‹ Merveilles de la natureChapitre 28 sur 412 · MOEURS, HABITUDES, REGIME. — EXPÉDITIONS · texte numérisé non relu

MOEURS, HABITUDES, REGIME. — EXPÉDITIONS

fauve, j'ai élé témoin d'uu conflit opiniâtre entre plusieurs de ces Insectes et une Reine aux grandes ailes de la F. Pennsylvanie/!. En mon absence quelques laboureurs sont venus visiter nuire camp et, s'introduisant dans la tente, ont bousculé une Fourmilière artificielle que j'avais établie dans un vase de verre et recouverte par précaution d'un morceau de canevas; ils voulurent la rétablir, mais comme le Nid sur lequel travaillaient les Fourmis, paraissait être complètement démoli, notre domestique John, un fin Allemand, se décida a tenter une expérience avec une des Fourmis. Lui aussi, il était hanté par l'esprit d'investigation. 11 prit une grande Reine de /•". Pennsylvanica, la jeta entre les Fourmis fauves et attendit les résultats. A mon retour, il me fit le récit du désastre et en même temps de l'expérience qu'il était en train de faire, me priant vivement d'assister à la lutte. Dix F. rufa mortes étaient étendues par terre, recouvertes de boue. La Reine noire écrasait entre ses formidables mandibules une des assaillantes, qu'elle avait réussi à prendre. Deux coups de cet instrument puissant et l'ennemi rouge fut jeté impuissant. Un second sauta vers la face de la Heine et fut saisi par le thorax, écrasé et mis de côté, comme son infortuné camarade.

« Pendant ce temps deux autres Fourmis retenaient la Reine par une des antennes. Evidemment elles connaissaient l'extrême sensibilité de ces organes et avaient parfaitement compris la nécessité de se tenir à l'écart des mandibules puissantes. C'est pourquoi, chacune d'elles serrait l'antenne par le dernier article et se tenait aussi loin que possible de la face de la Reine, pour ainsi dire : hors de portée de son arme. Une des Fourmis sauta sur un brin se trouvant par terre et, suivant les mouvements de la Reine, le descendait ou le montait, tout en tenant l'antenne tendue. Les autres Fourmis saisirent le corps en plusieurs endroits. En ma présence la Reine fut entraînée hors du lieu de combat dans la galerie ou cellule, qui restait intacte ou avait élé reconstruite après le renversement du vase. Supposant que le combat était terminé et que la Reine vaincue et capturée devait être sacrifiée à la férocité de ses ennemis acharnés, j'ai mis le vase de côté, noté les faits qui se sont passés devant moi et n'y pensait plus jusqu'au lendemain; en m'approchant ce jour du vase pour le nettoyer, j'ai trouvé la Reine dans la même position que le jour du combat.

Les mêmes Fourmis, ou deux autres semblables, restaient suspendues aux antennes tendues et par cela même tenaient leur grand ennemi royal dans une complote captivité. Yingt-quatre heures après cette dernière observation les combattants n'avaient pas changé leur position et tout restait dans le statu quo. J'ai délivré l'infortunée Reine ebarpentière et réinstallé ses ennemis dans ma colonie de Fourmis fauves. »

Forel (l) avec son admirable talent d'observation a précisé les faits et gestes des Fourmis amazones : nous ne saurions suivre un meilleur guide :

Heure du départ. Organisation de l'armée. «Comme le ditHuber, c'est presque toujours entre deux et cinq heures de l'après-midi que les Polyergus rufescens partent de leur Nid. Von Hagen en vit partir à six heures. J'ai observé deux départs à une heure et demie : ce sont les deux cas extrêmes, à sa connaissance ; on n'a jamais observé d'expéditions le matin. Ebrard dit que dans les premières expéditions (mois de juin) ils partent très tard, et que dès lors ils partent tous les jours un peu plus tôt. Je n'ai jamais rien vu de semblable. J'ai vu le même jour les Amazones de deux Fourmilières différentes partir-les unes à deux heures et un quart, les autres à quatre heures et un quart. Par contre j'ai remarqué que les Amazones de la même Fourmilière partent souvent pendant quelques jours de suite toujours à la même heure. L'heure du départ dépend dans la règle de la température, plus il fait chaud, plus les Amazones partent tard, et vice versa. Les Amazones de la même Fourmilière partirent la même année, le 1er juillet, à 3 heures 1/4; le 23 juillet, à cinq heures ; le lOaoût, à trois heures; le 12 août, à une heure et demie; le 18 août, à 4 heures 3/4, etc. Les départs du 10 et surtout du 12 août correspondirent à un fort et subit abaissement de la température; celui du 14 août, à un fort retour de chaleur. Huber dit que ces Fourmis ne sortent que lorsque la température de l'air est au moins de 16 degrés Réaumur (20 centigrades); je n'ai jamais fait d'observations thermométriques, mais je ne doute pas que cela ne soit vrai, à l'ordinaire du moins.

« Suivant les Fourmilières, les expéditions commencent du milieu de juin au commencement de juillet (peut-être plus tôt dans les

(1) Forel, p. 289 à 296.

LES FORMICIDES.

lieux très chauds), et finissent du milieu d'août au commencement de septembre.

«Les Polyergusrufescens se promènent à l'ordinaire assez longtemps sur leur dôme avant de partir. Tout à coup quelques-uns rentrent précipitamment dans le Nid, et des flots d'Ouvrières de cette espèce en ressortent, se frappant de leur front les unes les autres, puis partent dans une direction, en armée plus ou moins longue et plus ou moins large, mais toujours compacte. Leurs Esclaves n'y font presque pas attention.

« Les observations d'Hnber sur la marche de ces armées sont très justes.

« Une tète formée de quelques Fourmis avance en se renouvelant continuellement, les premières retournant en arrière jusqu'à la queue de l'armée à laquelle elles donnent la direction en frappant de leur front toutes les Fourmis qu'elles rencontrent. Il n'y a aucun chef.

Dénombrement de l'armée. Sa vitesse. — « Aucune donnée exacte n'existe à ce sujet. Cependant, rapporte Forel, il n'est pas difficile de compter une armée d'Amazones à son retour, alors que les Fourmis sont plus espacées. Je comptai ainsi une armée des plus petites qui se trouva exactement de 375 femelles (comptées sur le gravier où elles passaient). Une autre, plus grande, mais encore assez faible, se composait d'environ 560 Fourmis. L'armée de cette dernière Fourmilière, repartie le lendemain par une journée plus chaude, comptait de 1,200 à 1,400 Fourmis; je ne pus la dénombrer plus exactement, mais cela suffit pour prouver que les Amazones d'une Fourmilière sont loin de partir toujours toutes ensemble le même jour. Je puis même affirmer qu'elles ne partent jamais toutes à la fois ; on en trouve toujours un certain nombre dans le Nid pendant l'absence de l'armée.

«J'ai compté encoreplusieurs armées d'Amazones d'une façon plus ou moins exacte ; j'en ai trouvé de 830, 900, 1,095, 1,200 Fourmis. Ce dénombrement ne peut se faire qu'au retour de l'armée, et encore faut-il qu'elle soit très espacée, si elle est considérable, pour qu'il soit possible. A cet effet, il suffit de fermer les ouvertures du Nid envahi avec de petites pierres, lorsque l'armée y est entrée; on peut arriver ainsi à ne laisser sortir les Amazones presque qu'une à une. On fait alors une trace sur le terrain, à un endroit découvert où l'armée doit passer, et on compte les femelles à mesure qu'elles dépassent cette trace.

« Il n'y a pas longtemps que j'ai fait de ces dénombrements, mais les données que j'en ai obtenues jointes au souvenir que j'ai de la grandeur des nombreuses armées d'Amazones que j'ai vues me permettent de dire que le chiffre d'un de ces corps d'expédition peut varier de moins de 100 Fourmis à plus de 2,000. Ces chiffres sont fort petits relativement à la grandeur de la plupart des Fourmilières, mais les auxiliaires forment peut-être les sept huitièmes de la peuplade.

Vitesse de l'armée en marche. « Elle varie :

1° Suivant la température; la chaleur l'augmente, le froid la diminue.

2° Suivant le terrain, plus le terrain est uni, plus les Amazones courent vite; c'est dansle gazon que leur marche est le plus gênée, les tiges et les feuilles enchevêtrées formant autant d'obstacles que chaque Fourmi doit contourner ou franchir. La vitesse est surtout grande à la descente, plus petite sur un terrain plat, encore plus à la montée.

3° Suivant que les Fourmis sont chargées ou non. L'armée au retour, lorsqu'elle est chargée de Nymphes, marche environ d'un tiers plus lentement qu'à l'aller.

4° Suivant les Fourmilières, suivant la disposition des Femelles, bref suivant des circonstances qui échappent souvent à l'observation.

« De plus, la vitesse moyenne calculée sur la durée de toute une expédition dépend du temps employé au pillage de la Fourmilière ennemie, et surtout du plus ou moins grand nombre d'arrêts (ceux-ci sont souvent, à peine marqués, et l'hésitation se manifeste seulement par un ralentissement de la marche).

« Cela dit, voici quelques chiffres :

1° Une armée qui alla piller une Fourmilière fusca située à 20 mètres de chez elle, en passant moitié sur du gravier, moitié sur du gazon, employa 35 minutes pour toute son expédition, soit pour parcourir 40 mètres (les arrêts et le pillage compris). Donc un mètre fut parcouru, moyenne totale, en 52 et demie secondes dans cetle expédition.

2° Une armée alla piller une Fourmilière si-> tuée à 30 mètres de chez elle et employa une heure pour toute l'expédition. Ici la vitesse moyenne totale est d'un mètre par minute.

3° Une armée était en marche dans un gazon serré ; je mesurai sept fois de suite sa vitesse, autant que possible dans les moments où la marche était en ligne droite et sans arrêts appréciables. Un mètre fut parcouru en

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