MOEURS, HABITUDES, RÉGIMK. — INTELLIGENCE
la l'oule, comme si de rien n'était; si elle meurt, les autres l'emportent hors du grand passage de la foule..., et les affaires reprennent leur Ira in ! »
Gomme preuve de l'intelligence des Fourmis et de leur affection pour leurs amis, différants observateurs racontent que, lorsque par hasard elles ont été enterrées, on a vu leurs compagnes les déterrer et les sauver.
Sans mettre en doute les faits ainsi avancés, souvenons-nous de l'habitude qu'ont les Fourmis de se loger dans la terre fraîche et molle, et spécialement de l'adresse avec laquelle elles creusent de nouvelles galeries quand leurs Nids sont détériorés.
« Il me sembla cependant, dit Lubbock (1), qu'il ne serait pas difficile de discerner si les excavations faites par les Fourmis dans ces circonstances sont le résultat de cette habitude générale, ou si elles ont réellement pour motif le désir de délivrer leurs amies.
« Dans ce but j'essayai (le 20 août) les expériences suivantes :
« Je plaçai un peu de miel près d'un Nid de Lasius niger, sur une plaque de verre entourée d'eau, et disposée de telle sorte que pour l'atteindre les Fourmis eussent à passer sur un autre verre recouvert d'une couche de terre tamisée d'environ 8 millimètres d'épaisseur. Je mis alors quelques Fourmis près du miel, et peu à peu un nombre considérable de ces Insectes s'y rassemblèrent. Alors, à une heure 30 minutes de l'après-midi, j'enterrai une Fourmi du même Nid, et je la laissai sous terre jusqu'à cinq heures du soir, heure à laquelle je vins la délivrer. Elle n'était pas en mauvais état, mais pendant tout ce temps aucune de ses amies n'avait fait la moindre attention à elle.
« Le 1er septembre, je disposai encore du miel de la même manière. A cinq heures du soir, cinquante Fourmis environ étaient sur le miel, et un nombre considérable de ces Insectes allaient et venaient. J'enterrai alors, comme je l'avais déjà fait, une Fourmi du même Nid. A sept heures du soir, le nombre des Fourmis réunies autour du miel avait presque doublé. A dix heures, elles étaient encore plus nombreuses et avaient emporté environ les deux tiers du miel. A sept heures le lendemain matin, tout le miel avait disparu; deux ou trois Fourmis rôdaient encore à la place
(1) Lubbock, p. 61.
qu'il avait occupée, mais aucune d'elles n'avait fait la moindre attention à la prisonnière, à laquelle je rendis alors sa liberté. Je les avais laissées emporter tout le miel, parce que je pensais que l'on pourrait dire peut-être que l'agitation produite par la vue d'un tel trésor avait distrait leur attention ; ou même que, voulant faire le plus de bien possible au plus grand nombre, elles avaient fait preuve d'une intelligence pleine de sagesse en s'assurant la possession d'une nourriture précieuse avant de secourir leur compagne, qui, quoique prisonnière, ne courait aucun danger. Mais en ce qui concerne les Fourmis en question, ces raisons ne peuvent être alléguées.
« Je dois ajouter que j'ai répété plusieurs fois la même expérience, et en certains cas avec une autre espèce, la Mi/rmica ruglnodis, et toujours avec les mêmes résultats. »
Plusieurs naturalistes ont aussi fait quelques observations et expériences sur la faculté qu'ont les Fourmis de se souvenir de leurs amies.
Huber donne un récit très intéressant de la conduite de quelques Fourmis, qui, après avoir été séparées pendant quatre mois, se reconnurent dès qu'on les eut réunies, et se « firent mutuellement les plus douces caresses avec leurs antennes. »
« Les Fourmis, dit Ébrard (I), sont douées d'une grande mémoire. Les habitantes d'une Fourmilière se connaissent toutes entre elles, ou bien elles ont des signes particuliers, des mouvements d'antennes pour se reconnaître.
« J'avais enlevé à une habitation de Fourmis fauves [Formica rufa) une centaine de ces Insectes ; je les gardai pendant 47 jours dans un bocal où je les nourrissais, avec de l'eau miellée. Ce laps de temps écoulé, je les emportai avec moi lors d'une promenade à la campagne, et m'arrêtant devant chaque Fourmilière de même espèce que je rencontrais, j'y déposai une ou deux de mes captives. Elles paraissaient fout de suite très inquiètes, et s'empressaient de s'éloigner de la Fourmilière en se dirigeant vers ses parties les plus déclives. Rencontraient-elles quelques-unes de ses habitantes, il y avait échange d'attouchements avec les antennes, et cet échange redoublait leur agitation, leur empressement à fuir ; les habitantes delà Fourmilière les poursuivaient, et lorsqu'elles parvenaient à les atteindre, elles les saisissaient aux pattes, aux antennes,
(I) Ébrard, loc.cit., p. 489.
LES FORMICIDES.
et les entraînaient dans l'intérieur de leur demeure.
« Arrivé à la Fourmilière où j'avais pris ces Fourmis, j'y plaçai également plusieurs d'entre elles. Les choses se passèrent différemment. Elles ne reconnurent pas leur demeure, dont la surface avait été changée par l'accumulation de matériaux nouveaux; elles erraient çà et là, inquiètes, et cherchaient à fuir. Toutefois, à partir du moment où elles eurent échangé quelques attouchements d'antennes avec les Fourmis qu'elles abordaient, leur agitation se calma, leur marche devint paisible et elles entrèrent d'elles-mêmes dans la Fourmilière, sans rencontrer la moindre opposition. Elles avaient été accueillies comme des sœurs et, de leur côté, elles avaient reconnu qu'elles étaient au milieu de leurs compagnes. »
Cependant Forel regarde les mouvements des antennes comme une manifestation de crainte et de surprise plutôt que d'affection, quoiqu'il soit aussi très porté à croire, d'après ses propres observations, que les Fourmis se reconnaissent après une séparation de quelques mois. D'après son témoignage, les Fourmis d'une même Fourmilière, séparées les unes des autres, puis remises ensemble dans le courant d'un même été, peut-être d'une même année, se reconnaissent et s'unissent, mais si la séparation a été plus longue, elles se battent ; d'ailleurs la vie d'une Fourmi ne devant que rarement dépasser un an, les ouvrières qu'on mettrait en présence au bout de ce temps ne seraient plus du tout les mêmes.
Les observations tout à fait accidentelles faites par Huber, celles de Forel méritaient d'être confirmées par la méthode expérimentale; la question offrant un si grand intérêt, Lubbock résolut d'instituer des expériences suivies.
« Dans ce but, dit-il (1), le 4 août 1875, je séparai en deux un de mes Nids de F. fusca, et je ne laissai aucune communication entre les deux moitiés.
« Alors, de temps en temps, je mis une Fourmi d'un de ces Nids dans l'autre, et j'eus soin d'y introduire en même temps une étrangère. L'étrangère était aussitôt chassée, et même tuée quelquefois. L'amie, au contraire, n'était jamais attaquée, quoique je doive avouer que je n'ai jamais vu aucun signe de bienvenue à son égard, ni qu'elle ait le moins du monde attiré l'attention des Fourmis.
(1) Lubbock, p. 62.
« Le 12 novembre dernier, c'est-à-dire un an et trois mois depuis la séparation de mon Nid en deux parties, je mis une amie et une étrangère dans une des divisions. L'amie fut reçue comme chez elle. Quant à l'étrangère, une des Fourmis la saisit par une antenne, et commença à la traîner çà et là.
A llh,45. L'amie est tout à fait à son aise parmi les autres Fourmis. L'étrangère est toujours traînée.
12h,00. L'amie est tout à fait bien. Trois Fourmis ont maintenant saisi l'étrangère par les pattes et une antenne.
12\15, id.
12, 30, id.
12,43, id.
1,00, id.
1, 30. Maintenant une des Fourmis s'empare de l'amie, mais elle semble bientôt s'apercevoir de sa méprise et la laisse libre de nouveau.
lh,45. L'amie est tout à fait bien. L'étrangère est attaquée. L'amie a été aussi presque nettoyée, tandis que sur l'étrangère la couleur a été à peine touchée (1).
« Deux Fourmis lèchent l'amie, tandis que deux autres tirent l'étrangère par les pattes.
2h!30. L'amie est maintenant presque nettoyée de sorte qu'elle conserve à peine une faible trace de couleur. L'étrangère, au contraire, est presque aussi colorée qu'auparavant. Elle est maintenant près de la porte, et je crois qu'elle allait sortir, mais deux Fourmis la rencontrent et la saisissent.
3b,00. Deux Fourmis attaquent l'étrangère. L'amie nese distingue plus desautresFourmis.
3\30, id.
4, 00, id.
o, 00, id.
6, 00. L'étrangère s'échappe alors du Nid, et je la replace au milieu de ses amies.
« La façon dont ces deux Fourmis ont été traitées est fort différente. L'amie a été peu à peu complètement nettoyée, et, excepté pendant quelques moments, et cela évidemment par méprise, elle n'a jamais été attaquée. L'étrangère, au contraire, n'a pas été nettoyée, elle a été saisie, traînée pendant plusieurs heures, avec quelques minutes de répit seulement par une, deux ou trois adversaires, et enfin elle s'est sauvée du Nid au moment où aucune autre Fourmi n'était dehors. »
(I) L'auteur a oublié de dire nue pour distinguer ses deux Fourmis il les a barbouillées de couleurs différentes.