MŒURS, HABITUDES, RÉGIME. — JEUX ET GYMNASTIQUE
Fig. yjl. — Cumbat de Fourmis. Les Amazones [Polyergus rufescens) attaquent les Fourmis noir-cendrées
(Formica fusât).
l'ancien Nid chercher des habitants pour le nouveau : ce fut pour moi un trait de lumière.
« Le nombre des Fourmis porteuses, d'abord fort petit, augmentait à chaque instant; je n'en voyais au commencement que deux ou trois dans le sentier, et c'étaient probablement les mêmes; mais quand elles en avaient amené assez d'autres pour subvenir aux travaux de la nouvelle Fourmilière, une partie des colons allaient à leur tour dans l'ancien Nid, d'où ils tiraient, comme d'une pépinière, des habitants pour celui qu'ils voulaient peupler.
« Il fallait voir arriver les recruteuses sur la Fourmilière natale pour juger avec quelle ardeur elles s'occupaient de leur colonie : elles s'approchaient à la hâte de plusieurs Fourmis, les flattaient tour à tour de leurs antennes, les tiraient par leurs pinces et semblaient en vérité leur proposer le voyage. Celles-ci se trouvaient-elles disposées à partir je les voyais se saisir par leurs mandibules, et tandis que la porteuse se retournait pour enlever celle qu'elle avait gagnée, celle-ci se suspendait et se roulait au-dessous de son cou (fig. 985, p. 73), tout cela se passait ordinairement de la manière la plus amicale, après un battement mutuel de leurs antennes sur la tète l'une de l'autre, et avec des mouvements peu différents de ceux qu'elles font lorsqu'elles se donnent à manger Lorsqu'on était
BUEHM. — VIII.
arrivé vers la nouvelle habitation, la Fourmi suspendue à la mandibule se déroulait et quittait sa conductrice. »
Le Dr Forel, que nous trouvons toujours à citer lorsqu'il s'agit d'observations délicates, a constaté trois modes de transport.
Chez la plupart des Formicides (Camponotvs. Formica, Plagio/e/iis, Poli/ergus), l'Ouvrière portée tient une mandibule de la porteuse et se pelotonne sous sa tête en repliant patteset antennes (fig. 985, p. 73).
Chez les Tapinoma, la porteuse saisit sa compagne par le thorax ou par une patte qui reste étendue, les pattes et les antennes repliées comme celles d'une Nymphe.
Chez certaines Myrmicides (Telramorium), la porteuse saisit celle qu'elle veut transporter par le bord inférieur et externe d'une mandibule, l'enlève complètement en retournant son corps sens dessus dessous; la partie repliée alors sur le dos de la porteuse, tout en ployant ses pattes et ses antennes comme une Nymphe. Ce mode de transport semble plus commode que les précédents.
Jeux et gymnastique. — Si l'on voit les Fourmis user de bienveillance les unes envers les autres, il leur arrive aussi parfois de se livrer entre elles des combats singuliers, véritables luttes courtoises: l'un des champions saisissant l'autre par le col, se cramponne sur son dos, et s'obstine à ne point lâcher prise. La Fourmi qui se trouve la plus faible ne pouvant se débarrasser Insectes. — i02
LES FORMICIDES.
de son adversaire est réduile à le souffrir sur ses épaules, el à le porter ça et là, pendant un temps plus ou moins long.
« Je m'approchai un jour d'un Nid de Fourmis fauves [Formica ru fa), raconte Huber, exposé au soleil et abrité du côté du Nord. Les Fourmis étaient amoncelées en grand nombre, et semblaient jouir de la température qu'elles trouvaient à la surface du Nid. Aucune d'elles ne travaillait: cette multitude d'Insectes accumulés offrait l'image d'un liquideen ébullition.sur lequel les yeux avaient d'abord peiue à se fixer. Mais quand je m'appliquai à suivre séparément chaque Fourmi, je les voyais s'approcher en faisant jouer leurs antennes avec une étonnante rapidité ; leurs pattes antérieures flattaient, par de légers mouvements les parties latérales de la tête des autres Fourmis Après ces premiers gestes, qui ressemblaient à des caresses, on les voyait s'élever sur leurs jambes de derrière deux à deux, lutter ensemble, se saisir par une mandibule, par une patte ou par une antenne, se relâcher aussitôt pour s'attaquer encore ; elles se cramponnaient au corselet ou à l'abdomen l'une de l'autre, s'embrassaient, se renversaient, se relevaient tour à tour et prenaient leur revanche sans paraître se faire de mal ; elles ne lançaient pas de venin, comme dans leurs combats, et ne retenaient point leur adversaire avec cette opiniâtreté que l'on observe dans leurs querelles sérieuses : elles abandonnaient bientôt les Fourmis qu'elles avaient saisies, et tâchaient d'en attraper d'autres Ailleurs,
deux Fourmis paraissaient s'égarer autour d'un brin d'herbes; lune et l'autre dressées sur leurs pattes, tournaient alternativement pour s'éviter ou s'attraper : elles me rappelaient les courses et les combats simulés des jeunes Chiens, quand ils s'élèvent sur leurs pattes de derrière, feignent de se mordre, se renversent mutuellement, et se saisissent sans jamais serrer les dents. »
Malgré la précision du récit d'IIuber, Forel avait peine à croire à son exactitude; mais l'examen d'une Fourmilière de Formica pratensis lui donna à plusieurs reprises l'occasion d'observer les jeux et les luîtes pacifiques de ces Insectes. Des Ouvrières se saisissaient par les pattes ou par les mandibules, se roulaient par terre, puis se relâchaient, s'entraînaient les unes les autres dans les trous de leur dôme pour en sortir aussitôt. Tout cela sans aucun acharnement, sans émission de venin ; il était
évident que leurs relations étaient tout amicales. Le moindre souffle de l'haleine met fin à ses jeux.
Cesjeuxindiquent une grande souplesse musculaire, et même des dispositions favorables pour la gymnastique ; en effet rien n'est plus amusant de voir les attitudes singulières et même grotesques qu'elles prennent lorsqu'elles font leur toilette; Mac-Cook a donné une série de figures représentant quelques-unes des poses les plus originales des Fourmis (fig. 88G à 88S, p. 73).
Ces faits peuvent paraître imaginaires h ceux qui ne les ont pas observés ; mais ne sontils pas des manifestations intellectuelles.
Combats et expéditions. — On ne sait pas si les Fourmis d'une même Fourmilière se font le moindre mal, mais de Fourmilière à Fourmilière elles se livrent souvent des combats à outrance qui ne paraissent avoir pour cause que des antipathies d'espèces ou de tribus.
La cause de leur guerre est d'abord la différence d'espèce, car rarement les espèces différentes peuvent se supporter; puis un voisinage trop immédiat el la possession d'une Fourmilière.
a Chaque Fourmilière un peu considérable a son domaine, son territoire qu'elle semble considérer comme une propriété. Cela résulte directement du fait que toutes les Fourmilières sont ennemies les unes des autres. Une grande Fourmilière pra/ensis peut ainsi posséder tout un pré, plusieurs arbres, une h;iie; de ce domaine sera exclue toute autre Fourmilière pratensis, rufa, sanguinea, truncicola, fuliginosus; des Polyergus rufescens ne sauraient pas y vivre sans peine. Les autres formes plus petites el à vie plus souterraine pourront cependant y exister. Forel a vu plus d'un exemple de ce genre, par exemple une grande colonie de Formica exsecta du Mont-Tendre et les colonies de Losius fuliginosus . Huber l'a fort bien dit : les Fourmis n'ont pas d'ennemis plus terribles que leurs semblables. Les disputes de territoire à la frontière de deux grandes Fourmilières sont la cause ordinaire des guerres les plus acharnées, mais ces guerres elles-mêmes finissent par fixer une limite où s'arrêtent les Femelles de chaque parti ; les arbres à Pucerons sont la pomme de discorde la plus fréquente. Les Lasius flavus, Tetrmnorium cœspilum, etc., ont des domaines souterrains qui se composent de canaux minés et de racines de plantes; ils ne sont pas