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CARTE

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Fig. 1644.

Fig. 1043 et 1644. — Marche de l'invasion du Pliylloxera en France (1878 et 1881).

tares en dix ans. Dans l'Hérault, on a replanté 23,000 hectares; dans la Dordogne, 33,000. Mais le Phylloxéra ravage encore ces provinces, et, n'étant pas détruit complètement, s'attaque aux vignobles restaurés.

La France n'est pas le seul pays viticole qui

soit dévasté par le terrible Puceron. Le Portugal et l'Espagne sont envahis, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, la Hongrie, la Crimée, la Sicile, sont atteintes. Jusqu'à présent n'ont échappé que le Maroc (peut-être) et l'Algérie qui se défend admirablement bien. L'existence

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des Parasites, sur un certain nombre de Vignes en Allemagne, a été constatée en 1867 grâce aux recherches minutieuses qu'a provoquées l'administration soucieuse de préserver autant que possible les vignobles allemands du fléau qui ravage si tristement la France ; on a pu observer le Phylloxéra dans quelques jardins d'Erfurt et de Klein-FIottbeck ainsi que sur certains plants américains aux environs de Stuttgart. Bien que dans quelques localités isolées ce Parasite existe depuis dix ans au moins, il n'a pas réussi encore à s'emparer complètement des Vignes. On ne connaît pas encore aujourd'hui la cause qui arrête son développement en Allemagne; aussi, loin de s'aban-' donner à une sécurité absolue, prennent-ils les plus grandes précautions pour éviter ce dangereux fléau ! L'Allemagne n'est pas moins menacée que la France dans sa viticulture ; pourtant sa latitude moins chaude constitue peut-être pour elle un avantage à cet égard.

Vaines précautions, hélas! le Phylloxéra ne tardera pas à faire le tour du monde ; nulle contrée ne sera préservée de l'invasion.

Caractères. — Le polymorphisme du Phylloxéra vastalrix ne permet pas de résumer les caractères spécifiques dans une formule simple; il est nécessaire de suivre minutieusement toutes les phases de la vie évolutive de l'Insecte pour décrire, chemin faisant, toutes les formes qu'il revêt.

Mœurs, habitudes, régime. — Les Phylloxéras aptères, n'ayant pas encore atteint leur croissance complète, et colorés en jaune brunâtre, passent l'hiver entre les fentes et les crevasses des racines de la Vigne qui ont généralement l'épaisseur d'un doigt et quelquefois moins encore. A leur réveil, qui est soumis à l'influence de la chaleur du sol, ils échangent leur tégument rugueux et sombre contre un tégument plus délicat, d'un jaune plus pur; ils se fixent alors sur les radicelles qu'ils sucent et atteignent leur taille définitive qui mesure 0"'m,75 ou un peu davantage. Les figures (164S, 1648, 1650, 1651) mettent en lumière l'analogie de ces Insectes avec les Chermes du Sapin que nous allons décrire. Nous ferons remarquer seulement qu'ils portent des yeux composés très nets et des antennes de trois articles formés de deux articles basilaires épais et courts et d'un article terminal beaucoup plus long qui présente un sillon transversal et un évidement en forme de cuiller recouvert d'une membrane qui semble enchatonnée; aussi

a-t-on comparé cet appareil sensitif au chaton d'une bague. Bientôt on reconnaît que tous ces Pucerons sont des Femelles; car chacune, en produisant des contorsions variées de l'abdomen, pond sans ordre, en petits tas, une trentaine ou une quarantaine d'OEufs d'un jaune de soufre au début, plus tard un peu plus foncés. Il en éclôt au bout de huit jours environ, si le thermomètre marque au moins 10° centigrades, un peu plus tôt pendant la saison chaude, de petits Insectes de couleur jaune. Ceux-ci témoignent d'abord d'une grande agitation, mais lorsqu'ils ont trouvé sur cette racine ou sur une racine contiguë une place à leur convenance, ils s'y fixent pour sucer la plante et croissent très rapidement en effectuant trois mues. Au bout de douze à quinze jours, en moyenne, ils pondent comme avaient fait leurs mères, sans l'intervention d'aucun Mâle, de nouveaux OEufs, trois à six par jour, suivant la température; la ponte s'arrête lorsque la température du sol s'abaisse au-dessous de 10° centigrades.

Si l'on songe : qu'une de ces Femelles avant de mourir pond pendant environ quarante-cinq jours ; qu'elle aura ainsi déposé sur les racines plus de deux cents OEufs ; que cinq à huit générations se succèdent ainsi durant l'été, la multiplication de ces Parasites n'éprouvant aucune interruption, on constatera qu'après le développement de toutes ces générations successives, plusieurs milliards d'Insectes peuvent émaner, dans le cours d'un été, d'une seule Femelle qui a passé l'hiver. « J'ai calculé, dit M. Barrai, combien mille OEufs de Phylloxéra pouvaient couvrir de surface au bout d'une année; eh bien, les produits de mille OEufs couvriraient la surface d'un hectare, en les mettant bout à bout, côte à côte, serrés les uns contre les autres. Supposez-en plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de mille, et vous comprendrez avec quelle prodigieuse rapidité le fléau se répand partout, dévore tout. »

Parmi les dernières générations, on remarque des Pucerons isolés d'un aspect un peu différent, étant plus allongés, qui vont avoir le privilège de subir une quatrième mue. La face dorsale de leurs anneaux est alors pourvue de verrucosités disposées en rangs, qui se trouvent à peine indiquées chez les autres; la tête est plus petite, l'article terminal des antennes est plus long, et le thorax porte des rudiments d'ailes. Elles se rapprochent de la surface, et là, après une dernière et cinquième

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su

mue, apparaissent sous la forme ailée; le> quatre ailes, qui reposent à plat sur le corps et qui se prolongent au delà, sont pourvues de nervures relativement fortes (fig. 1645) ; les ailes antérieures présentent deux rameaux obliques issus de la nervure marginale, et le rameau postérieur offre une simple bifurcation ; les ailes postérieures ont une nervure marginale simple, dépourvue de rameaux (fig. 1643). Ces Pucerons ailés et pourvu d'un rostre plus court que les individus souterrains, qui sont aussi des Femelles, se développent plus lentement que les aptères, et jouissent, à

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Fig. 1645. — Le Phylloxéra des racines, forme partlicnogénésique ailée.

l'état de Larves, d'une mobilité plus grande; ils abandonnent, en effet, les racines un peu avant leur dernière mue et grimpent à la partie supérieure de la Yigne pour achever leur évolution au-dessus du sol.

Les Phylloxéras pourvus d'ailes peuvent être emportés par les vents à des distances bien plus éloignées de leur lieu de naissance que celles qu'ils auraient franchies de leur plein gré, même à des centaines de kilomètres.

• On n'avait pas remarqué tout d'abord ces Insectes ailés; en 1875, M. P. Boiteau appela l'attention sur eux et découvrit leur lieu de ponte, ce qui permit à M. Balbiani d'observer

le mode d'évolution ultérieur de ces intéressants Parasites. Chacun d'eux pond, en moyenne, quatre OEufs indifféremment sur les diverses parties du pied de Vigne, aussi bien sur les feuilles au niveau de la bifurcation des nervures que sur les bourgeons, les branches et le pied du cep; si la saison est avancée, il se loge sous les écorces exfoliées pour déposer ses OEufs, puis il succombe. Par leur forme et par leur disposition générale ces OEufs diffèrent de ceux qu'on trouve sur les racines ; on en distingue de deux tailles différentes. Ceux qui mesurent 0mm,23 et 0mm,15 suivant leurs deux axes principaux, donnent issue, dans un bref délai, à des Femelles aptères, propres à la fécondation; les plus petits, qui mesurent 0mm,28 et 0mm,12, fournissent les Mâles moins nombreux et aptères ; ainsi que l'a constaté M. Balbiani, un Mâle unique peut,

Fig. 1646. — Cadavre desséché d'une Femelle sexuée et l'OEuf d'hiver qu'elle a pondu sous une écorce de Vigne, d'après M. Balbiani.

comme chez certains Pucerons, féconder deux Femelles; privé de suçoir et d'appareil digestif, ses organes de la génération sont seuls très développés et gorgés d'éléments reproducteurs. La Femelle, vivace, qui grimpe çà et là comme en quête d'un endroit propice, mesure 0mn',38 de long et 0mm,lo de large ; elle est un peu plus allongée que les Femelles qui habitent les racines, et s'en distingue par sa couleur jaune clair, par l'atrophie de son rostre et de tous les organes digestifs. Son abdomen renferme un OEuf unique qui le remplit entièrement et qui empiète même sur le thorax, c'est ce qu'on appelle 1' « Œuf d'hiver, » suivant l'expression heureuse choisie par M. le professeur Balbiani lors de ses recherches sur le Phylloxéra du Chêne. 11 est pondu dans la partie postérieure des petits tunnels communiquant entre eux, résultant de la séparation qui se

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Fig. 1653.

Fig. 1617. — Vieille racine de Vigne couverte de Phylloxéras en hibernation, de grandeur naturelle.

Fig. 1648. — Radicelle couverte de Phylloxéras, vue h la loupe.

Fig. 1643. — Phylloxéra en train de sucer la sève, vu de profil.

Fig. 1650. — Phylloxéra, vu en dessus, très grossi.

Fig. 1648.

Fig. 1651. — Phylloxéra, vu en dessous, très grossi.

Fig. 1652. — Phylloxéra vu en dessous pour montrer le rostre (lèvre inférieure) et les pièces buccales perforantes (mandibules et mâchoires) dans leur position normale.

Fig. 1653. — Pièces perforantes séparées.

Fig. 1647 à 1653. — Le Phylloxéra des racines ; individus parthénogénésiques aptères.

ait entre l'écorce ancienne et jeun ete, révèle d'une manière sûre l'âge de la Vigne. M. Boiteau n'a pu découvrir aucun de ces OEufs sur le bois des Vignes âgées de plus de dix à douze ans. A côté des OEufs féconds se trouvent déposés aussi des OEufs stériles dont la teinte reste d'un jaune transparent et qui, au bout de quelques jours, sont recroquevillés ;

les premiers, pendant ce temps, perdent leur couleur jaune initiale et prennent assez vite une couleur vert olive parsemée de taches un peu plus sombres (fig. 1646). Ils sont cylindriques, arrondis aux extrémités, de 0mni,21 à 0mm,28de long sur 0mni,10à0mm,13 d'épaisseur, et, par la taille, tiennent le milieu entre l'OEuf mâle et l'Œuf femelle du Phylloxéra ailé; ils

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1657, Fig. 1656.

jeunes et une mère parthénogénésiriue pondant, fort grossissement.

Fig. 1C58. — OEuf, grossi.

Fig. 1659. — OEuf avec embryon développé, grossi.

Fig. 1660 et li.6l. — Jeunes Phylloxéras correspondant aux individus radicicoles, vus en dessus et en dessous, grossis.

Fig. 1062 et 1663. — Mères partliénogénésiqnes pondeuses, vues en dessus et en dessous, grossies.

1651 à ie'63. — Le Phylloxéra des Galles, individus parihénogénésiques aptères (d'après nature par A. Clément).

Breum. — VIII. Insectes. — 156

Fig. 1654. — Rameau de vigne couvert de Galles sur les

feuilles a, sur les vrilles b, sur les tiges c, grandeur

naturelle.

Fig. 1655. — Ouverture d'une Galle a la face supérieure

d'une feuille, très grossie. Fig. 1656. — Galle à la face inférieure d'une feuille, très

grossie.

Fig. 1657. — Galle ouverte pour montrer les OEufs, les

Fie

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se trouvent lixés au plancher, au plafond, ou aux parois latérales des galeries (fig. 1046, p. SU).

M. Balbiani avait trouvé plusieurs Insectes sexués sur les racines, et cette observation l'avait conduit à admettre également une procréation sexuelle souterraine. D'après les observations de M. Boiteau, il est probable que le mauvais temps seul avait fait descendre ces Insectes depuis les parties aériennes de la Vigne jusqu'aux organes de la plante abrités par la terre.

Au printemps, chaque OEuf fournit un Phylloxéra aptère absolument semblable à ceux que nous avons décrits sur les racines au commencement de cet exposé. Tel est le cycle évolutif du Phylloxéra de la Vigne, l'observation est venue précisément confirmer les hypothèses qu'on pouvait baser sur l'analogie de cet Insecte avec le Phylloxéra du Chêne.

Nous signalerons, en terminant, un phénomène qui n'est pas encore suffisamment éclairci. En faisant l'historique de l'introduction du Phylloxéra en Europe, nous avons fait remarquer que dans les endroits infestés, certains ceps malades présentaient, à la face inférieure des feuilles, un grand nombre de Galles caractéristiques ; ces excroisssances s'observent plus spécialement dans certaines régions isolées de la France, mais plus communément en Amérique. Ces Galles (fig. 1654) ressemblent beaucoup aux excroissances produites sur diverses autres plantes par YAcarus des Galles (Phyloptus Vitis) qu'on a peu étudié jusqu'ici ; elles sont situées généralement sur les feuilles (fig. 1654 a), mais elles se forment aussi bien sur les pétioles et sur les vrilles (fig. 1054 b), et sur les petites branches vertes des feuilles (fig. 1054 c) ; elles s'ouvrent à la face supérieure et s'élargissent inférieurement en forme de vésicule plate ; elles sont garnies à l'extérieur et à l'intérieur d'une foule de prolongements touffus. La cavité renferme un Phylloxéra aptère (fig. 1057, 1002 et 1003) (quelquefois deux ou trois) ; à côté se trouve une génération d'OEufs ou d'Insectes jeunes (fig. 1657, 1058, 1659, 1000 et 1661), disposés absolument comme ceux qu'on observe sur les racines. De tous côtés les preuves expérimentales, ainsi que nous l'avons dit précédemment, abondent pour établir que l'on n'a pas affaire ici à un autre Insecte qu'au Phylloxéra vaslatrix, mais personne n'a encore indiqué la signification de cette dualité biologique, n'a découvert le motif qui détermine celui-ci à être gallicole, celui-là radi-

cicole. De même que la mauvaise saison repousse les Insectes sexués vers l'intérieur, peut-être des circonstances locales inconnues jusqu'ici déterminent-elles ces Parasites à abandonner les racines pour élire domicile sur les feuilles.

Ces Phylloxéras aptères des Galles correspondent aux Phylloxéras aptères des racines et se multiplient comme eux par parthénogenèse ; quelques-uns de leurs descendants se métamorphosent en Nymphes, puis en Insectes ailés qui donnent naissance à la génération sexuée.

Dégâts. — Les dégâts causés par les Phylloxéras dans un vignoble sont déjà grands lorsqu'on soupçonne la présence de l'ennemi; au milieu des Vignes luxuriantes et chargées de pampres du plus beau vert on aperçoit des emplacements plus ou moins étendus qui présentent un aspect tout particulier: au centre, des ceps privés de feuilles, aux sarments rabougris, sont morts, puis une ceinture plus ou moins étendue de ceps au feuillage jaunâtre ou rougeâtre, ayant leur livrée automnale, enfin des ceps à la végétation normale. Ces emplacements constituent ce que l'on a nommé dès l'origine des lac/tes. C'est la présence des taches qui indique la marche de l'invasion phylloxérique. D'années en années la tache s'agrandit, la récolte diminue, le nombre des ceps attaqués mortellement augmente ; et en trois, quatre ou cinq années suivant les conditions du sol, suivant la latitude, suivant les conditions climalériques, les plus beaux vignobles ont disparu.

Étudions en détail la funeste action du Phylloxéra. Cette action sur les ceps dont les racines sont attaquées se révèle en général extérieurement pendant la seconde année par l'aspect particulier des feuilles qui jaunissent prématurément, s'enroulent sur leurs bords, tombent. Les ceps ainsi affectés demeurent en retard sur les Vignes saines qui les entourent pendant le printemps suivant, leurs pousses sont plus courtes, leurs grappes sont plus petites, et leurs grains, qui mûrissent mal, ont une saveur aqueuse. En examinant les racines, on remarque des renflements ou nodosités, de forme irrégulière et cependant toujours allongés (fig. 1664), situés aux extrémités des filaments et des ramifications plus fines, ou bien on trouve des déformations analogues sur le trajet même des racines plus grêles ; ces lésions décèlent avec certitude la présence des Phylloxéras. C'est leur succion

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olo

qui provoque ces déformations, le plus souvent au début de l'été, alors qu'après le sommeil d'hiver le besoin d'alimentation se fait le plus vivement sentir. Des taches jaunes ressemblant à un semis de grains de pollen occupant les sièges indiqués révèlent la présence de ces Parasites, qu'on y distingue même à l'œil nu lorsqu'ils reposent en masses serrées. Avec le temps, les radicelles nutritives si indispen-

Fig. IUU4. — Renflements des radicelles.

sables à la plante pourrissent avec leurs renflements; les racines plus fortes commencent également à pourrir; l'écorce pend sous forme de lambeaux et déjà le Parasite a d'ordinaire exploré les alentours en tous sens en quête de racines encore saines. C'est pourquoi ce fléau s'étend d'habitude en cercles toujours grandissants autour d'un point infesté. La résistance que certaines Vignes américaines, moins éprouvées que nos plantes indigènes, opposent à cette maladie, tient à la propriété qu'ont ces espèces de développer leurs racines avec une rapidité extraordinaire.

Conséquences économiques de l'invasion

phylioxérique. — Nous avons suivi la marche de l'invasion la carte à la main, nous avons étudié le Phylloxéra sous toutes ses formes et constaté son mode d'évolution, nous avons reconnu quelle était la nature des altérations qu'il détermine sur la Vigne, et comment il entraînait par épuisement la mort des ceps; examinons maintenant les conséquences économiques de la destruction des vignobles.

Il y a vingt ans, partout où l'on cultivait la Vigne, régnait l'aisance et même la richesse; propriétaires, vignerons, tâcherons et tous ceux qui de près ou de loin vivaient de la manutention et du commerce des vins faisaient

fortune. Aujourd'hui le Phylloxéra amène partout avec lui la ruine et la misère. Écoutons les appréciations des juges les plus impartiaux.

« La ruine et la misère atteignent, dit Barrai (1), la masse de la nalion, le populaire, la classe ouvrière, atteignent aussi quelque chose d'éminemment respectable, la classe des propriétaires. Dans des villages où tout le monde était à l'aise, où l'on rencontrait une population très dense, aujourd'hui la gêne est partout, et les habitants émigrent; on n'a plus d'ouvrage, on va chercher fortune dans le nouveau monde, un peu en Algérie, pour ne pas mourir de faim en France. Je me souviens d'être passé, il y a quelques années, au mois de septembre, dans l'arrondissement de Montpellier; c'était le moment de la vendange, tout le monde chantait dans les villages ; une foule énorme de vendangeurs était descendue des montagnes des Cévennes ; partout de nombreuses voitures chargées de raisins, les hommes travaillaient quelques heures et gagnaient 10 à 12 francs; j'y suis retourné, il y a deux ans à la même saison; les maisons étaient fermées; rien dans les rues, pas un ouvrier; la désolation la plus complète ; pas un homme n'était descendu des montagnes, non seulement à l'époque de la vendange, mais au moment où l'on donne ordinairement des façons à la Vigne. C'est une perte incalculable, d'abord pour le département, puis pour toutes les régions voisines.

« Et maintenant, quand je considère les familles de propriétaires, combien en ai-je vu de riches, de millionnaires et qui n'ont plus absolument rien! J'ai connu une veuve qui avait perdu son mari de bonne heure et qui avait admirablement élevé ses filles. Elle avait un grand domaine en vignes qu'elle avait voulu agrandir; elle avait voulu créer un vaste cellier, des pressoirs perfectionnés ; elle n'avait pas tout l'argent nécessaire, elle se disait : C'est si beau! Je vais gagner en quelques années la fortune de mes filles ! Et elle avait emprunté 100,000 francs pour construire. Le Phylloxéra est apparu; la vigne a décliné; les échéances sont arrivées, fatales ; son domaine qui valait 600,000 francs n'a pas été vendu 100,000; non seulement elle n'a rien eu, mais elle est restée avec des dettes. Lorsqu'on voit ces familles qui viennent vous raconter leurs douleurs, qui vous disent dans quel état elles sont réduites, on

(1) Barrai, Conrérence sur le Phylloxéra 1882.

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trouve qu'il y a quelque chose à faire pour les viticulteurs qu'a frappés cette misère imméritée due à un fléau inattendu. »

« La question viticole se présente, écrit M. Marion (1), avec un caractère de gravité qui ne peut échapper à l'esprit de nos gouvernants. La crise frappe le petit viticulteur et elle est susceptible de modifier profondément le régime de la propriété territoriale. On se félicite en France de l'état social créé par le morcellement du sol. On doit avoir à cœur de maintenir cette situation en protégeant la petite culture.

«Jusqu'ici la Vigne restait en dehors de toute atteinte. La valeur de la récolte était assez élevée et la concurrence étrangère demeurait impuissante. La plante s'accommodait de soins culturaux assez simples, et tous les pays vignobles jouissaient d'une prospérité extraordinaire à laquelle chacun trouvait son bénéfice. Tout est changé aujourd'hui. La viticulture était pour ainsi dire la dernière des industries agricoles primitives donnant des résultats lucratifs sans efforts considérables. Elle est maintenant rudement frappée et ses ruines ne peuvent être réparées qu'à l'aide de méthodes nouvelles. Il suffisait autrefois de quelques façons et de maigres fumiers. Tout allait bien avec une bonne et vieille routine. A ces pratiques anciennes, il faut dorénavant, ainsi que nous allons le voir, adjoindre des traitements insecticides. 11 convient de se préoccuper de la nature physique ou chimique du sol, de l'emploi de produits nouveaux, du maniement d'appareils. Sans doute, tout cela rentre dans la catégorie des travaux agricoles scientifiques; mais n'est-ce point trop, pour le petit propriétaire voué aux anciens errements? Il faut bien reconnaître que toutes les méthodes insecticides, submersion et traitements sulfocarboniques sont peu propres à conquérir les faveurs du petit viticulteur. Il ne possède ni les avances ni les connaissances techniques nécessaires au succès. Il ne se rend pas exactement compte de la question qu'il aurait à résoudre.

« L'avenir ne paraît favorable en viticulture qu'aux grandes propriétés territoriales qui ne peuvent manquer de se constituer en absorbant les petites. Nous savons bien qu'en une foule de cas des cultures spéciales peuvent venir en aide au petit paysan, mais d'une manière générale la crise persiste. Elle n'est

(1) Marion, Application du sulfure de carbone. Rapport de 1882.

peut-être pas imminente, on doit toutefois s'en préoccuper. On n'évitera pas la formation de grandes sociétés d'industrie agricole; la réalisation de ces sociétés est même souhaitable en ce qui se rapporte particulièrement à la viticulture, car elle peut préparer, par la puissance de l'exemple, la constitution de syndicats de petits propriétaires usant au besoin d'un personnel technique et bénéficiant des procédés nouveaux. A ce point de vue, il importe que le législateur établisse des règles visant les syndicats agricoles qui n'ont pas une personnalité juridique suffisamment déterminée ni efficacement protégée. »

Procédés pour combattre le Phylloxéra.

— Il n'est pas d'esprit ingénieux et soucieux des intérêts viticoles, alléché du reste par l'appât d'une prime de 300 000 francs, qui n'ait songé à trouver un moyen de détruire le terrible Puceron ; aussi ne faul-il pas s'étonner que des milliers de procédés de destruction aient été proposés ; mais la plupart ne reposaient que sur l'empirisme et sont tombés justement dans l'oubli ; il était avant tout nécessaire de connaître l'histoire biologique du Phylloxéra pour songer à l'attaquer efficacement; on l'oubliait. Ce n'est que du jour où l'on a connu dans toutes ses phases sa vie évolutive que des méthodes rationnelles de traitement des vignes atteintes ou des procédés préventifs ont pu être mises en œuvre.

A l'origine un procédé radical semblait devoir arrêter irrévocablement l'invasion ; beaucoup de bons esprits pensaient que la destruction des vignes atteintes et des vignes entourant les taches permettrait de s'opposer rapidement à la dispersion du Phylloxéra. Mais la rapidité de l'invasion, l'ignorance où l'on était de savoir si le Puceron ne respecterait pas les vignes placées dans certaines conditions de sol et de climat, la nécessité d'une intervention législative énergique et prompte accordant un large droit d'expropriation et des indemnités rémunératrices, ont paralysé les premiers efforts. D'autre part on s'est aperçu que le Phylloxéra jouissait d'une vitalité extraordinaire, qu'il ne suffisait pas d'arracher les vignes, des colonies entières de Phylloxéra continuant à vivre, dix-huit mois et plus après l'arrachage, sur les radicelles qui restaient enfouies dans le sol, qu'il fallait non seulement brûler les ceps, mais empoisonner le sol pour tuer les ennemis cachés. A Prégny en Suisse, en 1874, on pratiqua l'arrachage sur les pre-

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miers points d'attaque; il n'arrêta pas l'extension du fléau en 1875 au voisinage des vignes arrachées.

Devant les progrès de l'invasion il fallut reconnaître que les espérances, fondées sur l'obstacle que présentait a la propagation du Phylloxéra la constitution géologique de certains vignobles, étaient malheureusement vaines ; les terrains calcaires, argileux, argilo-calcaires, granitiques, étaient envahis tour à tour; seuls les terrains absolument sablonneux se montrèrent rebelles à l'invasion ; et les rares vignobles plantés dans un sol jusqu'alors délaissé continuent à prospérer. Ce fut une heureuse découverte qui entraîna une révolution économique ; c'est ainsi qu'autour d'Aigues-Mortes les vastes dunes improductives dont l'hectare valait à peine 100 ou 200 francs se couvrirent de ceps, et les 4 à 5000 hectares de vignes aujourd'hui florissantes valent de 5 à 6000 francs l'hectare. Mais que le vigneron âpre au gain ne cherche pas à amodier ses terres; l'apport de la moindre quantité d'argile, en changeant la constitution physique du sol sablonneux, permet au Phylloxéra de se développer; seuls les terrains au fond composé exclusivement de sable et de sable fin opposent au Puceron des racines une barrière infranchissable.

Une remarque que chacun a pu faire, c'est que parmi les Rosiers cultivés dans les jardins certaines variétés étaient couvertes de Pucerons, tandis que d'autres n'en présentaient jamais ; n'était-il pas possible de trouver des espèces ou des variétés de Vitis que le Phylloxéra dédaignerait? S'il s'attaque à nos vignes européennes et les mène à mal, agit-il toujours de même à l'égard des vignes exotiques? évidemment non, puisqu'en Amérique, s'il tuait les vignes importées d'Europe, il laissait vivre les vignes indigènes. A la suite des observations de M. Riley sur les agissements du Phylloxéra en Amérique, du voyage de M. Planchon aux États-Unis, il vint à l'idée des viticulteurs de Montpellier de propager les vignes américaines ou autres reconnues réellement résistantes. Ne perdons pas, disaient-ils, un temps précieux à chercher de vains remèdes pour tuer le Phylloxéra? Appuyons-nous sur l'exemple que la nature nous fournit; substituons à nos ceps malheureusement condamnés à périr des ceps exotiques, que le redoutable Parasite ne tue pas. Montpellier devint un centre de culture des vignes

américaines ; son école d'agriculture et ses viticulteurs les plus notables se mirent à l'œuvre, car il fallait étudier d'une part la résistance qu'offraient ces vignes transplantées dans un climat différent et plantées dans un autre sol, connaître quelle était la qualité des raisins qu'elles produisent, savoir si ces raisins étaient capables de fournir un vin potable.

Aujourd'hui l'expérience a démontré que parmi les vignes américaines, les Vitis xstivalis, riparia, rupestris, labrusca donnent des cépages vraiment résistants; la première espèce a des variétés, connues sous le nom de Jacquez, Cunninghain, Herbemont, qui seules peuvent produire directement du vin susceptible d'être utilisé, nous ne disons pas consommé directement ; la seconde espèce et ses variétés (/liparia sauvage, Solonis, Clinton, Taylor, Vialla), la troisième (type sauvage), la quatrième et une seule variété {York Madeirà) ne peuvent être utilisés que comme portegreffes. Actuellement le greffage de la vigne se pratique en grand et permet de reconstituer des vignobles là où le Phylloxéra a fait place nette.

Citons quelques passages d'un rapport que M. Armand Lalande, député de Bordeaux, vient de publier après avoir visité à l'automne de 1882 les principales plantations du Midi, et dans lequel il établit non seulement leur prospérité, mais les brillants résultats qu'elles fournissent dès leur essor. L'honorable député et MM. Lawton et Skawinski dont il était accompagné, n'ont pas inspecté moins de six vignobles plantés en Jacquez, Clinton, Taylor, Riparia, tant pour la production directe que comme porte-greffes; partout ils ont constaté une végétation luxuriante et une abondante fructification.

Nous tenons à citer textuellement le paragraphe que le président du congrès de Bordeaux consacre au domaine de Valantres, propriété de M. le comte de Turenne, et cela précisément parce qu'il est celui qui met le plus vivement en relief le succès des vignes américaines dans le département de l'Hérault :. « Les résultats sont splendides, dit M. Lalande ; la végétation fougueuse, la fructification énorme. Tous les pieds sont chargés de raisins magnifiques, extrêmement bien nourris, et la végétation si puissante que beaucoup de pousses avaient jusqu'à cinq mètres de longueur et même davantage. M. Molinier nous a dit ce que nous avions déjà entendu répéter

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