approcha, échangea avec elle des mouvements d'antennes, la saisit par les mandibules, et chercha à l'entraîner. Ses efforts restant sanseffet, elle lâcha prise tournant autour de la captive, elle en examina tout le corps avec ses antennes, reconnut la nature de l'obstacle, saisit l'épingle, etla prenant successivement de diverses manières, fit des efforts pour l'arracher. Ne pouvant y réussir, elle alla caresser la tête de la pauvre Fourmi et se retira. J'eus pitié de cette dernière, et je mis fin à son supplice.

« Longtemps insensible à la douleur muette des Fourmis, je les ai sacrifiées sans pitié et par milliers à mes expériences, et surtout à l'alimentation des Oiseaux de ma volière; mais les observations que je vais rapporter m'ayant mis à même de reconnaître chez les Fourmis de la commisération et une assistance charitable pour leurs compagnes, j'appréciai tout à coup leur intelligence et reconnus leur supériorité sur tous les êtres, dont la création est antérieure à celle de l'Homme. Je me suis dès lors fait un scrupule de n'en tuer aucune sans nécessité, et lorsque l'un de leurs travaux se trouve sur mon passage, je me détourne plutôt que de les fouler aux pieds. Puisse cet aveu me faire pardonner la cruauté dont j'ai usé envers cet Insecte.

{I) Ébrard, Nouvelles Observations sur les Fourmis. 1861.

« Dans l'intention de constater l'utilité des antennes, je coupai ces organes à une Fourmi fauve et je la replaçai ensuite sur la Fourmilière où je l'avais prise, dans une partie bien découverte. Elle allait à gauche et à droite, errant à l'aventure. Des Fourmis s'approchèrent d'elle, lui touchèrent la tête avec leurs antennes, léchèrent ses plaies, petite opération à laquelle la blessée se prêta par son immobilité. Enfin l'une d'elles la saisit par l'extrémité de l'une de ses pattes de devant et la conduisit ainsi et avec douceur jusqu'à l'une des entrées. « Sur la même Fourmilière je pris, un moment après, une Fourmi à laquelle je coupai une patte de devant, et que je déposai à l'endroit où j'avais mis la première Fourmi ; celles de ses compagnes qui la rencontrèrent s'approchèrent d'elle, échangèrent des attouchements d'antennes, léchèrent également la plaie, puis l'une d'elles la saisit par ses mandibules, et l'emporta dans l'intérieur de la Fourmilière, la blessée ayant replié son corps de manière à rendre le fardeau moins embarrassant.

« Les actes que je viens de décrire sont certainement des manifestations du dévouement de ces Insectes les uns à l'égard des autres. La manière intelligente, différente selon le siège de la blessure, dont les Fourmis ont agi envers leurs compagnes blessées, la tranquillité de celles-ci, montrent assez qu'elles n'ont été conduites ou portées dans la Fourmilière que pour y prendre du repos, pour y guérir, et non pas pour y être dévorées.

« Voici encore un fait d'assistance mutuelle dont j'ai eu plusieurs exemples sous les yeux. Une Fourmi éloignée de sa demeure, et chez laquelle la lenteur de la marche dénotait la fatigue, rencontrait-elle une autre Fourmi, une de ses concitoyennes, venant de la Fourmilière et dont l'agilité dénotait la vigueur, elle s'en approchait, et lui touchait la tête avec ses antennes; la seconde Fourmi saisissait alors par les mandibules sa compagne fatiguée et, retournant sur ses pas. l'emportait à un point rapproché de la Fourmilière, où elle la laissait pour retourner à ses recherches.

« Estropiez une Fourmi sur le chemin qu'elle suit, aussitôt vous produirez partout un trouble très violent ; l'invalide sera visitée et examinée en deux ou trois minutes par plus de cinq cents de ses compagnons de route. Si l'on voit qu'elle peut guérir, on l'aide jusqu'à ce qu'elle soit remise sur pied et puisse aller de l'avant avec

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