MGBURS, HABITUDES, RÉGIME. — INTELLIGENCE
Fig. 985. Fig. 086.
Fourmi rousse {Formica rufa) transportant une de ses compagnes qu'elle saisit toujours par une mandibule.
Fourmi {PogoHomyrme.c barbului) dressée sur ses quatre pattes médianes et postérieures, procédant à sa toilette.
Fig. 987. Fig. 988.
— Fourmi de la même espèce suspendue par
les pattes postérieures et nettoyant son abdomen.
— Fnurmi de la môme espèce faisant sa toi-
lette ; elle se peigne et brosse la tète avec les pattes antérieures comme un Cliat.
Fig. 985 à 988. — Transport et attitudes chez les Fourmis, d'après Mac Cook.
Un des problèmes les plus intéressants que présente l'étude des Fourmis est naturellement de déterminer la portée de leur intelligence.
(i II m'a semblé, dit Lubbock d), qu'un bon moyen d'y parvenir serait de choisir quelque objetcapabled'exeiterleurs désirs, puis d'interposer entre lui et elles quelque obstacle qu'elles pussent surmonter avec un peu d'intelligence.
« Dans cette vue, je plaçai une tasse de porcelaine, contenant de la nourriture, sur une plaque de verre entourée d'eau, mais accessible aux Fourmis par un pont, fait d'un morceau de papier ayant 16 millimètres de long et 8 millimètres de large. Je mis une Formica nigra d'un de mes Nids dans la tasse ; elle commença à emporter la nourriture qui y était déposée, etbientôt un certain nombre de ses amies vinrent à son aide. Lorsque vingt-cinq Fourmis environ se trouvèrent ainsi occupées, je dérangeai légèrement le petit pont de papier de manière à laisser un vide juste assez grand pour que les Fourmis ne pussent le franchir. Elles vinrent jusqu'au bord de l'abîme et firent de grands efforts pour le traverser ; mais il ne leur vint pas à l'esprit de pousser le pont de papier, et elles eussent pu aisément le faire, la distance n'étant que d'environ 8 millimètres.
(1) Lubbock, p. 60.
Brehm. — VIII.
Après avoir essayé pendant environ un quart d'heure, elles abandonnèrent leur entreprise et retournèrent au Nid. Je répétai plusieurs fois cette expérience. Pensant alors que le papier était une substance h laquelle les Fourmis n'étaient pas habituées, j'essayai de le remplacer par un brin de paille de 25 millimètres de long et de 3 millimètres de large. Le résultat fut le même.
« Je fis deux fois l'expérience dans ces dernières conditions.
ci Je plaçai encore des parcelles de nourriture tout près et au-dessus du Nid, mais ne communiquant avec lui que par un passage de plusieurs pieds de longueur. Dans ces circonstances c'eût été évidemment une économie de temps et de travail de jeter la nourriture près du Nid, ou du moins de sauter d'un bond en l'emportant, de façon à s'épargner un voyage.
« Mais quoique j'aie souvent répété cette expérience, mes Fourmis n'ont jamais adopté ni l'un ni l'autre de ces moyens.
« J'arrangeai les choses pour que le verre sur lequel la nourriture était placée fût seulement élevé de 8 millimètres au-dessus du Nid. Les Fourmis essayèrent de descendre, et la distance élait si faible que si par hasard une autre Fourmi venait à passer au-dessous au moment où l'une d'elles se penchait en avant, la plus élevée pouvait mettre les pattes sur le dos de Insectes. — 101
LES FORMICIDES.
l'autre et descendre ainsi ; mais ceci n'arriva que par hasard, et elles ne pensèrent pas à jelerla nourriture, ni, ce qui me surprit beaucoup, à sauter en bas elles-mêmes. Je plaçai alors un tas de terre fine tout près du verre, mais juste assez loin pour qu'elles ne pussent pas l'atteindre, il eût été facile à n'importe quelle Fourmi de se faire un pont pour arriver jusqu'à la nourriture, en déplaçant une parcelle de terre de 6 millimètres, mais elles ne trouvèrent pas cet expédient si simple (1).
« Une autre fois, je mis au contraire quelques provisions dans une boîte peu profonde, recouverte de verre, et ayant une seule issue sur un côté, et j'y fis entrer quelques spécimens du Lasius niger. Dès que mes Fourmis furent à l'ouvrage, transportant activement les provisions dans le Nid, et qu'elles connurent parfaitement le chemin, je répandis un peu de lerre fine devant le trou de la boîte, de manière à le recouvrir à une hauteur d'environ 12 millimètres. Je relirai alors les Fourmis qui étaient encore dans la boite. Aussitôt qu'elles furent remises de la secousse produite par l'étonnement que leur causa ce procédé, auquel elles ne s'attendaient pas, elles commencèrent ù courir tout autour de la boîte, cherchant quelque autre issue pour y entrer. N'en trouvant aucune, cependant, elles commencèrent à creuser dans la terre, juste au-dessus du trou, retirant les atomes de terre un à un, et ' les déposant sans aucun ordre tout autour d'elles à une dislance qui pouvait varier entre 42 et 150 millimètres jusqu'au complet déblaiement de la porte, et alors elles recommencèrent à transporter la nourriture comme auparavant.
« J'ai répété cette expérience trois ou quatre fois, les jours suivants, et j'ai toujours obtenu le môme résultat. »
Langage des fourmis. — On a émis bien des opinions, dans les temps plus modernes, sur
(1) On peut faire aux conclusions que Lubbock tire do ses expériences quelques objections: 1° les procédés expérimentaux en modifiant les conditions biologiques naturelles peuvent empêcher le développement anormal des facultés intellectuelles; 2" les études de ce savant portent principalement sur la Formica fusca; l'on ne saurait conclure que les aptitudes d'une espèce sont celles de toutes les Fourmis, car Lubbock lui-même reconnut que les Fourmis ont des caractères absolument différents, et par conséquent des aptitudes propres suivant les espèces ; en effet nous avons vu (p. 63) que, livrées à elles-mêmes, certaines Fourmis savent prendre leur élan pour s'élancer sur l'objet de leur convoitise, que d'autres (p. 43) jettent les produits de leurs récoltes a leurs compagnes.
leur langage par signes; on admet généralement que les antennes sont les principaux appareils de perception externe ifig. 989). Ce sont des organes fort sensibles pourvus
Fig. 989. — Extrémité d'une antenne de la Formica rufa (*).
(*) p, poils. — o, cônes olfactifs. — a, dépressions au fond desquelles s'insèrent ces derniers éléments (d'après Leydig).
d'un riche faisceau de terminaisons nerveuses, qui jouent dans ce cas le rôle principal.
Deux Fourmis qui causent entre elles se tiennent en face l'une de l'autre ; leurs têtes se touchent, elles se frappent réciproquement avec leurs antennes, et se donnent de petites tapes sur la tête, etc. Qu'elles puissentde cette manière communiquer de mille et mille choses d'un caractère tout à fait précis, c'est là un fait qui se démontre par des exemples nombreux dont plusieurs sont absolument classiques.
» Plus d'une fois, raconte Edward Jesse (1), il m'est arrivé de déposer une petite Chenille verte dans le voisinage d'un Nid de Fourmis. A peine y était-elle qu'une Fourmi venait l'empoigner et faisait d'inutiles efforts pour la traîner vers le Nid. Ne pouvant y parvenir, elle faisait appel à une de ses camarades, avec laquelle elle avait un colloque animé dont les antennes faisaient les principaux frais ; à la suite du dit colloque, toutes les deux s'acheminaient vers la Chenille et, réunissant leurs efforts, parvenaient à la transporter au Nid. J'ai de même observé, plus d'une fois, deux
(1) Edward Jesse, Clearings of Nalurnl llislory, vol. I, p. 14.
MÛEUHS, HABITUDES, REGIME. — LANGAGE
Fourmis se rencontrant sur la route de leur Nid.
« Elles s'arrêtaient en face l'une de l'autre, se touchaient réciproquement du bout de leurs antennes, ayant tout l'air d'avoir une conversation dont le sujet, j'ai lieu de le croire, roulai) sur la question suivante ; quel était le meilleur endroit pour se procurer des provisions. »
Hagen (1) raconte dans une lettre adressée a Cli. Darwin qu'il tua avec son doigt un certain nombre de Fourmis, ayant pris l'habitude de sortir chaque jour d'une fente du mur, pour visiter des Heurs placées sur la cheminée, et qu'on ne parvenait même pas à chasser à coups de balai. Cet acte de violence eut pour résultat de déterminer les Fourmis arrivées immédiatement après à rebrousser chemin; en outre, elles cherchaient à entraîner les camarades qui les suivaient et qui n'étaient pas encore averties du danger. Une courte conversation eut lieu entre les premières arrivées et les survenantes, pourtant ces dernières ne se déridèrent pas à une retraite immédiate, désireuses qu'elles étaient de se convaincre des faits par elles-mêmes. C'est ainsi que les Fourmis en guerre tiennent leurs conciliabules quand elles veulent reprendre la lutte, et se font part mutuellement de leur décision. Quand une Fourmi affamée a besoin de nourriture, elle le fait aussi savoir à ses camarades par un attouchement des antennes. Les Larves, sans initiative, sont averties de la môme manière d'avoir à ouvrir la bouche pour recevoir la pâtée.
De tous les Animaux, les Fourmis ont sans doute le langage mimique le plus complet. Huber et Dupont de Nemours ont étudié avec une sorte de passion cette espèce de langage.
Les Fourmis se parlent en se palpant. On n'y croirait pas si Huber, l'observateur scrupuleux, ne l'avait démontré. Et ce fait est si positif que chacun peut à tout instant le vérifier. Lorsque dans leurs courses deux de ces intelligents Insectes se rencontrent on remarque qu'ils se touchent diversement l'un ou l'autre, avec leurs antennes et. qu'après cela ils semblent prendre une nouvelle détermination, résultant d'une sorte de communication tactile qu'Huber nomme langage antennal.
L'expérience suivante, entreprise par ce savant, donne à ce fait une incontestable évidence. Ayant jeté une peuplade de Fourmis dans une chambre fermée et plongée dans
(I) Cité par Landois, Langaye des Animaux, 1874, p. 129.
l'obscurité, il remarqua tout d'abord que toutes se disséminaient en désordre. Mais bientôt il reconnut que si, dans ses pérégrinations, un seul individu parvenait à découvrir quelque issue, il revenait au milieu des autres, là il en palpait un certain nombre, et après cette communication unique, toute la population se rassemblaiten liles régulières, qui s'acheminaient au dehorssousrnnpression d'unepensée désormais commune : la liberté retrouvée.
les Fourmis font comprendre aux Pucerons qu'ils doivent émettre leur fluide saccharin : elles les frappent à cet effet par une sorte de roulement de leurs antennes. Elles font comprendre, par un mouvement semblable, aux jeunes Fourmis qu'elles doivent ouvrir la bouche pour recevoir leur nourriture. Ces signaux se rapportent à des actions présentes. L'expérience, l'exemple suffisent probablement pour en enseigner la valeur.
Des Fourmis ouvrières sont toujours placées en sentinelles à l'entrée de la Fourmilière; si le soleil paraît, ces sentinelles vont trouver leurs compagnes qu'elles touchent d'une certaine façon avec leurs antennes, et aussitôt celles-ci vont au soleil, puis elîes vont en chercher d'autres, et ainsi de suite jusqu'à ce que toute la Fourmilière soit dehors. Elles se préviennent également quand quelque danger les menace ou quand un ennemi s'approche.
La sympathie ou l'antipathie mutuelles s'expriment même par le langage antennal; mais pour manifester l'effroi et le ressentiment, les Fourmis courent de l'une à l'autre, en décrivant des courbes, et frappent sur le corps, avec la tète ouïes mâchoires, celles qu'elles rencontrent sur leur chemin.
Voici des idées plus éloignées que ces Insectes se transmettent par signes.
Quand une Fourmi a découvert quelque chose à manger, elle frappe fortement avec les antennes toutes les camarades qu'elle rencontre ; elcelles-cila suivent bientôt à l'endroit où le butin a été découvert.
Dans les- expéditions, l'ordre de marcher en avant se transmet de proche en proche, chaque Insecte touchant le corps d'un autre, avec les antennes etle front.
L'emploi général de ces signes atteste qu'ils ont un rapport naturel correspondant avec l'état correspondant de l'être. Cette circonstance en rend la compréhension plus facile. Si le signe principal reçoit ensuite quelques modifications qualificatives, plus ou moins arbitrai-
LES FORMICIDES.
res, l'expérience et la tradition suffisent pour les enseigner.
« Presque tout ce qui a été dit sur la faculté que possèdent les Abeilles et les Fourmis de communiquer entre elles, dit Lubbock (1), repose sur ce fait, que si l'une d'elles, dans une de ses excursions, a découvert quelques provisions de bouche, un grand nombre de ses amies en trouvent bientôt le chemin.
« LesFourmiss'annoncentles unes aux autres la découverte d'un butin bon àmanger. 11 suffit qu'une seule ait trouvé un objet comestible, pour qu'en peu de temps on en voie un grand nombre sur un point qu'elles ne visitaient pas auparavant. Ce n'est pas l'exemple seul qui peut les guider : car elles arrivent en nombre avant que l'auteur de la découverte ait fait plusieurs voyages au Nid. Huber (2) conclut formellement qu'elles ont un moyen d'apprendre, de celles qui ont fait des trouvailles, l'existence de ce fait.
« Le célèbre Franklin pensait que les Fourmis peuvent se communiquer leurs idées; à l'appui de cette opinion il raconta le fait suivant à Kalmen, un voyageur suédois. Il plaça un pot rempli de thériaque dans une chambre où se trouvaient des Fourmis; elles furent enchantées de la découverte de ce pot et s'empressèrent d'y pénétrer. Mais il les en chassa et le suspendit avec un fil au plafond. Une Fourmi y était restée par hasard; après s'être bien repue elle songea à la retraite, et après avoir cherché pendant quelque temps un chemin, elle remonta le long du fil auquel le pot était suspendu, de là elle atteignit le plafond, et en descendant par le mur elle rejoignit son Nid. En moins d'une demi-heure une grande troupe de Fourmis sortit du trou où elles se trouvaient, monta au plafond, descendit dans le pot par le fil et se mit à manger. Une partie de la troupe remonta ensuite le long du fil, tandis que d'autres Fourmis descendirent et cela continua ainsi jusqu'à ce que la provision de thériaque fut épuisée. 11 estincontestable que la première Fourmi a fait connaître aux autres la découverte qu'elle avait faite, car sans cela elles ne se seraient pas dirigées tout d'un coup vers un même objet et cela par le seul chemin qui y conduisait.
« Cependant ceci n'implique pas nécessairement la faculté de savoir décrire les localités. Si les Abeilles ou les Fourmis suivent sim-
(1) Lubbock, p. 64.
(?) Huber, Recherches sur les mœurs des Fourmis, p. 137.
plement leur compagne plus fortunée, ou si elles marchent sur ses traces, guidées par l'odeur, le cas est relativement simple ; mais il devient très extraordinaire, si, au contraire, la route leur a été préalablement décrite.
« Désirant être fixé à ce sujet, j'ai fait un grand nombre d'expériences dont je ne décrirai ici que quelques-unes.
ii Ordinairement, si une Fourmi découvre des vivres, elle en emporte avec elle au Nid autant qu'elle peut, puis elle retourne en chercher d'autres, accompagnée généralement de plusieurs de ses amies. A leur retour, celles-ci en
Fig. 9'JO. — Expérience de Lubbock.
ramènent d'autres, et un cordon de Fourmis est bientôt établi. Je puis donc affirmer que, si les précautions les plus minutieuses n'ont pas été prises, et d'après mes propres informations elles ont toujours été négligées dans les observations antérieures, l'expérience prouve réellement très peu de chose.
« Pour y obvier, j'ai pris les dispositions suivantes. Un de mes Nids de petites Fourmis brunes des jardins, Lasius niger, a été mis en communication avec une planche, sur laquelle je plaçais habituellement une provision de nourriture et d'eau (fig. 990). A une faible dislance de la planche, j'ai posé deux verres {b,b') dont l'un, b, contenait une certaine quantité de vivres. J'ai joint alors le verre b à la planche a par trois petites bandes de papier c, d, e, et j'ai posé la Fourmi sur la nourriture. Elle en emporta une certaine quantité au Nid, retourna en prendre d'autre, et ainsi de suite. Plusieurs amies la suivirent, et je les emprisonnai jusqu'à la fin de l'expérience. Lorsqu'elle eut passé plusieurs fois sur les ponts de papier, j'ai procédé comme il suit. Toutes les amies qui l'accompagnaient étaient exclues des petits ponts de papier, pendant qu'elle les
MŒURS, HABITUDES, REGIME. — LANGAGE
traversait. Si les ponts étaient déserts, dès qu'une des amies arrivait au pont c, j'enlevais e et je le frottais légèrement entre mes doigts, pour faire disparaître, ou du moins pour transformer l'odeur laissée par le passage de la Fourmi ; aussitôt que l'amie arrivait sur d, j'enlevais le ponte et je le disposais sur l'espace vide laissé entre d et b' . Or, si la Fourmi trouvait son chemin d'après la description qui lui avait été faite, elle devait naturellement aller de e à b. Si, au contraire, elle était guidée par l'odorat, elle serait au moins aussi disposée à passer par c pour aller à U . Le résultat fut que sur les cent vingt amies environ qui passèrent sur d, vingt seulement allèrent à la nourriture, tandis que près de cent passèrent sur c pour aller au verre vide. Mais de cette façon les amies atteignaient le pont e en se voyant les unes les autres, et une fois là elles ne pouvaient guère éviter d'arriver à b ou à b'. Pour y obvier j'ai modifié l'expérience comme il suit:
« J'ai disposé une Fourmi et je l'ai approvisionnée comme ci-dessus, et j'ai emprisonné les amies qui la suivaient. Lorsqu'elle sut parfaitement son chemin, je la laissai retourner au Nid à l'aide de ses pattes, mais aussitôt qu'elle voulut en sortir de nouveau, je la pris et je la mis sur la nourriture.
« Dans ces circonstances, très peu de Fourmis, comme on le verra, trouvèrent le chemin des provisions. J'ai commencé mes observations à o h. 30, moment où la Fourmi retourna au Nid. A 5 h. 34, elle en sortit de nouveau accompagnée de dix amies, et fut alors transportée sur la nourriture. Les autres errèrent un peu ça et là, mais bientôt elles retournèrent au Nid, et aucune d'elles ne trouva le chemin des vivres. La première Fourmi prit quelques provisions, les porta au Nid et à 5 h. 39 sortit de nouveau, suivie de huit amies; tout se passa alors exactement comme la première fois. Elle sortit encore
44 avec
amies
avec 6
amies
avec
7 amie
avec
2 amies
IU
(39 voyages; n seule; 28 avec 120 amies.)
« Ainsi, pendant ces deux heures, plus de cent vingt Fourmis sortirent du Nid en compagnie de celle que j'observais. Cette dernière connaissait parfaitement son chemin, et il est certain que si je l'avais laissée agir par ellemême, toutes les Fourmis l'auraient suivie jusqu'à la provision de vivres. Trois d'entre elles purent le faire par hasard ; mais sur les autres, cinq seulement trouvèrent moyen d'arriver à la nourriture; toutes les autres, après avoir erré un peu à l'aventure, rentrèrent au Nid sans avoir rien trouvé: j'en conclus que lorsqu'un grand nombre de Fourmis viennent jusqu'à la nourriture, elles se suivent les unes les autres, et sont aussi, jusqu'à un certain point, guidées par l'odorat. Ce fait n'implique donc pas que, chez les Fourmis, la faculté de communiquer entre elles soit développée à un degré considérable.
« Il y a cependant quelques circonstances qui pourraient amènera une conclusion toute différente. J'ai déjà dit, par exemple, que si une colonie de Polyergus change son Nid de place, les maîtresses sont toutes portées au nouveau Nid par les esclaves. Si encore un certain nombre de F. fusca sont mises dans une boîte, et si dans un coin obscur de cette boîte on place un peu de terre pour leur servir de refuge, une des Fourmis en trouve bientôt le chemin. Elle revient vers ses compagnes et elle en choisit une qu'elle prend par la mâchoire (fîg. 985). Celle-ci se roule comme une boule et se laisse entraîner jusqu'au tas de terre. Alors toutes deux répètent la même manœuvre avec d'autres Fourmis, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toutes leurs compagnes soient rassemblées en lieu sûr. Or, il me semble difficile d'admettre qu'elles eussent adopté un moyen de transport aussi lent, si elles étaient douées de la faculté de communiquer entre elles et de décrire les objets. D'un autre côté, je pense qu'elles peuvent certainement se transmettre des idées plus simples.
« A l'appui de ce que j'avance, je peux citer l'expérience suivante :
LES PORMICIDES.
» J'ai attaché à la planche déjà mentionnée deux bandes de papier, parallèles entre elles, et j'ai placé un morceau de verre à l'extrémité de chacune. Sur un des verres, j'ai mis un nombre considérable (de trois à six cents) de Larves. Dans le second, j'ai mis deux ou trois Larves seulement; j'ai pris alors deux Fourmis et j'ai posé l'une d'elles sur le verre renfermant beaucoup de Larves, et l'autre sur celui qui n'en contenait que deux ou trois. Mes deux Fourmis prirent chacune une Larve, l'emportèrent au Nid, revinrent en prendre une seconde, et toujours ainsi. Après chaque voyage, je mettais une autre Larve sur le verre où il n'y en avait que deux ou trois, pour remplacer celle qui avait été enlevée. Or, si dans ces circonstances d'autres Fourmis venaient, soit par hasard, soit parce qu'elles avaient pu se suivre les unes les autres, ou si, voyant les Larves qui avaient été apportées, elles eu avaient conclu qu'elles pourraient aussi trouver les Larves au même endroit, dans ces différentes suppositions, le nombre des Fourmis allant aux deux verres ne pouvait différer beaucoup. En tout cas, le nombre des voyages faits par ces Fourmis devait, à peu de chose près, être le même sur chaque bande de papier, et en conséquence, si elles étaient guidées par l'odorat, les deux routes se trouvaient dans les mêmes conditions sous ce rapport.
« 11 serait impossible a une Fourmi, voyant une de ses semblables en train de transporter une Larve, de juger par elle-même du nombre de Larves que cette dernière laisse derrière elle. D'un autre côté, si les étrangères étaient venues aussi à la recherche des Larves, il eût été curieux alors de voir si elles seraient venues en plus grand nombre au verre où il y avait beaucoup de Larves qu'à celui qui n'en contenait que deux ou trois. Je ferai aussi remarquerque toutes les étrangères furent emprisonnées jusqu'à la fin de l'expérience. Je vais donner quelques-uns des résultats que j'ai obtenus:
« 1" expérience. — Durée une heure. La Fourmi mise sur le verre où il y a peu de Larves fait six voyages et ne ramène pas d'amies. Celle du verre où il y a beaucoup de Larves en fait sept et ramène onze amies.
« 3e expérience. — Durée trois heures. La Fourmi du verre où il y a peu de Larves fait vingt-quatre voyages et ramène cinq amies. Celle du verre où il y a beaucoup de Larves fait trentehuit voyages et ramène vingt-deux amies.
« 56 expérience. — Durée une heure. La Four-
mi du verre où il y a peu de Larves fait dix voyages et ramène trois amies. L'autre fait cinq voyages et ramène seize amies.
«V expérience. — Durée uneheure. LaFourmi du verreoù il y a peu de Larves fait onze voyages et ramène une amie. Celle du verre où il y a beaucoup de Larves fait quinze voyages et ramène treize amies.
« 10e expérience. — Je change les verres de place, et je laisse les deux mêmes Fourmis qui meservent depuislecommencement de mes observations ; mais, naturellement, la Fourmi qui avait d'abord peu de Larves à emporter en a maintenant beaucoup et vice versa. Durée, deux heures. La Fourmi du verre où il y a peu de Larves fait vingt et un voyages et ramène une amie. Celle du verre où il y en a beaucoup fait vingt-deux voyages et ramène vingt amies. Ces deux expériences sont, il me semble, singulièrement convaincantes.
« En somme, j'ai donc vu que, en cinquante heures environ, la Fourmi du verre où il y avait beaucoup de Larves a ramené deux cent cinquante-sept amies, tandis que celle du verre où il yen avait peun'aramenéquequatre-vingtdeux amies. Le résultat sera plus frappant encore si nous remarquons qu'un certain nombre de Fourmis, vingt-cinq à peu près, seraient venues d'elles-mêmes jusqu'aux Larves, et si nous retranchons ces vingt-cinq Fourmis, nous aurons les nombres deux cent trente-deux et cinquante-sept, dont la différence est très considérable.
Chez beaucoup d'espèces, l'odorat est subtil.
Les Fourmis pour regagner leur Fourmilière, dont elles s'éloignent souventbeaucoup, ont un procédé que Ch. Bonnet (1) nous a fait connaître :
« Un jour que j'observais un grand nombre de petites Fourmis qui montaient à la lile et une à une le long d'un mur, je remarquai qu'elles suivaient constamment la même ligne. Cette ligne était à peu près droite. En même temps qu'un grand nombre de Fourmis montaient le long du mur en suivant cette ligne, j'en voyais d'autres qui descendaient en suivant aussi constamment la même route. Ces processions de Fourmis me rappelèrent celles des Chenilles républicaines et il me vint sur-le-champ en pensée que ces Fourmis que j'avais sous les yeux laissaient comme les Chenilles une trace qui les dirigeaitdans leurs courses. Jen'ignorais pas néanmoins que les Fourmis ne filent point ;
(1) Bonnet, Œuvres, in-i", tome I, p. 535.
MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — LANGAGE
mais je savais qu'elles ont une odeur assez pénétrante, qui pouvait adhérer plus ou moins aux corps qu'elles touchent et agit ensuite sur leur odorat. Je comparais ces traces invisibles aux passées des hôtes fauves, qui agissent sur l'odorat du Chien. Il m'était bien facilede vérifier mon soupçon. Je passai le doigt rudement sur la ligne que suivaient les Fourmis. Je rompis ainsi le chemin sur une largeur égale à celle de mon doigt, les Fourmis furent déroutées, leur marche fut interrompue, etleur embarras m'amusa quelque temps. Je répétai plusieurs fois l'expérience avec le même succès, ou un succès équivalent. »
« J'ai placé des Fourmis, dit Lubbock (1), sur une bande de papier dont chaque extrémité était soutenue par une épingle. Les deux épingles trempaient dans l'eau. Les Fourmis allaient et venaient en courant tout le long du papier et en cherchant à s'échapper. Si je suspendais au-dessus du papier un pinceau de poils de Chameau, elles passaient au-dessous sans y faire la moindre attention; mais si je le parfumais avec de l'eau de Lavande, elles s'arrêtaient court lorsqu'elles en approchaient, montrant de la manière la plus certaine qu'elles sentaient l'odeur.
« Chez les Fourmis, les antennes semblent être l'organe de l'odorat, mais peut-être ne le sont-elles pas exclusivement.
« J'avais attaché à une planche avec un fil très fin une Fourmi de la grande espèce des Formica ligniperda, et lorsqu'elle fut bien tranquille, j'approchai de l'extrémité de son antenne un pinceau de poils de Chameau parfumé ; elle retira brusquement l'antenne, ce qu'elle ne faisait jamais quand le pinceau ne portait aucune odeur. »
En ce qui regarde le sens de l'ouïe, tout est bien différent.
« Je me suis approché d'une Fourmi, dit Lubbock (2;, et pendant qu'elle était immobile, j'ai à plusieurs reprises fait entendre les bruits les plus éclatants et les plus aigus à l'aide d'une flûte, d'un sifflet ou d'un violon, et aussi les sons les plus subits produits par ma propre voix, le tout sans qu'elle parût s'en apercevoir. Et cependant je me garderai bien d'en conclure que les Fourmis sont réellement sourdes, quoiqu'il semble certain que leur manière d'entendre soit bien différente de la nôtre. »
Landois soutient, en effet, s'appuyant sur
1,1, Lubbock, p. 62.
(2) Id., p. 62.
ses propres observations, que les Fourmis ne possèdent point seulement un langage mimique, niais bien aussi un langage sonore, quoique celui-ci ne soil pas perceptible a l'oreille de L'Homme. La portée de son ouïe est, après tout, très limitée, et il y a probablement dans l'univers bien des harmonies qui lui échappent Un jour par exemple, Landois jeta une Epeire diadème (Araignée) vivante au milieu d'une Fourmilière très peuplée. En un moment l'alarme se répandit avec une rapidité que Landois no saurait expliquer que par des moyens de communication acoustique. Une multitude de Fourmis se précipitèrent sur l'Araignée et il s'engagea une bataille acharnée qui finit par la défaite de l'intrus.
Landois pense avoir démontré que les Fourmis ont un langage sonore, imperceptible, il est vrai, la plupart du temps aux oreilles humaines. Lorsqu'on eût découvert chez les Mutilles (Mutilla), sur quelques anneaux abdominaux, l'appareil à l'aide duquel elles peuvent produire des sons très perceptibles même à l'oreille humaine, cet observateur étudiaplusieurs genres différents de Fourmis ; il trouva chez la Panera des crêtes râpeuses très développées sur les second et troisième anneaux abdominaux, dont le frottement déterminait un bruit capable du reste d'impressionner même l'oreille humaine. Il en trouva de moins développées chez d'autres genres, et considéra son assertion comme justifiée.
Il y a d'ailleurs, d'après Lubbock, dans les antennes des Fourmis certains organes très curieux et qui pourraient peut-être servira percevoir les sons. Il y en a de dix à douze dans le segment terminal du Lasius fiavus, la petite Fourmi des prairies, et il en est de même dans la plupart des espèces que j'ai examinées, et il y a un ou deux de ces organes dans chacun des petits segments intermédiaires. Ces organes (fig. 989) se divisent en trois parties : une petite coupe sphérique s'ouvrant en dehors, un tube long et étroit, et un corps creux, ayant la forme d'un poids d'horloge allongé. Ces organes peuvent servir à augmenter la résonnance des sons, ils agissent, en quelque sorte, pour employer les expressions du professeur Tyndall, qui a eu la bonté de les regarder avec moi, « comme des stéthoscopes microscopiques (1). »
(1) Les Anatomistes sont aujourd'hui presque tous d'accord pour regarder ces organes connue des appareils servant à la perception des odeurs (Voy. Brelim, t. VII, Introduction, p. 5 et suiv.).
LES FORMICIDES.
Chez la plupart des Fourmis, les organes de la vue sont très compliqués et très visibles. Ils se composent généralement de trois yeux disposés en triangle au sommet de la tête, et d'un grand œil composé placé de chaque côté de la tête et contenant un nombre très variable de facettes. En général, la vue des Fourmis ne semble pas être très bonne; toutefois elle est en rapport avec le genre de vie de chaque espèce.
« Voici une expériencequej'ai faite, ditLubbock (1), pour voir jusqu'à quel point les Fourmis sont guidées par la vue. J'ai mis un crayon sur une planche, en le fixant debout de manière à servir de point de repère. J'ai ensuite placé au pied du crayon un verre contenant de la nourriture, sur laquelle j'ai mis une Lasius niger; lorsqu'elle sut parfaitement le chemin du verre au Nid et réciproquement, elle alla en droite ligne de l'un à l'autre. J'ai alors saisi le moment où la Fourmi était sur le verre, et j'ai éloigné celui-ci d'environ 73 millimètres. Dans de telles circonstances, si la Fourmi avait été suffisamment guidée par la vue, elle n'aurait sans doute eu aucune difficulté à trouver le chemin du Nid. Mais, au contraire, elle se trouva tout à fait déroutée, et après avoir erré pendant quelque temps, elle retourna au Nid par un chemin différent et très détourné.
« J'ai varié alors l'expérience comme il suit.
« J'ai mis la nourriture dans une petite tasse de porcelaine au sommet du crayon, qui a formé ainsi une colonne de 187 millimètres. Quand une fois la Fourmi sut le chemin, elle alla au Nid et elle en revint très directement. Ceci l'étonna beaucoup : elle passa et repassa à l'endroit où le crayon était d'abord, revint plusieurs fois sur ses pas, presque jusqu'au Nid, et refit ensuite le même chemin, montrant beaucoup de persévérance, si non une vue très perçante. J'ai alors avancé le crayon de 15 centimètres. Elle le trouva enfin, mais après bien des détours.
« J'ai répété ensuite cette expérience sur trois autres Fourmis, et j'ai obtenu le même résultat : la seconde fut sept minutes avant de trouver le crayon, et à la fin elle sembla le rencontrer par hasard ; la troisième n'erra pas moins d'une demi-heure, parcourant à plusieurs reprises le pont de papier.
« Supposons un instant que cette expérience ait été faite sur l'Homme. La longueur d'une Fourmi étant de 4 millimètres, et celle du
(1) Lubbock, p. C3.
crayon de 187 millimètres, il est par conséquent quarante-deux fois plus haut qu'une Fourmi. Le rapport qui existe entre la Fourmi et le crayon est par conséquent le même que celui qui existe entre un Homme et une colonne de 15 mètres. Si on déplace le crayon de 13 centimètres, cela produit sur la Fourmi le même effet que sur un Homme qui, placé dans un pays qu'il connaît parfaitement, se trouverait tout d'un coup déplacé de quelques centaines de pieds, ou si, placé dans un carré de moins de 40 ares, il ne pouvait trouver une colonne de 75 mètres, c'est-à-dire une colonne plus haute que celle du duc d'York.
« Voici encore une preuve de la faiblesse de la vue chez les Fourmis : si, lorsque mes Lasius niger transportaient dans leur Nid la nourriture placée dans une tasse sur une planche, je retournais la planche de sorte que le côté le plus près du Nid se trouvât être le plus éloigné, et vice versa, les Fourmis s'en allaient en suivant le même sentier sur la planche, et par conséquent en tournant le dos au Nid. Si je transportais la planche de l'autre côté du Nid, le résultat était le même. 11 était évident que les Fourmis suivaient le chemin et non la direction.
Transport mutuel. — Un grand nombre d'espèces de Fourmis, lorsqu'elles veulent faire part à leurs compagnes de la découverte d'une provende, leur faire comprendre la nécessité d'émigrer dans une contrée plus favorable, les obliger à leur venir en aide pour exécuter un lointain travail, ou même se secourir réciproquement en cas de fatigue excessive, usent d'un procédé fort original, elles se transportent mutuellement (fig. 985); s'il est des sceptiques nous les renverrons à Bonnet, Latreille, Valmont de Bomare, Huber, Ebrard, Levallois, Forel, Mac Cook, André, etc., et s'ils doutent encore nous les prierons d'observer eux-mêmes et ils seront convaincus.
(i Ayant dérangé, raconte Huber, l'habitation d'une peuplade de Fourmis fauves (Formica rufa), je m'aperçus qu'elles changeaient de domicile. Je vis à dix pas de leurs Nids une nouvelle Fourmilière qui communiquait avec l'ancienne par un sentier battu dans l'herbe, et le long duquel les Fourmis passaient et repassaient en grand nombre. Je remarquai que toutes celles qui allaient du côté du nouvel établissement étaient chargées de leurs compagnes, tandis que celles qui se dirigeaient dans le sens contraire marchaient une à une; celles-ci allaient sans doute dans