‹ Merveilles de la natureChapitre 30 sur 412 · MŒURS. HABITUDES, RÉGIME. — EXPÉDITIONS · texte numérisé non relu

MŒURS. HABITUDES, RÉGIME. — EXPÉDITIONS

tèrent chacune pendant une ou deux minutes dans une immobilité si complète qu'on les eût dit paralysées. Cet aspect était singulier. Cependant un cinquième environ de l'armée se remit en mouvement, et entra de nouveau en colonne dans le champ de blé, tandis que le reste des Amazones conservaient leur immobilité. Celte colonne s'avança de quatre mètres environ, en hésitant et en cherchant à droite et à gauche sans rien trouver. Puis elle revint sur ses pas et trouva le gros de l'armée toujours dans une immobilité à peu près complète. Ce fut le signal du retour général. Toute l'armée s'ébranla et rentra au Nid sans rien rapporter.

« Le lendemain à quatre heures, les mêmes Amazones repartirent dans la même direction. Arrivées au champ de blé, elles s'y engagèrent sans hésiter, mais en obliquant à droite, de sorlequ'elles en rassortirent, bientôt par l'autre bord pour tomber à l'endroit même sur un gros Nid de F. fusca. Elles l'envahirent par une galerie ouverte sur le dôme et y disparurent toutes en un instant. Bientôt je vis sortir quelques F. fusca qui grimpèrent sur les brins d'herbe avec des Nymphes qu'elles portaient. Puis les Amazones ressortirent en assez bon ordre, chargées chacune d'une Nymphe. Les dernières d'entre elles furent chassées par les fusca. L'armée arriva à son Nid à 4 h. 1/3 ; mais au lieu d'y entrer, les Amazones déposèrent leurs Nymphes en tas devant une de leurs portes, et reparlirent aussitôt pour le Nid pillé. Les Amazones qui repartirent les premières passèrent à côté de la bande de celles qui revenaient encore chargées de Cocons, et non au milieu d'elles, alin de ne pas les troubler dans leur marche ; il y eut donc deux courants parallèles, mais en sens contraire. J'ai fait cette observation presque chaque fois que j'ai vu la tête d'une armée Amazone revenir sur ses pas à vide en croisant la queue qui arrivait chargée de Nymphes.

« Pendant ce temps, les F. fusca avaient barlicadé les entrées de leur Nid avec des grains de terre. La tête de l'armée Amazone arrivée de rechef vers ce Nid attendit un moment le gros de la bande, puis envahit en un instant le dôme des F. fusca, déblaya les grains de terre amoncelés devant les galeries et y pénétra en bousculant sans effort les défenseurs. Un certain nombre de ceux-ci s'enfuirent alors de leur Nid en emportant des Nymphes, ce qui n'empêcha pas les Amazones de rentrer

chez elles en rapportant un riche butin qu'elles introduisirent elles-mêmes dans leur souterrain. Elles ne ressortirent plus ce jour-là. Les F. fusca pillées rentrèrent bientôt chez elles avec le reste de leurs Nymphes. La résistance des F. fusca est presque toujours nulle, ou à peu près, du moins sur le dôme. Dans le Nid elle doit être assez faible, car je n'ai trouvé que rarement un Polyergm rvfetcem mort ou à demi mort.

9° Une autre fois, les Amazonesde la Fourmilière dont je viens de parler assaillirent une Fourmilière de F. fusca qui avait des Cocons mâles (Huber prétend qu'elles ne le font jamais). Tandis que le gros de l'armée se remettait en marche chargé de Cocons femelles (fig. 992), je vis quelques Amazones sortir à reculons des galeries des F. fusca entraînant ceux de Mâles. Or, ces derniers étaient très gros, et les Amazones qui les tenaient, arrivées sur le dôme des fusca, se'mirent à les retourner dans tous les sens en cherchant à les emporter, mais elles n'y parvinrent pas. Cependant les F. fusca qui sont plus petites peuvent bien les porter. D'où vient cette différence ?

« Cela me fit regarder de près et me rendit attentif à un fait dont ne parlent ni Huber ni Ébrard.

« Les Amazones ne portent point les cocons comme les autres Fourmis ; elles ouvrent autant que possible leurs mandibules étroites et très arquées, de manière à ce que le cocon soit compris en partie dans cet arc, au point que les bouts des mandibules arrivent à peu près à son milieu ou même le dépassent un peu ; ainsi le Cocon ne peut tomber, et elles n'ont besoin ni de pincer la coque, ni de serrer fortement. Leur fardeau ainsi pris, elles font avancer un peu leurs mandibules vers celle de ses extrémités qui est en avant, de manière que la plus grande partie du Cocon vienne à se trouver entre leurs jambes, sous leur tête et leur prolhorax. En faisant ainsi, elles peuvent courir très vite malgré leur charge, celle-ci ne s'accrochant pas continuellement aux herbes entre-croisées.

« Les autres Fourmis portent les Cocons et même les Nymphes nues en en pinçant une petite partie entre leurs mandibules dentelées qui s'y accrochent facilement sans la blesser. Quand les Amazones veulent en faire autant, elles enfoncent leurs deux poignards dans la Nymphe qui est tuée ; j'ai vu faire parfois cet acte stupide à des Femelles de cette espèce

LES FOKMICIDES.

qu'un combat trop violent avait surexcitées. « Mais lorsqu'un Polyergusrufcscens veut prendre un Cocon (ou une Nymphe) trop gros pour qu'il puisse l'entourer de ses mandibules, et surtout pour qu'il puisse marcher en le tenant entre ses jambes, il se trouve dans un embarras insurmontable, d'autant plus qu'il ne sait pas le traîner à reculons. Dans notre cas, ces quelques Amazones étaient arrivées, grâce aux points d'appui, à tirer ces Cocons mâles hors du Nid, mais, une fois là, elles firent de vains efforts pour les faire avancer ; quand elles étaient à cheval sur eux, leurs pattes ne touchaient pas terre assez pour qu'elles pussent marcher, et leurs mandibules glissaient sur le cocon. Elles se consumèrent pendant un quart d'heure en efforts inutiles, et, après avoir culbuté plus de vingt fois avec leur fardeau, elles finirent par l'abandonner et par rentrer à vide chez elles longtemps après le reste de l'armée. 10° Le lendemain de l'expédition précédente, les mêmes Amazones se mettent en marche le long de la coulisse à sec et du sentier au bord duquel était leur Nid. Mais leur mouvement s'arrête bientôt ; on voit autant de Fourmis revenir en arrière qu'il y en a qui avancent, les unes suivent la coulisse, les autres le pré ; enfin toutes reviennent peu à peu sur le dôme du Nid sans que la queue de l'armée l'ait jamais entièrement quitté. Ces Fourmis se répandent alors de tous côtés ; on voit un mouvement se produire dans une partie de l'armée ; le reste suit peu à peu, mais le flot qui s'était élancé dans une direction faiblit après avoir parcouru quelques décimètres de chemin, et l'indécision générale recommence encore plus forte. Pendant une heure cet état d'effervescence dura parmi l'armée Amazone qui, du dôme de son Nid, parlait tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, quelquefois se séparait en deux bandes dont l'une allait à droite et l'autre à gauche, mais toujours pour revenir au bout d'un moment. Enfin toutes les Femelles revinrent sur leur dôme, puis partirent avec assez d'ensemble dans une direction, mais au bout d'un instant elles retournèrent de nouveau en arrière et rentrèrent toutes définitivement dans leur Nid.

« J'ai revu depuis lors plusieurs fois des scènes analogues, mais deux ou trois fois, entre autres chez des Amazones mfibarbis, l'armée finit par se décider, et par aller piller une Fourmilière.

« A cette occasion, je puis affirmer que la

manière dont une armée Amazone se dirige est beaucoup plus complexe qu'Huber etÉbrard ne le croient. Ce qu'il y a de certain, c'est que chaque départ dans une direction quelconque, soit lorsque les Fourmis sortent de leur Nid, soit lorsqu'elles sont arrêtées et indécises au milieu de leur course, vient toujours à la suite de l'impulsion donnée par un petit noyau d'Ouvrières, tantôt de celles de la tête, tantôt de celles de la queue, tantôt de celles du gros de l'armée. Tandis que l'armée entière, indécise, cherche de tous côtés, on voit tout à coup, à une place quelconque, un mouvement très restreint de quelques Fourmis qui précipitent leur allure, se frappent de leur front, et s'élancent dans une direction, serrées les unes contre les autres en fendant la foule des indécises. Celles-ci ne les suivent point toutes à la fois, mais, parmi cellesquiont donné le signal, il y en a qui retournent continuellement en arrière, et qui se jettent au milieu des indécises, les frappent l'une après l'autre de leur front ; dès qu'une Fourmi a reçu cet avertissement, elle suit le mouvement. Les Amazones veulent être suivies. Si une tête d'armée s'est formée comme je viens de l'indiquer (peutêtre est-ce une seule Fourmi qui commence le mouvement), et si, malgré les émissaires qu'elle envoie en arrière, elle n'est pas suivie par le gros de l'armée ou au moins par un certain nombre de Fourmis, on la voit hésiter, faiblir, puis retourner en arrière. C'est ainsi que lorsque deux têtes se forment à la fois dans deux directions différentes, la plus faible cède le plus souvent et revient sur ses pas. Ce n'est pourtant pas toujours le cas. C'est surtout afin de s'assurer qu'elles sont suivies, que les Femelles marchant en tête, retournent constamment en arrière, laissant leur place à celles qui les suivaient immédiatement , comme l'a observé Huber. »

Rapports qui existent entre les fourmis et les autres animaux. — leurs ennemis. — Elles se trouvent presque partout, et partout où elles sont elles font la terreur des autres petits Animaux, du moins de ceux qui ne sont pas protégés contre elles par la nature au moyen de poils (Larves de Cétoines), d'une carapace très dure et très lisse (Hister), d'une odeur particulière (certaines Larves de Coléoptères), de toiles filées (Araignées, diverses Chenilles), etc., etc.

«Rien n'est amusant, dit Forel (1), comme de (1) Forel, p. 230.

ŒURS, HABITUDES, RÉGIME. - ENHEMIS DES FOURMIS.

verser un sac de Formica pratensis dans une prairie fauchée et d'observer la manière dont ces Fourmis prennent possession du territoire qui les entoure. Tous les Grillons doivent fuir en abandonnant leurs trous ; les Sauterelles, les Cercopis, \esHaltica se sauvent de tous côtés en sautant; les Araignées, les Staphylins, les Carabes, doivent souvent abandonner leur proie pour éviter de succomber eux-mêmes. Les plus maladroits, ceux qui ont perdu des jambes, et surtout ceux qui viennent de muer ou d'éclore sont occis, puis déchirés par les Fourmis. J'ai vu des Formica pratensis qui avaient prolongé un de leurs chemins, vu l'agrandissement de leur Fourmilière, rencontrer ainsi un Nid de Guêpes ( Vespa germanica) bâti dans la terre, en bloquer l'ouverture, et finir par en chasser les nombreux habitants, non sans avoir perdu beaucoup de combattants. Lorsque les Hannetons (Melolontha vulgaris) se préparent à sortir de terre au printemps, on voit souvent des F. pratcnsis les surprendre et les tuer alors qu'ils commencent à percer la croûte supérieure du terrain, pendant que le passage est encore trop petit pour laisser sortir le Hanneton, mais assez grand pour laisser entrer les Fourmis. Les Chenilles, les Lombrics, les Cereopis, les Larves de toute espèce deviennent ainsi la proie des diverses formes des genres Formica et Myrmica, des Lasius fuiiginosus et niger, des Tetramorium, des Tapinoma, etc. Bien plus, les Insectes ailés tels que les Diptères et les Lépidoptères ne sont point à leur abri ; j'ai vu souvent des Phalsena, Lnrentia, Satyrus, Bibiu, Tipula, etc., qui s'étaient embarrassés dans le gazon, attrapés et tués par des Fourmis. Je n'en finirais pas si je continuais ainsi. »

En Europe les Fourmis n'ont guère d'ennemis dangereux, à part les autres Fourmis, qui s'opposent efficacement à leur multiplication. Certains Oiseaux cependant, surtout le Pivert, qui pénètre en hiver dans les Nids des F. rufa et pratensis pour manger les Femelles engourdies, peuvent compter pour grands dévastateurs. Divers Parasites, l'Homme, et peut-être encore les Araignées et les Larves de Fourmilions sont les seuls qui méritent encore d'être mentionnés. »

Au mois de février 1868, Forel trouva près de Zurich, dans un bois, les excréments desséchés d'un Oiseau qui ne devait pas être des plus petits à en juger par leur calibre égal à celui d'un manche de plume. Ces excréments

étaient entièrement composés de débris de Fourmis très reconnaissables (têtes, thorax, pattes, antennes, abdomen) si bien qu'il put diagnostiquer à coup sûr la race qui était la Myrmica Ixvinodis. Il faut que cet Oiseau (probablement un Pic) ait trouvé dans quelque vieux tronc une Fourmilière engourdie de M. Ixvinodis dont il se soit régalé. Forel oublie de citer comme destructeur de Fourmis le Crapaud ; rien n'est plus curieux de voir un de ces Animaux se poster au voisinage d'une colonne de Fourmis, et darder sur elle sa langue gluante qu'il ramène prestement chargée de malheureuses victimes. J'ai suivi un jour les manœuvres d'un énorme Crapaud; en quelques minutes il fit disparaître une immense traînée de Fourmis qui, dans un jardin, grimpaient le long d'un escalier (Kùnckel).

La Taupe-Grillon est aussi nn grand destructeur de Fourmis, son tube digestif est souvent rempli de leurs débris (Kùnckel).

Les Fourmis ont pour ennemis parmi les Insectes de redoutables Parasites. « Si vous remuez, dit Lubbock, un Nid de Fourmis brunes en été, vous verrez probablement quelques Mouches très petites planant au-dessus, et de temps en temps fondant sur une Fourmi isolée. Ces Mouches appartiennent au genre Phora et à une espèce innomée jusqu'ici, et que M. Verrail a bien voulu me décrire (c'est le Platyphora Lubbocki). Elles déposent leurs Œufs sur les Fourmis, à l'intérieur desquelles vivent les Larves . »

En.Amérique, les Fourmis peuvent avoir des ennemis sérieux, Mac-Cook rapporte d'après les fermiers de « Brush Mountains, que la Corneille dévore volontiers les Fourmis. Sans doute, plusieurs autres espèces d'Oiseaux les prisent comme morceaux appétissants et délicats. Les chasseurs des Monts Alleghany affirment que les Ours mangent les Fourmis en déchictant les vieux troncs afin de disperser la Fourmilière et d'atteindre ainsi leurs habitants.

« La passion des Ours pour les Fourmis, rapporte notre auteur, est d'ailleurs une ancienne tradition. Ainsi Cowan (1) affirme que l'Ours empoisonné avec de l'herbe appelée Mandragoras ou Mandrake, se purge en mangeant des Fourmis. Longtemps avant, Plutarque écrivait: « Se sentant mal à son aise après un abondant repas, au point de s'en être dégoûté, l'Ours cherchedesNidsdeFourmis; aussitôt leNidtrouvéil s'asseoie dessus tire sa langue recouverte d'une (1) Cowan, Treasure of Ancient and Modem Times, I G 1 3.

LES FORMICIDES.

sorte d'humeur douce et visqueuse et ne bouge pas jusqu'à ce qu'elle soit recouverte de Fourmis et de leurs Œufs, ensuite il la fait rentrer et répète la même opération une seconde fois. » « On ne saurait décider où est la vérité. D'après l'affirmation du chasseur des Monts Alleghany, qui n'attribue qu'à la faim les ravages de l'Ours dans les Fourmilières; ou bien dans les récits anciens, chroniques qui présentent la Fourmi comme douée de propriétés curatives. Certainement, l'abdomen des Fourmis rempli de miel doit paraître de bon goût à l'Ours, mais, d'autre part, l'acide formique sécrété par les Fourmis est peut-être un remède contre les maux du pauvre Ours?» Nous nous garderons bien de trancher la question et nous nous hâterons d'abandonner la légende.

Rapports qui existent entre les fourmis et les plantes. — Nousavons parlé (1) des rapports qui existent entre les Fleurs et les Insectes, et nous avons étudié spécialement les Abeilles, et la façon dont les Fleurs se trouvaient modifiées pour permettre aux Abeilles de transporter le pollen de l'une à l'autre et opérer la fécondation croisée.

Les Fourmis sont aussi très utiles aux plantes, surtout en diminuant le nombre des Insectes qui s'en nourrissent. « Cependant il n'y a pas, que je sache, ditLubbock (2), de plantes modifiées spécialement pour être fécondées par les Fourmis, et, du reste, même pour ces petites Fleurs que le moindre Insecte pourrait féconder, les visites des Insectes ailés valent beaucoup mieux, parce que, comme M. Darwin l'a montré, il est important que le pollen soit apporté, non seulement d'une fleur différente, mais aussi d'une plan le différente, tandis que des Insectes rampants, tels que les Fourmis, iraient naturellement de fleur en fleur sur la même plante.

« D'après cela, il est préférable pour les Fleurs d'être à l'abri des atteintes des Fourmis, car ces dernières leur prendraient le suc sans rien leur laisser en compensation. La nature a su parer à cet inconvénient, et si elle a pourvu les fleurs de nombreux moyens d'attirer les Abeilles, elle leur en a donné d'autres pour écarter les Fourmis; et de cette manière, les Fourmis ont exercé plus d'influence qu'on ne le suppose sur le règne végétal.

« Quelquefois, par exemple, les Fleurs sont

(1) Voyez Brehm, t. VII, p. 590 et suiv.

(2) Lubbock, p. 65.

protégées par des chevaux de frise composés d'épines et de poils fins dirigés de haut en bas (Car/ma, Lamium) ; d'autres sont pourvues d'un certain nombre de glandes, qui sécrètent une substance gluante sur laquelle les Fourmis ne peuvent marcher (Linnœa, Groseillier) ; chez d'autres, le tube de la Fleur est lui-même très étroit, ou presque fermé par des poils ou par des épines placés à l'intérieur, qui laissent juste l'espace nécessaire pour le passage de la trompe d'une Abeille.

Enfin quelques espèces, et spécialement les Fleurs tombantes (Cyclamen, Perce-neige), ont la surface si lisse et si glissante que les Fourmis ne peuvent y pénétrer facilement, mais souvent glissent en tentant de le faire, et l'entrée leur en est ainsi fermée, de la même manière que celle des Nids suspendus des Oiseaux tisserands l'est aux Serpents. »

Utilité ou kocuité des Fourmis. — Les Fourmis sont en général rangées parmi les Animaux nuisibles à l'Homme. Latreille (1) les accuse d'une foule de méfaits qui ne leur incombent qu'en partie, et il indique divers moyens pour les détruire.

D'autres auteurs, ceux qui ont observé avec soin, savoir : Huber, Ebrard, Mayr et Forel, les regardenteomme étant à la fois utiles et nuisibles.

Enfin les forestiers, en particulier, Ratzebourg, se sont accordés pour leur attribuer une bonne influence dans les bois où elles préservent les arbres de l'invasion d'autres Insectes nuisibles. Aussi le gouvernement prussien prit-il, il y a peu d'années, la décision (à jamais mémorable dans les fastes de la Myrmécologie!) de promulguer un édit défendant la destruction des Fourmis. Cette mesure est parfaitement justiciable, comme nous espérons le montrer bienlôt.

Mais toutes ces appréciations pèchent par un point capital : on y juge toujours les Fourmis en général, et l'on oublie qu'il ne faut pas attribuer aux unes ce que font les autres. « Je crois pouvoir affirmer, dit Forel (I), que certaines formes sont essentiellement nuisibles, tandis que d'autres sont essentiellement utiles, et d'autres encore tout à fait indifférentes en ce qui regarde l'Homme. Nous allons passer en revue, d après cet excellent et consciencieux observateur, les divers attributs qui rendent les Fourmis indigènes intéressantes au point

(I) Latreille, Hist. nat. des Fourmis.

MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — UTILITÉ OU NOCUITÉ

de vue utilitaire, en indiquant chaque fois les formes que cela concerne.

A. Cas où les Fourmis son/ nuisibles. — i . Pucerons et Gallinsectes.— Chacun sait combien ces Animaux sont nuisibles à certaines plantes. Ce sont surtout les Pucerons des racines, et les Gallinsectes ou Coccinx qui méritent notre attention. Ces derniers {Chenues, Coccus) font surtout tort chez nous aux Pêchers, et dans le Midi aux Orangers. Or, tous les jardiniers accusent les Fourmis du mal que font ces Insectes, et ils assurent qu'en les éloignant on guérit la plante. Les jardiniers n'ont probablement pas si tort. En effet, les Fourmis protègent les Gallinsectes et les Pucerons contre tous leurs ennemis naturels qui sont nombreux (Larves des Coccinelles ainsi que l'Insecte parfait, Ichneumons, Hcmerobius, Larves de Syrphus) ; de plus, elles provoquent probablement chez eux une" succion plus active, ce qui cause un plus grand épuisement de la plante. Nous n'avons donc pas lieu de nous étonner si, là où les Pucerons et les Gallinsectes sont soignés par les Fourmis, ils prospèrent mieux que lorsqu'ils sont seuls, et si les plantes en souffrent d'autant plus. Or l'expérience nous apprend que ce sont surtout les plantes cultivées qui périclitent sous l'influence des Pucerons et des Gallinsectes, principalement dans les jardins.

LePeletier assure que, d'après les observations de Thouin, les Fourmis sont utiles aux plantes en suçant la liqueur des Pucerons, car lorsque ces derniers sont laissés à eux-mêmes ils la rejettent sur les feuilles des plantes qui se trouvent ainsi bientôt enduites d'un vernis sucré, lequel nuit à leur respiration. Le fait est positif, et la déduction est ingénieuse, mais il est probable que les Pucerons nuisent cent fois plus aux plantes en les épuisant et en arrêtant la végétation des branches qu'ils occupent qu'en vernissant quelques feuilles; dès lors le prétendu service que rendent les Fourmis devient plus que problématique. Il est du reste probable que certaines espèces de Pucerons ne peuvent guère se passer de Fourmis, tandis que d'autres ne sont jamais cultivés par elles.

Les Fourmis des jardins seront celles que nous devrons surtout accuser, et en réalité les Lasius niyer, alienus et emarginatus , ainsi que quelquefois les Formica cinerea et fusca sont les formes les plus nuisibles à ce point de vue, le L. niger avant tout.

Les Cmnponotus vivant presque exclusivement de Pucerons peuvent être aussi considérés comme nuisibles.

Les Pucerons des racines, devenus trop célèbres depuis qu'on a découvert que l'un d'eux {Phylloxéra vastatrix) était cause de la terrible maladie qui ravage actuellement les vignes du midi de la France, sont beaucoup plus répandus qu'on le croit en général. Il en existe plusieurs espèces sur les racines des diverses plantes de nos prairies. Or, nous verrons qu'une des Fourmis les plus communes, le Lasius flavus, s'entretient uniquement en cultivant ces Insectes. Les monticules des L. flavus sont fort connus des Agriculteurs qui les accusent non seulement de gâter les faux lors de la fenaison, mais encore de nuire à la croissance de 1 herbe. Je ne me charge pas d'élucider la question; il faudrait en faire une élude spéciale, mais j'ai fait cent fois la remarque suivante : les Nids de la plupart des Fourmis dans les prairies, surtout ceux des Formica pratensis et sanguinea, mais aussi jusqu'à un certain point ceux des F. fusca, rufibarbis, Polyergus rufesccns, etc., sont entourés d'une zone d'herbe plus épaisse, plus verte que celle des environs, ce qui les fait souvent reconnaître de loin. Or cela n'est point du tout le cas des Nids de Lasius flavus autour desquels l'herbe paraît être plutôt maigre. Je crois, du reste, que cette zone de gazon épais est due aux débris organiques que les Fourmis rejettent autour de leur Nid après les avoir sucés, et qui font l'office de fumier. Le L. flavus est la seule Fourmi qui puisse être considérée comme sérieusement nuisible en élevant des Pucerons des racines.

2. Fruits, fleurs, graines. — On a accusé les Fourmis de s'attaquer directement aux fruits, aux fleurs et aux graines. On a dit que lorsqu'elles sont en grand nombre, elles gâtent les fruits, les jeunes pousses des arbres, les racines des plantes, que le laboureur leur voit enlever encore une partie de son grain.

Huber, et plus tard Mayr, les ont justifiées en assurant qu'elles ne rongeaient jamais un fruit non entamé, mais qu'elles venaient seulement lécher le suc des plaies faites aux fruits par d'autres animaux.

« Je ne puis, dit Forel, que confirmer cette assertion; on sait du reste que les Fourmis ne peuvent ni ronger ni mâcher, mais seulement scier, déchirer, puis lécher les substances liquides ou visqueuses. »

LES FORMICIDES.

Aucune Fourmi dans le nord et le centre de l'Europe ne s'attaque aux graines, mais dans le midi de l'Europe YAphaenogaster struclor et surtout l'A. barbara, causent, dit-on, parfois un grand tort aux récoltes de Blé, de Riz, etc., en emportant des millions de grains dans leurs souterrains.

DiversesFourmis, surtout les Formica fuseau rufibarbis, vont souvent lécher le liquide sucré qui se trouve dans la corolle des fleurs sans leur causer aucun dommage, comme le font les Abeilles, sur les Ombellifères. Donc, en somme, les Fourmis ne sont directement nuisibles ni aux fruits, ni aux graines (du moins en Suisse et en Europe).

3. Forêts, bois en général. — Aucune Fourmi ne fait pas directement tort à la végétation des arbres.

Les Lasius fuliginosus (?), Camponolus herculeanus, ligniperdus et pubescens, peuvent cependant causer certains dommages en minant le bois, et en lui étant ainsi sa solidité, mais ces dommages se réduisent en somme à peu de chose dans notre pays : ici c'est la chute prématurée d'un arbre, là celle d'une poutre ou d'un plancher. Les Fourmis ne cachent pas leurs travaux comme les Termites, on peut toujours prévoir ces accidents à l'avance. Exemples : chute d'un grand Bouleau où des L. fuliginosus avaient établi leur Nid central ; plancher d'une maison entièrement miné par des L. fuliginosus (Lausanne); ponts de bois (Yaud) et poutres des maisons (Valois) minés par les Camponolus pubescens. Le tort que certaines formes {Formica rufa, F. pratensis, L. fuliginosus), semblent pouvoir faire aux arbres en y cultivant des Pucerons est plus que compensé par le fait qu'elles les préservent d'autres ennemis, beaucoup plus dangereux ; Ratzebuig l'affirme, et toutes mes observations viennent à son appui.

4. Maisons. — 11 est connu de tout le monde que, dans les faubourgs, dans les villages, dans les campagnes isolées, les maisons sont souvent infestées de Fourmis qui deviennent une véritable plaie. Elles pénètrent partout, s'attaquant surtout au sucre, aux confitures et au miel, mais aussi à tous les autres aliments, aux Insectes vivants qu'on élève L. emarginatus), bref, à tout ce qui peut leur convenir d'une manière ou d'une autre. Lors de l'accouplement, les Ouvrières et les Mâles volent de nuit dans les chambres, viennent s'abattre lourdement sur la figure des person-

nes qui dorment, sur la table où l'on travaille, ce qui ne laisse pas que d'être fort désagréable, j'en parle par expérience.

La seule Fourmi qui mérite dans toute la Suisse le titre de Fourmi des maisons est le Lasius emarginatus. C'est à cette forme que se rapporte lout spécialement ce que je viens de dire. Son odeur nauséabonde la rend encore plus détestable.

Nous devons aussi mentionner le Pheidole pallidula qui commet les mêmes dégâts.

Quelques autres formes se trouvent parfois dans les maisons, mais elles y sont beaucoup moins désagréables (sauf le L. fuliginosus dans quelques rares cas) ; ce sont les Lasius brunneus, fuliyinosus et niger, les Camponotus ligniperdus, herculeamis et pubescens.

Certaines Fourmis viennent aussi, paraît-il, manger le miel dans les Ruches d'Abeilles peu peuplées (Christj. Lé Dr Kerner y a trouvé, par exemple, le Camponolus sylvaticus .

Dans les jardins, les L. niger et emarginatus se rendent aussi fort incommodes, les premiers par leurs constructions qui grimpent sur toutes les plantes, ainsi que par le sansgêne avec lequel ils montent sur les jambes et les vêtements des personnes, les seconds par la mauvaise odeur qu'ils donnent aux fruits (Pêches, Fraises, Framboises) sur lesquels ils se promènent.

La Formica cinerea mérite une mention spéciale. Elle ne pénètre pas dans l'intérieur des habitations, mais elle peut devenir un véritable fléau dans les jardins. Elle y épuise les plantes par la culture des Pucerons, et elle rend parfois le séjour intolérable par la manière dont elle grimpe sur les personnes, s'introduisant avec une agilité inouïe dans tous les replis des vêtements, et venant vous mordre avec fureur jusqu'à la figure, sans qu'on puisse s'en débarrasser. Je connais un jardin à Zurich où l'on ne peut pas entrer et faire quatre pas au milieu des allées sans être couvert de F. cinerea des pieds à la tête.

A ce propos, je ferai remarquer que toutes les Fourmis ne s'attaquent point à l'Homme de cette manière, pas même quand on détruit leur Nid. Celles qui se montrent les plus hardies après la Formica cinerea sont la F. rufibarbis, puis les F. exsecta,pressilabris et sanguinea, les Lasius fuliginosus et niger, les Myrmica rubida, ruginodis et lœvinodis, le Tetramorium coespitum , le Crematogasti r scutellaris et la Pheidole pallidula. »

MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. - UTILITÉ OU NOCUITÉ

Ng. 993,

Fig. 1000.

Fig. 995

Fig. 993. — Mâle, de grandeur naturollo. Fig. 99». — Femelle, de grandeur naturelle Fig. 995 et 990. — Ouvrière, très grossie. Fig. 097. — Larve, très grossie

Fig. 998 et 090.

Fig. 998 et 999. — Cocons (prétendus OEufs de Fourmis;. Fig. 1000. — Nymphe, sortie de son Cocon, vue de face

et très grossie.

Fig. 1001. — Nymphe, vue de profil et très grossie.

Fig. 993 à 1001. - La Fourmi (Formica rufa) dont on récolte ordinairement les Nymphes (faussement dénommées OEufs de Fourmis) pour l'élevage du Gibier,

Si nous voulons résumer tout ce qui vient d'être dit d'une manière pratique, nous pouvons considérer en somme comme nuisibles les formes des genres Lasius et Camponolus, comme utiles par contre les formes du genre Formica (excepté la F. cinerea), surtout les F. rufa, pratensis et exsecta. Les autres formes sont de peu d'importance, ou bien elles ont des avantages ou des désavantages qui se compensent plus ou moins.

Collection d'Histoire naturelle. — 11 n'y a pas un Naturaliste, ayant voyagé dans ces pays, qui n'ait eu à se plaindre de ces Fourmis et qui n'ait dû employer tous les artifices imaginables pour préserver ses moyens d'existence, ainsi que ses collections de pièces naturelles, contre la dent aiguë de ces animaux, redoutables malgré leur petite taille, en raison de leur ténacité et de leur nombre.

Il n'y a pas d'Anatomiste qui prépare mieux un squelette que les Fourmis. Ainsi, si l'on veut se procurer le squelette d'un Oiseau ou d'un petit Quadrupède quelconque il suffit de déposer le cadavre à la portée d'une Fourmilière et l'on est bientôt en possession d'une charpente osseuse parfaitement propre. Ces Fourmis enlèvent en effet toutes les parties molles ou charnues de l'Animal qu'on leur livre en ne laissant subsister que les portions tendineuses ou osseuses; mais il faut avoir la Brf.iim. — VIII.

précaution d'enfermer le cadavre dans une boîte grillagée pour qu'elles n'emportent pas les petits os.

Navire. — Le capitaine Jouan (1) a publié quelques remarques sur les faits et gestes des Fourmis à bord des navires, où il y en a souvent (trop souvent même !) en grand nombre. a Aubout de quelque temps, un vaisseau devient un petit monde habité par d'autres êtres que des Hommes, donnant lieu à des remarques intéressantes.

«Les bâtiments qui séjournent, dans les contrées tropicales surtout, sont, au bout de peu de temps, habités par une foule d'Animaux dont la présence n'est pas un des moindres ennuis des navigateurs.

« Je ne saurais dire à quelles espèces appartiennent les Fourmis qu'on voit souvent en grand nombre sur les navires : sans doute qu'elles sont différentes suivant les parages où l'on se trouve. Les Fourmis qui m'ont toujours paru les plus communes à bord sont de couleur brun jaune, très petites, plus petites que nos Fourmis noires si communes.

« Des jointures, des pièces de bois, que la fatigue produite par les mouvements du bâtiment a fait entrebâiller, leur offrent des retraites ; il arrive très souvent aussi que, voulant (I) Jouan, Les Fourmis à bord des navires [Revue scientifique, C sept. 1879).

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