PHYLLOXERA
Historique. — Le Phylloxéra de la Vigne ou l'uceron des racines de la Vigne [Phylloxéra vastatrix) a éveillé dans ces derniers temps les plus grandes inquiétudes par les dégâts énormes qu'il produit parmi les vignobles de la France. On a accordé dès lors à l'espèce précédente qui lui est apparentée de très près, un intérêt d'autant plus vif qu'on pensait découvrir chez elle la clef du mystère qui dérobait à nos yeux le développement du Phylloxéra de la Vigne; depuis, en suivant cette voie, on a vu cette espérance se réaliser.
Connu déjà depuis longtemps dans l'Amérique du Nord (1853), cet Insecte a été désigné 1 1856) par un Entomologiste des Étals-Unis, Asa Fitch, sous le nom de Pemphigus vilifolix ; trompé par l'analogie que présentaient les Galles de la Vigne, au fond desquelles il le trouvait, avec les Galles des Ormes et des Peupliers, il faisait de l'habitant un véritable Puceron. Comme on mettait en doute sa classification parmi les Aphides, Shimer créa (1867) pour cette espèce le nouveau genre Dactylosphxra, dont le nom devait rappeler la forme des poils que portent les tarses de ces Insectes; cependant les Coccides en présentent également. Dans l'intervalle, en 1863, on découvrit ces Parasites en Angleterre, à Hammersmilh, près de Londres, dans des serres à raisin (graperies), et Westwood, le doyen des Entomologistes, les considéra comme une espèce nouvelle à laquelle il attribua le nom nouveau de Peritymbia vitisana.
Un mal inconnu commençait à ruiner les vignobles du Comtat Venaissin, de la Crau, des Alpines aux environs de Tarascon, et les vignerons s'en effrayaient; en 1868, M. Planchon découvrit que la maladie était causée par la présence sur les racines « de traînées de points jaunâtres que la loupe décomposait en une poussière d'Insectes », véritables Pucerons. 11
appela provisoirement ces Pucerons de racine des Rkizapkis; mais ayant découvert une Nymphe, il en vit éclore, le 28 août, « un élégant petit Moucheron, ou plutôt une Cigale en miniature portant étalées ses quatre ailes transparentes » et reconnut que son Rhizaphis devenait un Phylloxéra, difficile à distinguer du Phylloxéra du Chêne; il substitua alors une cinquième dénomination, celle de Phylloxéra vastatrix.-.
En 1869, M. Planchon, à Sorgues (Vauclusej, M. Laliman, à Bordeaux, découvraient sur des Cépages américains dont plusieurs portaient sur leurs racines des Phylloxéras, de nombreuses Galles pareilles à celles dont Asa Fitch attribuait la production à des Pemphigus. « Soupçonnant que ces deux Insectes, si différents en apparence, étaient des formes du même Animal modifiées par le milieu, l'une à vie souterraine (type radicicole), l'autre à vie aérienne (type gallicole), MM. Lichteinstein et Planchon eurent l'idée que le Pemphigus vilifolix de Fitch n'était rien autre que notre Phylloxéra vastatrix (1). » L'expérience vint confirmer ces prévisions, des Phylloxéras des Galles transportés sur des racines et réciproquement acceptèrent volontiers ce changement de résidence (expériences de MM. Planchon, Cornu, Riley, Balbiani); M. Riley, venu exprès d'Amérique, put affirmer l'identité des Insectes des deux pays.
Cette dernière désignation de Phylloxéra vastatrix est devenue tellement populaire qu'il est difficile de ne pas faire une infraction à la règle établie par les Entomologistes qui préfèrent consacrer généralement la dénomination la plus ancienne de Phylloxéra vilifolix; nous ferons d'ailleurs remarquer avec M. Planchon : 1° que cette dénomination primitive est absolument incorrecte, vilifolue étant un barbarisme qu'il faudrait rectifier en vitisfolii; 2° que ce nom même de vitisfolii ferait supposer que le Phylloxéra en question vit spécialement sur les feuilles de la Vigne, tandis que sa forme la plus dangereuse, la plus connue, passe son existence sur les racines. Le nom de Vastatrix qui désigne un grand fait général, celui de la nocuité de l'espèce, méritait d'être choisi et l'a été en effet.
Marche de l'invasion. — Le Phylloxéra vas-
talrix existe sur les Vignes sauvages et cultivées de l'Amérique du Nord, à l'est comme à
(I) Planchon, le Phylloxéra en Europe et en Amérique. (Revue des Deux Momies, février 1S71.^
LE PHYLLOXERA DU LA VIGNE
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Les foyers phylloxéiiques dans la vallée du Rhône en 1866.
Fig. 1040. — Leur extension on 1S7U.
Fig. 1639 et 1040. — Marche de l'invasion du Phylloxéra en France.
l'ouest des Montagnes Rocheuses depuis le Canada jusqu'à la Floride, de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique ; on peut affirmer en toute certitude que son introduction eu Europe est due à l'importation de vignes américaines ; examinons comment le redoutable Puceron, qui ne tue pas les Vignes américaines, mais oppose un sérieux obstacle à la culture de nos Vignes européennes dans le Nouveau Monde, s'est introduit en Europe, et suivons pas à pas sa marche envahissante.
Partout où l'Insecte a fait son apparition, c'est au voisinage des ceps américains.
Dans la Gironde, le Phylloxéra s'est montré
pour la première fois à Floirac, près Bordeaux,
dans un vignoble centre d'importation directe
de Vignes américaines appartenant à M. Lali-
Brehm. — VIII.
man, et s'est répandu dans le vignoble contigu de M. le docteur Chaigneau.
En Allemagne, il a été rencontré à Annaberg, près de Bonn, où l'on expérimentait la culture de différentes espèces de Vit à originaires desÉtats-Unis, et transporlédelàen Suisse dans différentes localités du canton de Neuchâtel et à Willisau dans le canton de Lucerne.
En Autriche, l'Insecte a été découvert tout d'abord à la station œnologique de Klosterneuburg, près de Vienne, où l'on avait planté des ceps américains, reçus directement des États- Unis par l'intermédiaire d'un pépiniériste.
En Portugal, les environs d'Oporto ont été envahis par suite de l'introduction dans le vignoble de Mello Vaz Sampaio de la paroisse de Gonvinhas, vers 1863 ou 1864, de Vignes originaires d'Amérique.
Insectes. — 153
LE PHYLLOXERA DE LA VIGNE
Le foyer d'où s'est répandu dans la vallée du Rhône le terrible ravageur paraît être, selon toute probabilité, d'après M. Planchon, la pépinière aujourd'hui détruite, des frères Audibert, à Tonelle, près Tarascon-sur-Rhône , pépinière qui était un centre fort riche d'importation de végétaux exotiques et qui dès 1838 possédait 27 espèces ou variétés de Vignes américaines ; c'est d'elle que sortaient les plants d'Isabelle et de Catawba, cultivés à Roquemaure (Gard), à quelques kilomètres de Pujault, localité où le Phylloxéra a apparu pour la première fois dans le bassin du Rhône (1).
Aux environs de Genève, dans sa villa de Pregny, M. de Rothschild fait cultiver des Vignes à la manière anglaise, c'est-à-dire dans des serres, nommées de l'autre côté du détroit Vineries ou graperies; les ceps sont plantés à l'extérieur et leurs rameaux seuls tapissent ces serres qui sont soigneusement chauffées. En 1869 les Vignes anciennes furent remplacées par des plants nouveaux originaires des serres d'Angleterre, où le Phylloxéra avait élu domicile. Pregny devint rapidement un foyer d'invasion; dès 1871, une tache se montrait à quelques centaines de mètres dans les vignobles environnants ; en 1877 on constatait l'apparition d'un nouveau point d'attaque.
En France, deux foyers ont apparu d'abord sur deux points distants, mais l'un et l'autre en des régions dont la Vigne est la principale richesse, le sud-est de la France et le Bordelais. Pour suivre en quelque sorte de l'œil l'extension rapide du premier foyer, il n'y a qu'à consullcr les caries qu'un jeune savant, M.Duclaux, professeur à la Faculté des sciences de Lyon , a publiées dans les Mémoires de l'Académie des sciences, dont il était le délégué. Représentées par une teinte spéciale, les surfaces infestées d'une année à l'autre se multiplient et s'agrandissent.
En 1865, d'après des indications rétrospectives et peu précises, un seul point, près de Pujault (Gard), sur la rive droite du Rhône, était contaminé.
(1) La littérature concernant le Phylloxéra est considérable, et formerait à elle seule une Bibliothèque ; nous ferons l'exposé de la marche de l'invasion d'après les mémoires, les notes, les conférences de MM. Planchon, Victor Fatio, de Barrai, etc., où se trouvent résumés les volumineux documents officiels. Nous remercierons tout particulièrement ce dernier, qui avec une extrême obligeance a bien voulu nous communiquer quelques-unes des figures de sa conférence à la Société d'encouragement.
En 1866, ce point est devenu une large tache couvrant Pujault, Roquemaure, s'avançant vers Villeneuve-les-Avignon sur la même rive ; de plus Vaucluse offre neufs foyers disséminés, les Bouches-du-Rhône en offrent deux, l'un près de Saint-Rémy, l'autre en pleine Crau, entre Saint-Martin et Raphèle (fig. 163'J).
En 1867, une large tache couvre Vaucluse et une partie du Gard, une autre les Bouchesdu-Rhône des deux côtés de la chaîne des Alpines.
En 1868 tout le cours du bas Rhône est envahi, principalement sur la rive gauche, depuis Grignon et Pierrelatte dans la Drôme jusqu'aux Martigues (Bouches-du-Rhône), avec une pointe remontant la vallée de la Durance jusqu'au voisinage de Lourmarin.
1869 voit les deux taches réunies et en même temps s'étendant vers le nord jusqu'au delà de Donzères, vers l'est jusqu'aux confins d'Aix, en Provence, vers l'ouest presque jusqu'aux portes de Nîmes; enfin des points d'attaque isolés, véritables colonies d'avantgarde, se montrent à Loriol et Crest (Drôme), vers le nord, à Ollioules et Toulon vers l'est, à Lunel-Viel, à Saint-Gely du Fesc, dans l'arrondissement de Montpellier (Hérault). Depuis lors le mal a toujours marché en rayonnant autour du foyer primitif, au nord en remontant graduellement le Rhône jusqu'à Lyon avec ramifications dans les vallées des affluents principaux du fleuve, — à l'est en s'implantant dans les Basses-Alpes et le Var, — à l'ouest en envahissant le Gard presque tout entier, sauf les districts des hautes Cévennes, et l'Hérault dans sa partie limitrophe aux terrains du Gard, savoir l'arrondissement entier de Montpellier, et dans le bassin de l'Hérault, une très faible partie de la lisière orientale des arrondissements de Lodève et de Béziers (fig. 1640).
Partout l'envahissement graduel présente les mêmes phases : après une période de mal latent, apparition de quelques points d'attaque isolés, — dans le courant de l'année même, agrandissement de ces points locaux que l'on a pu comparer à l'extension graduelle d'une tache d'huile, en même temps qu'une multiplication de ces foyers, colonies d'avant-garde jetées à des distances de plusieurs lieues audelà des centres développés l'année précédente, — en un mot aggravation effrayante du mal déjà confirmé, apparition fatale de foyers nouveaux, menace des pays vers lesquels s'avancent les essaims dévastateurs.
LE PHYLLOXERA DE LA VIGNE
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Fig. IG42. — L'invasion dans le Sud-Ouest en 187ti.
Fig. 16il et 1642. — Marche de l'invasion du Phylloxéra en France.
En 1873 Montpellier est absolument menacé et le fléau s'est étendu vers le sud-est jusqu'au delà de Toulon; vers le nord il a gagné jusqu'au-dessus de Valence, dans la Drôme.
En 1876 (fig. 1641) Montpellier est complètement envahi et même dépassé, le mal est tout près de Béziers. Du côté de l'est, il a gagné la frontière et atteint les Alpes; on rencontre le Phylloxéra dans les hautes vallées où le vent l'a transporté. Vers le nord, l'Insecte est monté bien au delà de Valence.
Moins rapide dans le bassin de la Gironde, la marche du fléau s'y est surtout accentuée dans le sens du nord et de l'ouest.
En 1867 vous apercevez une petite tache sur les bords de la Garonne, et un peu plus loin une autre à Cognac. Par conséquent, c'est d'un côté le Bordelais et de l'autre les Charentes, qui se trouvent menacés. Respectant
d'abord le Médoc, l'invasion franchit la Dordogne et servit probablement de point de départ à ces nombreuses colonies que M. Lecoq de Boisbaudran et M. Cornu ont découvertes en 1873 dans la Charente, autre centre de a richesse vinicole de la France.
La carie de 1876 (fig. 1642) montre que les ■deux taches primitives ont bien grandi; elles se sont étendues en envoyant des essaims de tous les côtés, vous en trouvez jusque dans les Basses-Pyrénées ; là-bas, ayant passé le Lot-et-Garonne, les voici au delà d'Agen, à Sarlat et à Périgueux, dans la Dordogne; à Blaye, à Lesparre, dans la Gironde. Le fléau gagne de plus en plus.
Une carte officielle des Vignes atteintes a été créée et mise chaque année au courant des faits. Dans cette carte, on marque d'une teinte noire, les arrondissements (c'est l'unité de
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surface adoptée) absolument envahis, dont il faut désespérer pour ainsi dire; puis, d'une teinte grise les arrondissements où l'on peut encore lutter contre le Phylloxéra ; d'une teinte d'un blanc sale ceux où l'on ne rencontre encore que quelques taches isolées ; enfin d'une teinte blanche les arrondissements indemnes.
Sur la première de ces cartes officielles (fig. 1643) comprenant la France tout entière (1878), on voit deux grosses taches : l'une au sud-est, c'est le bassin du Rhône, l'autre au sud-ouest, c'est le Bordelais et les Charentes. Ces deux taches ne sont plus séparées que par une bande étroite. Au sud, le mal est descendu jusque dans les Pyrénées-Orientales ; au nord, il est monté jusque dans le centre de la France et même jusqu'au département de Loir-et-Cher et à celui du Loiret, qui est à moitié atteint.
La seconde carte, celle de 1879, démontre deux choses : la première, c'est que la partie noire a gagné; la seconde, c'est que la bande, qui tout à l'heure séparait les deux taches, a disparu ; maintenant elles se rejoignent. Les arrondissements qui forment le trait d'union ne sont pas encore à la teinte noire, mais grisâtre, c'est-à-dire que tout est envahi. Et puis, le mal s'est étendu beaucoup plus haut, la tache du Loiret est maintenant reliée à la tache principale.
La carte de 1880 fournit un triste enseignement. La partie noire s'est accrue, des arrondissements assez nombreux sont passés de la teinte grisâtre à la noire ; de plus le fléau s'est étendu vers le nord, principalement en Bour-. gogne. Et non seulement il est monté vers le centre de la France, mais vers l'est, il gagne de plus en plus. Le département de Saône-et- Loire est aux trois quarts pris ; celui de la Côted'Or le sera bientôt également dans de plus grandes proportions.
Enfin, voici une des dernières cartes, celle de 1881 (fig. 1644). La tache noire a grandi; voilà le Midi qui va finir par être complètement détruit. Du côté de l'Espagne, tout est pris, l'arrondissement de Céret est entamé, par conséquent, plus d'espoir de ce côté. Quant aux Alpes-Maritimes, qui n'avaient pas été bien éprouvées jusqu'alors, elles sont sérieusement envahies.
La Corse est atteinte depuis plusieurs années (fig. 1643 et 1644).
La commission supérieure du Phylloxéra vient de publier le compte rendu de ses tra-
vaux pour l'année 1882. Ne vous attendez pas à d'heureuses surprises : le mal s'étend chaque jour. Jetez un coup d'œil sur la carte teintée qui marque le nombre des départements envahis et le degré de gravité du fléau dans telle ou telle région. Chaque année, la carte se fonce pour les départements déjà envahis ; chaque année, la teinte claire désignant l'apparition du Phylloxéra remonte plus au nord.
L'Insecte, cause première de ces désastres, est maintenant aux portes mêmes de la capitale du pays qu'il aura cruellement ravagé ; il a été découvert à Beaumont, dans l'arrondissement de Fontainebleau, où il paraît avoir été propagé par les Vignes infestées de l'arrondissement de Montargis ; comme toujours, les constatations révèlent que l'invasion remonte à trois ou quatre ans, ce qui prouve que pas mal de vignobles peuvent être malades, que l'on tient pour très bien portants. Il y a de ce côté un point capital à défendre; ce sont les treilles fameuses de Thomery. «Avant l'épreuve décisive de 1870, en supposant Paris assiégé, fait remarquer spirituellement M. de Cherville, on disait que si, deux jours de suite, le marché manquait de fraises, les Parisiens parleraient de se rendre. Les raisins de Fontainebleau, s'ils leur faisaient défaut, les décideraient peut-être à rompre avec la joyeuse indifférence avec laquelle ils assistent à la ruine de l'une de nos richesses, au déclin d'une nos gloires. Mais, baste ! n'auraient-ils pas les chasselas de Montauban pour se consoler? »
Dans la prochaine carte que publiera le Ministère de l'agriculture, les teintes noires et ombrées embrasseront probablement toute la région viticole au sud de la Loire. L'unique département considéré jusqu'à présent comme indemne, le Cantal, est décidément contaminé comme les autres.
On compte aujourd'hui (1883) cinquante départements envahis parle Phylloxéra. L'étendue des vignobles détruits est de 753,922 hectares dans les départements les plus anciennement atteints et autorisés à cultiver les cépages étrangers, et de 7,877 hectares dans les autres départements, soit en tout près de 800,000 hectares. Et pourtant dans plusieurs régions on a lutté, on a même reconstitué des vignobles. Ainsi le département de la Gironde, qui comptait, au moment de l'invasion phylloxérique, 155,000 hectares de Vignes et en a perdu 24,000, en possède actuellement 178,000, ce qui accuse une reconstitution de 47,000 hec-
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Pig. 1643.