LES FO RM ICI DES
mettre un vêtement soigneusement plié et ramassé depuis quelque temps, on y trouve installée une population de Fourmis, au détriment dudit habit bien entendu. Les fruits et le sucre subissent de leur part de rudes attaques, mais on garantit à peu près les sucriers et de même les autres vases, en entourant l'ouverture avec une petite corde entourée d'huile de coco. Pour préserver les fruits, il faut les suspendre et tracer autour du point de suspension un cercle avec de la craie. Les Fourmis ne franchissent pas ces deux obstacles, est-ce parce qu'elles glissent sur la craie ou sur l'huile ? L'odeur de l'huile de coco les écarte-t-elle? Je me contente de relater ces faits sans chercher à les expliquer, d'autant plus que ces remèdes ne m'ont pas semblé aussi efficaces que le disent beaucoup de navigateurs pour lesquels ils sont un arlicle de foi.
«Dans le Pacifique, sur un navire où les Charançons avaient dévoré près de 16,000 kil. de biscuit, nous étions infestés de Cancrelats [Blnlta americana, L.) en général de 5 et parfois de 6 centimètres de long ; c'était une bonne aubaine pour une Fourmilière établie dans le carré des officiers, dans un trou qui débouchait sous le plafond en haut d'une cloison verticale, quand quelques-uns de ses membres, dans leur course, rencontrait par terre le cadavre d'un Cancrelat écrasé par l'un de nous ; on s'empressait d'aller annoncer l'heureuse nouvelle, et aussitôt une troupe nombreuse descendait le long d'une cloison et traînait le cadavre au bas de celle-ci. Mais il fallait lui faire franchir une hauteur de plus de deux mètres de long d'une muraille à pic où des moulures et des cordons saillants étaient de grands obstacles : les Fourmis les tournaient en partie en faisant monter leur prise à grand renfort de poussées le long d'un pilastre à surface unie. Seulement une sorte de chapiteau saillant de quelques centimètres au haut du pilastre était causeque le Cancrelat, culbutant le plus souvent, tombait par terre entraînant dans sa chute les travailleurs les plus acharnés. Des courriers expédiés à l'habitation ramenaient des renforts, on se remettait à l'œuvre avec une ardeur nouvelle pour éprouver presque toujours une nouvelle déception.
« Il fallait souvent recommencer plus de quarante fois de suite pour faire franchir le maudit chapiteau à la pièce de gibier. Une fois
là, il était facile de la traîner jusqu'au trou sur le rebord de la corniche.
« Si jamais la patience, la ténacité, et dirai-je même l'intelligence des Fourmis ont acquis le droit d'être proverbiales, il me semble que c'est dans cette circonstance. »
Le rôle que les Fourmis jouent dans la nature, en Europe et dans les pays tempérés en général, est des plus modestes lorsqu'on le compare à celui qu'elles jouent dans les pays tropicaux. La puissance que leur union et leur intelligence donne à ces petits Insectes se montre dans ces derniers d'une manière surprenante, et les récils des voyageurs sur ce sujet touchent souvent au tragique. Les Brésiliens disent des Fourmis qu'elles sont les véritables Reines du Brésil, vu que ce sont elles qui y exercent la plus grande puissance (I).
Les dégâts que font les Fourmis d'Europe ne sont rien en comparaison de ceux de quelques espèces de l'Inde et des contrées les plus chaudes de la terre.
En quelques parties de l'Inde, elles gâteraient toutes les viandes et tous les vêtements si l'on n'éloignait les coffres et les armoires des parois, les soutenant par quatre colonnes, et mettant à la base des bassins remplis d'eau.
Eh bien ! les Fourmis savent encore employer la ruse pour rendre ces préservatifs inutiles, elles se servent de brins de paille pour traverser cette eau.
Les Fourmis ravagent souvent d'une manière inconcevable les plantations de Cannes à sucre.
Ces Insectes, d'après J. Castles (2), parurent pour la première fois, vers 1770, à la Grenade : on croit qu'ils venaient de la Martinique. Ils détruisirent bientôt les Cannes à sucre et toutes les autres productions végétales; leur multiplication fut si prodigieuse, et leurs ravages si alarmants que le gouvernement offrit, mais en vain, un prix de la valeur de vingt mille louis pour la découverte d'un moyen propre à opérer leur destruction. Ce n'est qu'en connaissant parfaitement l'économie de ces petits Animaux et leur manière de vivre, qu'on peut parvenir à porter un remède efficace à leurs ravages. Ces Fourmis sont de grosseur moyenne, allongées, d'un rouge foncé
(1) Heer, Haus-Ameise Madeirus, 1852.
(2) J. Castles, Phitosophicals Transactions, 1790, et Encyclopédie méthodique (Hist. nat., t. VI, p. 485).
MŒURS, HABITUDES, REGIME. — UTILITE OU NOCUITE
et remarquables par la vivacité de leurs mouvements. On les distingue surtout par l'impression particulière qu'elles fontsur la langue, par leur nombre infini et le cboix qu'elles font d'endroits particuliers pour construire leurs Nids. Toutes les autres espèces de Fourmis qu'on trouve à la Grenade ont un goût musqué amer; celles-ci, au contraire, sont acides au plus haut degré, et lorsqu'on en écrase plusieurs entre les mains, on sent une odeur sulfureuse très forte.
Leur nombre est prodigieux. M. J. Gastles a vu des chemins de plusieurs milles de longueur couverts de ces Insectes. Ils étaient si nombreux dans quelques endroits que la trace des pieds des Chevaux était marquée pendant quelques instants, c'est-à-dire jusqu'à ce que les Fourmis qui se trouvaient autour eussent pris la place de celles qui avaient été écrasées.
Les Fourmis noires communes(l) font leurs Nids autour des fondations des maisons et des vieux murs ; quelques-unes dans des troncs d'arbres creux, une grosse espèce choisit les savanes, et y rentre dans la terre par une petite ouverture; les Fourmis des cannes à sucre dont il est question placent leurs Nids entre les racines des Cannes, des Citronniers et des Orangers. C'est en faisant leurs Nids entre les racines des plantes, que ces Insectes deviennent nuisibles. Il paraît certain, selon M. J. Castles, que les Cannes ou les arbres ne servent aucunement à leur nourriture. 11 est plus que probable qu'ils se nourrissent seulement de substances animales ; car ils enlèvent en un instant les Insectes morts, ou toute sorte de matières animales qu'ils rencontrent.
On a beaucoup de peine à garantir les viandes froides de leurs attaques. Les plus gros Animaux morts ne tardent pas à être enlevés dès qu'ils commencent à entrer en putréfaction. Les Nègres qui ont des ulcères en défendent avec peine l'approche à ces Fourmis. Elles avaient détruit entièrement tous les Insectes et surtout les Rats, des plantations de Cannes ; il y a tout lieu de croire que c'était en dévorant les petits Animaux ; ce n'était qu'avec la plus grande difficulté qu'on pouvait élever des volailles, les yeux, le nez de ces Oiseaux, dès qu'ils étaient mourants ou morts, étaient en un instant couverts de ces Insectes.
« Deux moyens ont été employés pour dé-
(,1) A cette époque la momenclature n'était pas encore en honneur; il est probable toutefois que cette Fourmi noire est une CEcodome.
truire ces Fourmis, le poison et le feu. L'arsenic, le sublimé corrosif mêlé avec des substances animales, comme les poissons salés, les Crabes, étaient enlevés aussitôt. On en détruisit de celte manière des milliers ; on croit môme avoir remarqué que ceux de ces Insectes qui avaient touché au sublimé corrosif entraient, avant de mourir, dans une espèce de rage, et tuaient les autres; le contact de leur corps suffisait encore pour en faire périr plusieurs, mais ces poisons ne pouvaient pas être répandus assez abondamment pour faire disparaître une portion sensible de ces Insectes.
L'emploi du feu parut d'abord devoir être plus efficace, on observa que du bois brûlé en charbon, mais qui ne donnait.plus de flamme, placé sur leur passage, les attirait aussitôt, et qu'en s'y précipitant par milliers, ils ne tardaient pas à l'éteindre. J'en ai fait moi-même l'expérience, continue M. J. Castles, j'ai mis des charbons ardents dans un endroit où il y avait d'abord un petit nombre de ces Insectes, en un instant j'en vis arriver des milliers qui se jetèrent dessus, et il en vint jusqu'à ce que le feu fut éteint par les Fourmis mortes qui couvraient totalementles charbons. On disposa en conséquence, de distance en distance, des creux en terre dans lesquels on fit du feu : les Fourmis s'y jetaient aussitôt, et lorsque le feu était éteint, la masse de ces Insectes qui avaient péri de cette manière était telle qu'elle formait un monticule qui s'élevait au-dessus du niveau du sol.
Quoiqu'on détruisît un nombre prodigieux de ces Insectes, ils ne paraissaient pas cependant sensiblement diminuer. Ce fléau qui avait résisté à tous les efforts des planteurs disparut enfin et fut remplacé par un autre, l'ouragan de 1780.
Sans cet accident qui détruisit efficacement ces Fourmis, on aurait été obligé d'abandonner, au moins pendant quelques années, la culture de la Canne dans les meilleures parties de la Grenade. M. J. Castles explique comment ces heureux ell'ets furent produits ; les Nids de ces Fourmis furent dérangés, la pluie surtout y parvint ; car il paraît que ces Insectes ne peuvent multiplier que sous terre ou sous les racines qui les mettent à l'abri des pluies et des moindres agitations.
L'auteur pense, d'après ce qui s'est passé, que, si on était encore exposé à cette prodigieuse multiplication de ces Insectes, le meil-
LES FORMICIDES.
leur moyen d'y remédier serait d'arracher aussitôt les Citronniers, qui forment les haies, les vieilles Cannes à sucre, etc.; et, au lieu de laisser les Cannes pendant plusieurs années, de les replanter chaque année au moins pendant quelque temps. Les dépenses nécessitées par ce surcroît de travail seraient d'ailleurs compensées par l'augmentation du produit qui serait la conséquence nécessaire de la perfection du labour.
5. Piqûre. — Action du venin. — « Tout le monde craint la piqûre des Fourmis, et cependant, dit Forel, sur soixante-six formes existant en Suisse et en Europe, il en est tout au plus quatre ou cinq qui soient réellement capables de traverser notre épidémie avec leur aiguillon, et de nous causer ainsi une légère inflammation circonscrite qui se traduit par une démangeaison ou par une douleur plus ou moins aiguë, ainsi que par un léger érythème avec ou sans enflure. Ces formes sont les suivantes :
« 1° /l/j/rmicarM^V/rt.LapiqûredecetteFourmi est vraiment très douloureuse; la douleur qu'elle produit est, à mon avis, au moins aussi forte et surtout plus aiguë que celle d'une piqûre de Guêpe ordinaire ( Ves/ia vulgaris ou Yespa germanica). Maisla M, rubida n'est pas très commune, et ses Nids sont sur des lieux découverts où on les voit aussitôt, de sorte qu'on n'en est pas souvent atteint.
« 2° Myrmica favinodis etruginodis. Ces formes connues sous le nom de Fourmi rouge, rousset, rousselet, etc., sont les seules dont le public ait souvent à souffrir. Lorsqu'on s'assied dans le bois, sur la mousse ou sur un tronc d'arbre, au bord des ruisseaux et des rivières, il est rare qu'on n'entre pas en collision avec elles. Elles envahissent promptement les vêtements, et l'on sent bientôt à divers endroits comme autant de piqûres d'épingles cuisantes, La douleur est beaucoup moins forte que celle produite parla M. rubida, et elle disparaît le plus souvent au bout de quelques minutes.
« 3° Les races scabrinodis et loùicornis ne piquent presque jamais, car leur humeur n'est point agressive comme celle des précédentes, et leur aiguillon est plus faible.
« 4° Le Tetramorium ca'spitum mord avec fureur, mais son aiguillon est trop court pour traverser I'épiderme, à moins que celui-ci ne soit très lin (enfants, visage, etc.). Dans ce dernier cas, il provoque une légère douleur, sinon (et c'est l'ordinaire) une simple démangeaison. « Les autresM yrmicides et Ponérides suisses
sont incapables de nous piquer, leur aiguillon étant trop faible ou trop court (chez les Leptothorax, c'est surtout le manque de courage qui en est la cause).
« Les Formicides peuvent être fort désagréables malgré leur manque d'aiguillon, et cela de trois manières :
« 1° Simplement en s'introduisant sous les vêtements et en grimpant sur les bras, sur les jambes, sur tout le corps, en entrant dans les oreilles, etc. (Lasius niger et fuliginosus, Pkeidole palhdula, Crematogasterscutellaris, la moisure de ces espèces étant trop faible pour qu'on la sente) ;
« 2° En pinçant douloureusement la peau avec leurs mandibules et en versant dessus du venin qui produit en outre une démangeaison (formes des genres Camponotus, Formica et Polyergus); les Formica cinerea, rufibarbis, exsecta et sanguinea joignent ce désagrément au précédent ;
« 3° En éjaculantà distance du venin qui peut atteindre les yeux et faire assez mal (Formica rufa, pratensis et truncicola).
« Le contenu de la vessie à venin des F. rufa et pratensis est de l'acide formique assez peu mêlé d'autres substances, mais il n'en est évidemment pas de même de toutes les autres espèces dont le venin a une odeur et une saveur variable. »
L'odeur très forte que répandent ces Fourmis provient de cet acide, il est facile de s'en convaincre en faisant marcher une Fourmi sur du papier bleu de tournesol un peu humide; chaque pas est marqué par une petite tache rouge. L'acide formique est sécrété par une grosse glande située à l'extrémité de l'abdomen ; c'est l'analogue de la glande à venin des autres Hyménoptères, et c'est encore une glande à venin chez les espèces qui ont un aiguillon, comme les Polyergues et les Myrmices.
Mais chez les vraies Fourmis, où l'aiguillon n'existe pas, plusieurs espèces ont la faculté de projeter leur acide à une distance considérable, la Fourmi rousse surtout.
Quand on s'approche d'un Nid de cette espèce, on voit les Ouvrières s'élever sur leurs pattes, avancer leur abdomen en avant presque sous la bouche, et lancer une goutte de liquide fortement acide, qui peut exercer une légère action sur nos organes mêmes en y faisant naître de petites ampoules dont l'apparition est accompagnée d'un prurit particulier.
MOEURS, HABITUDES, RÉGIME- — UTILITÉ OU NOCUITÉ
Il rend la peau des mains rude et sèche, et Tépiderme tombe quelques jours après.
On assure qu'un grand nombre de ces Insectes réunis sur un même point, ou môme la vapeur produite par une Fourmilière, sont capables de produire une sorte d'érysipèle.
M. le professeur Ambroise Tardieu a vu à la consultation du bureau central, le 28 août 1848, une femme qui faisait le mélier de récolter des Nymphes de Fourmis pour l'élevage de jeunes Faisans depuis plus de quinze ans et qui avait reçu le surnom pittoresque de Berne des Fourmis. Bien qu'elle eut cessé depuis plus de trois semaines sa campagne annuelle, elle en portait encore les traces tellement singulières qu'il les a consignées comme un des plus frappants exemples des lésions physiques que peut déterminer l'exercice de certaines professions (1).
Avant deux mois, la face palmaire de tous les doigts est entièrement dépouillée. L'épiderme, quoique généralement épais ou calleux dans les parties environnantes, y est complètement détruit. Le derme est au vif; il offre une teinte écarlate et une grande sensibilité; sa surface est fortement ridée. Des lambeaux d'épiderme desséché s'enlèvent autour des parties dénudées; les ongles ne sont point altérés. Cette femme porte habituellement des gants pendant l'espèce de chasse à laquelle elle se livre; mais ceux-ci ne tardent pas à être pénétrés et la peau des mains est bientôt atteinte par le liquide particulier qui existe en grande quantité dans les Fourmilières, ce qu'elle appelle Y urine des Fourmis.
Quoique souvent, à la fin de la journée, elle ait le corps couvert de Fourmis, jamais elle n'a remarqué autre part qu'aux mains l'altération que nous avons décrite. Il vient seulement au cou et sur la poitrine de petits boulons vésiculeux qui se recouvrent de croûtes.
M. A. Tardieu a eu l'occasion de constater les mêmes lésions chez un garde-chasse qui cherchait également des Œufs de Fourmis.
6. Sup/tlice des Fourmis. — L'histoire et les récits des voyageurs nous ont transmis la relation d'un certain nombre de coutumes baril) Tardieu, Mémoire sur les modifications physiques et chimiques que détermine dans certaines parties du corps l'exercice des diverses professions pour servir à la recherche médico-légale de l'identité (Ann. d'hyg. puhl. et de méd. légale. Paris, 1840, tome XL1I, p. W9).
bares, dans lesquelles les Fourmis jouent le principal rôle.
En investissant le propriétaire d'Esclaves d'un pouvoir absolu, sans limite, la loi romaine autorisait de monstrueuses iniquités, des barbaries plus révoltantes encore que le supplice des crampons et celui des Murènes, nous voulons parler du supplice des Fourmi»,
Apulée nous donne la description de ce châtiment inouï, ordonné par un citoyen romain de son temps. Écoutez ce philosophe platonicien; c'est lui qui trace les lignes suivantes :
Le maître prit l'esclave, et l'ayant fait dépouiller tout nu et frotter avec du miel, depuis les pieds jusqu'à la tôle, il l'attacha avec de bonnes cordes à un Figuier dont le tronc pourri était plein d'une quantité prodigieuse de Fourmis qu'on voyait aller et venir continuellement. Sitôt qu'elles eurent senti l'odeur du miel, dont le corps de ce malheureux était frotté, elles s'attachèrent contre sa peau, et, par un nombre infini de petites morsures fréquentes et continuelles, elles lui rongèrent peu à peu la chair et les entrailles. Après qu'il eut longtemps souffert un supplice si cruel, ses os furent enfin dépouillés entièrement de manière qu'on les voyait encore fort secs et fort blancs attachés à cet arbre funeste (1).
C'est à faire dresser d'horreur les cheveux sur la tête !
Ajoutons que le supplice des Fourmis paraît avoir été révélé aux Romains par leurs esclaves d'Afrique ; nous en trouvons la preuve dans la relation des voyages de M. Du Chaillu (2). D'après le célèbre voyageur, plusieurs nations de l'Afrique condamneraient, aujourd'hui encore, les criminels à être dévorés par les Fourmis. Les Indiens de la Guyane tiennent à faire parade devant leurs femmes du courage avec lequel ils affrontent les douloureuses morsures des Fourmis de feu (3). Ces Insectes, de la grosseur d'une Guêpe, sont attachés par groupes de cinq à six, au moyen d'un lien qui ne leur laisse d'autre liberté que celle de mordre : ils sont en outre privés depuis quelques jours de nourriture, alin d'exciter
(1) Apulée, Les Métamorphoses ou l'Ane d'or. Nouvelle édit., liv. VIII. Paris, 1787, t. II, p. 123.
(?) Du Chaillu, Voyages cl aventures dans l'Afrique équatoriate.
(3) G. Puech, La Guyane française; récits d'un missionnaire^ 1865.
LES FORMIC1DES.
leur fureur. C'est dans cet état que les Sauvages, pour s'aguerrir aux souffrances et montrer leur mépris de la douleur, les appliquent sur les parties les plus sensibles du corps. Quel que soif l'empire qu'ils exercent sur euxmêmes, ces horribles morsures leur arrachent des cris aigus et sont suivies d'une formation de tumeurs généralement accompagnée de fièvre. Les Indiens qui ont volontairement accepté l'application de ces Insectes ont le droit de l'imposer aux autres et de les soumettre à leur tour à ce supplice. Les excitations que s'adressent ceux qui s'offrent spontanément aux morsures, les applaudissements prodigués au courage des uns, les moqueries provoquées par la faiblesse des autres, les cris échangés entre les patients et les témoins de leurs souffrances, forment un aspect hideux. Dans le cours de ses voyages, le docteur Crevaux, qui vient de périr si malheureusement, écrivait très fréquemment à la Société de géographie des lettres fort intéressantes; nous extrayons de l'une d'elles le passage suivant : « La confiance que j'avais su inspirer aux Indigènes, dit l'éminent explorateur, me valut de pouvoir assister aux coutumes bizarres des Indiens de l'Amazone. C'est ainsi que je fus témoin des supplices atroces qu'on inflige aux jeunes gens qui ont des velléités de se marier. « On leur applique sur la poitrine une centaine de Fourmis ; sur le front, des Guêpes énormes, puis on les laisse presque sans nourriture, criblés de morsures et de coups d'aiguillons, se tordre de douleur pendant quinze jours dans leur hamac, au-dessus d'un petit feu de bois vert dont l'acre fumée est soigneusement entretenue. »
C'est ainsi que s'inaugurent les joies du ménage.
Autres pays! autres mœurs 1 Les quelques observations précédentes suffisent pour montrer combien elles sont parfois importunes et même nuisibles à l'Homme. Nous aurions pu multiplier les exemples aisément.
IJ. Cas ou les Fourmis sont utiles. — Emploi chirurgical, médical et pharmaceutique . — 1. L'utilité des Fourmis pour l'Homme se réduit en quelque sorte à un seul fait : la destruction d'autres Insectes nuisibles.
« Les Fourmis, dit Forel, qui se nourrissent exclusivement ou presque exclusivement de liqueur de Pucerons ou de substances végétales, ne peuvent donc être qu'inutiles ou nuisi-
bles ; tels sont la plupart des Lasius, les Camponotus, les Leptbthorax, les Aphœnngastcr, les Solenopsis, etc. Celles qui, au contraire, s'attaquent aux Insectes font en général un grand bien aux végétaux en les débarrassant des Chenilles, des Cercopis, des Sauterelles, des Grillons, etc., qui se nourrissent à leurs dépens. En outre, la frayeur que les Fourmis inspirent aux autres Insectes empêche ces derniers d'approcher les végétaux qu'elles occupent. C'est probablement pour cela que dans les forêts les arbres occupés par les F. ru fa ou exsecta sont si spécialement préservés des Bostryches et autres Insectes nuisibles. Les formes qui font la chasse à d'autres petits Animaux sont avant tout celles du genre Formica, puis celles des genres Myrmica, Tctramorium et Pheidole. puis le T. erraticum, les L. fuliginosus, niger et emarginatus.
« Mais, seules, les F. ru f 'a, pratensis et exsecta mettent au jour leur utilité d'une manière évidente, grâce à leur taille et surtout à la grandeur de leur Fourmilière.
« Je ne crois pas qu'on doive pour cela mépriser les services moins visibles et plus disséminés des autres formes (ainsi des F. fusca et rufiùarbis, des Tetramorimn et des Myrmica).
a On nesefait pas du tout une idée suffisante de l'énorme quantité d'Insectes nuisibles que détruisent les Fourmis. 11 ne faut pas oublier qu'elles ne prolitent que d'une très petite partie de leur proie, puisqu'elles ne peuvent que lécher les sucs de son corps, lesquels se dessèchent en grande partie avant qu'elles ait seulement pu déchirer le squelette chitineux. »
Chez certaines populations de TAmazone on rapproche les bords des plaies en faisant mordre les lèvres des blessures par les Fourmis à fortes mandibules (Eciton), puis on imprime un mouvement de torsion de manière à détacher latêle et on laisse cicatriser.
Celanousrappelleleprocédéqu'emploientles Arabes pour établir des points de suture (1) ; ils placent les bords de la plaie avivés et affrontés entre les deuxmandibules acérées d'un vigoureux Coléoptère, le Scarites gigas (2), puis d'un second et môme d'un troisième suivant létendue de la blessure, et imprimant à ces Insectes un rapide mouvement de torsion, ils séparent brusquement le thorax et l'abdomen des têtes dont les mandibules demeurent
(1) Furnari, Voyage médical dans l'Afrique septentrionale, 1845, p. 310.
(2) Voy. Brehm, t. VII, p. 121.
MŒURS, HABITUDES, RÉGIME. — UTILITÉ OU NOCUITÉ
tellement resserrées qu'il faut les briser pour les écarter.
"Vidal de Cassis en imaginant les serres-fines ignorait qu'avant lui les Sauvages, et les peuples à demi civilisés, en avaient trouvé le principe et l'application, et qu'ils empruntaient aux Insectes les meilleurs et les plus simples de tous les instruments.
2. On se servait autrefois des Fourmis, c'està-dire des Formica rufa et pratensis pour préparer l'acide auquel elles ont donné leur nom. Aussi l'histoire de la découverte de l'acide formique nous paraît-elle mériter quelque inlérét, nous allons tenter de l'esquisser.
Hœfer(l) rapporte que Jérôme Targus, Lungham, et d'au très observateurs s'étaient aperçus que les Fourmis rougissaien t les couleurs bleues végétales humides (fleurs de Chicorée, de Bourrache, etc.) avec lesquelles on les met en contact. D'après le même auteur, il paraîtrait que J. Ray, en 1670, aurait constaté que ces Insectes, soumis à la distillation, seuls ou humectés d'eau, donnent un esprit acide semblable à l'esprit de vinaigre.
Hierne (1753) reprit ces observations en les approfondissant davantage ; il remarqua que dans la distillation des Fourmis il y a trois liquides distincts qui passent dans le récipient : le premier est l'acide de la Fourmi, étendu d'un peu d'eau; le second est franchement acide et plus fort que le premier; enfin le troisième n'est plus que l'alcali volatil (carbonate d'ammoniaque).
Toutefois, on attribue généralement la découverte de l'acide formique à Margraff qui le premier l'aurait obtenu a peu près pur en 1749 ou même à Ghelen, qui, en 1S12, aurait reconnu qu'il n'était pas un mélange d'acide acétique et d'acide malique, ainsi que l'admettaient Vauquelin et Fourcroy, mais bien un acide nettement caractérisé.
Aujourd'hui on tire l'acide formique de diverses substances par des procédés chimiques, ce qui est infiniment plus simple et moins coûteux. Nos Insectes sont donc devenus inutiles à cet égard, ce dont ils n'ont pas lieu de se plaindre.
Ayant constaté que le contact d'un grand nombre de ces Insectes ou l'influence même de la vapeur qu'exhalent les Fourmilières produisaient une sorte d'érysipèle, on a eu sans doute l'idée de faire usage à l'extérieur comme exciant, résolutif et même rubéfiant, soit des
(1) Hœfer, Histoire rie la Chimie.
cataplasmes de Fourmis écrasées avec leurs Nymphes et une portion de leur Nid, soit de leur suc pur ou délayé dans l'eau, soit de leur macérât u m huileux ou même de leurs vapeurs, contre les douleurs rhumatismales ou goutteuses, l'œdème, la paralysie, les ulcères de mauvaise nature, les éruptions cutanées chroniques, la stérilité, etc.
Les Fourmis ont aussi été employées à l'intérieur, selon Lémery, comme apéritives, diurétiques, etc.
Réduites en poudre on les donnait à la dose d'un à deux gros contre les maladies de la peau, l'hydropisie; distillées avec l'alcool, elles forment l'Eau de magnanimité, vantée par un grand nombre de médecins célèbres, contre une foule de maladies cérébrales surtout, notamment chez les vieillards. Elles entraient aussi dans le Baume acoustique de Mindérerus, l'Huile acoustique de Mynsicht, enfin leurs Œufs ou plutôt leurs Nymphes, qui suivant Etlimilles exhalent une odeur de Muscade, passaient pour un bon carminatif, mais aucune de ces préparations n'est aujourd'hui usitée, et comme toutes parassent devoir à l'acide formique l'action qu'elles peuvent réellement exercer, c'est à cet acide qu'il conviendrait d'avoir recours, c'est lui qu'il faudrait expérimenter si l'on était curieux de constater ce qu'ont écrit sur l'emploi médical des Fourmis une multitude d'écrivains.
Il n'est donc pas surprenant que les Fourmis [F. rufa et pratensù) soient mentionnées comme remède dans divers livres de pharmacologie, et se trouvent même dans les pharmacies. 11 est à peine besoin de dire qu'elles y jouent le même rôle que les neuf dixièmes de leurs confrères en fioles et en tiroirs, c'est-à-dire celui d'une drogue indigeste qui ne sert absolument qu'à remplir la bourse des pharmaciens, à vider celle des malades et à bourrer inutilement la cervelle des étudiants-en médecine.
Plusieurs autres espèces de Fourmis sont mentionnées par divers voyageurs, soit à cause des accideuts qu'elles leur ont quelquefois causés, soit à raison du parti qu'on en a tiré : telles sont, parmi les premières, celles par lesquelles fut assailli Adanson (1), celles de l'Afrique occidentale dont parle le P. Labat, les Fourmis de feu, ou flamants {2) de Surinam et
(1) Adanson, Voyage au Sénégal, p. 175.
(2) Do /lame, feu et ant, Fourmi. Chose amusante, certains écrivains étourdis, trompés par la consonnance, ont traduit flamants par Fourmis flamandes !
LES FORMIGIDES.
de Cayenne dont se plaint le voyageur Stedmann, Fourmis qui, au rapport de Barrère, déterminent par leurs atteintes une fièvre éphémère, et parmi les secondes, la Fo7-mica bispinosa Oliv..., dont le Nid formé d'un duvet feutré provenant des semences de divers Bombax est employé à Cayenne, au lieu et place de l'amadou, comme un puissant hémostatique, le Kaumaka, dont les Nègres et les Créoles de la même colonie mangent l'abdomen du volume d'un pois chiche et rempli d'une bouillie blanchâtre.
«Chezles Californiens, nous rapporte le voyageur Léon de Cessac, s'agissait-il d'un point de côté, on appliquait, loco dolenti, un petit vase de serpentine renfermant des Fourmis vivantes qu'on avait irritées; on faisait ainsi mordre la peau pendant un temps quelquefois assez long, et dont la durée était probablement en rapport avec l'intensité du symptôme, puis on écrasait les Fourmis et on en faisait une pâte dont on recouvrait la partie mordue. Il y a lieu de remarquer la double action produite par la morsure des Fourmis et par l'acide formique. »
3. Elevage du gibier à plume. — Sous la fausse dénomination à'Œufs de Fourmis, les Nymphes des F. rufa et pratensis sont livrées dans le commerce pour la nourriture de certains Oiseaux qu'on élève en captivité, notamment les Perdrix et les Faisans. M. Maurice Girard, dans un bon article inséré dans le Bulletin de la Société d'acclimatation(i), a fait ressortir l'importance d'une telle alimentation pour la réussite des élevages artificiels.
« En France, le gibier tend à disparaître rapidement. Aux causes générales, inutiles à signaler ici, s'ajoute pour le gibier à plumes la multiplication des cultures fourragères précoces. Un nombre énorme de couvées se trouve détruit, surtout quand le printemps a été tardif; on recueille par centaines les OEufs de Perdrix, et ce n'est qu'une faible partie de ce qui existait ; beaucoup de ces OEufs sont dispersés et sont perdus. Certains propriétaires, secondés par des gardes intelligents, mettent ces OEufs à l'éclosion, par incubation naturelle ou artificielle, et réussissent ainsi ;\ diminuer le mal.
« Il importe donc de nourrir les jeunes Oiseaux, si débiles en sortant de l'Œuf. Nous devons chercher à imiter autant que possible les conditions naturelles. Or, que sont-elles?
(1) Maurice Girard, Le Gibier à plumes et tes Fourmis. Bull. Soc. d'Acclimatation. T série, t. VI, 186!), p. 118etsuiv.
Chez les Passereaux, dont les petits restent au Nid et ne peuvent manger seuls, le père et la mère sont occupés sans cesse à récolter les Insectes et les Larves qu'ils viennent leur apporter dans le bec, et toutes les espèces sont Insectivores au printemps, même celles qui, changeant de régime, seront Frugivores en automne ; il est indispensable en effet que la chétive couvée croisse rapidement sous l'influence d'aliments riches en azote. De là cette protection si efficace de nos cultures par la destruction des Insectes et la nécessité de conserver les Oiseaux; sujet qui a déjà préoccupé fréquemment notre Société. Les Femelles des Gallinacés, dont les petits marchent quelques heures après l'éclosion, grattent la terre sans relâche, mettant à découvert les Insectes sur lesquels se précipite la famille affamée.
« La récolte d'Insectes succulents et en grand nombre est donc le soin principal à se proposer pour nourrir le jeune gibier à plumes. Les Fourmilières se prêtent parfaitement à cet emploi. Ce ne sont pas les Fourmis adultes qu'on donne aux jeunes Perdreaux et aux jeunes Faisans; il serait impossible de maintenir à leur portée ces Insectes si agiles.
« Il n'est personne, en se promenant dans les bois, qui n'ait remarqué, au pied de certains arbres, des amas de menus branchages, atteignant parfois un mètre d'élévation, monticule vers lequel convergent en divers sens des files de grosses Fourmis roussâtres. Si, du pied, on bouleverse la paisible république, aussitôt un véritable frémissement semble agiter le Nid, les Fourmis se précipitent menaçantes, agitant leurs mandibules. Au milieu d'elles sont une foule de petits corps blancs, ovoïdes, nommés vulgai rement 6f,' ufs de Fourmis, quoiqu'ils soient souvent plus gros que ces Insectes. Ce ne sont pas les véritables OEufs qui sont presque imperceptibles. En examinant de près, on voit que les uns sont formés de Larves dodues, à anneaux peu distincts, sans pattes, à tête peu visible, à corps recourbé en arc; d'autres, enveloppés d'une mince pellicule soyeuse, contiennent des Nymphes immobiles où se dessinent déjà les organes de l'adulte. C'est là'la manne précieuse que nous devons offrir aux jeunes Gallinacés, et qui, incapable de mouvement, ne pourra se dérober à leur appétit.
« Ils'agitjuslement de leurenleverces OEufs prétendus pour nourrir le jeune gibier destiné à repeupler nos bois et nos guérets. La recherche des Fourmilières est donc un élément
MŒURS, HABITUDES, REGIME. — UTILITE OU NOCUITE
Fig. 1005
Fig. 1002.
Fig. 1002. — Camponotc herculéen (Camponotus hcrcu
leanui), Ouvrière de grand, nat.
Fig. 1003. — Mâle de grand, nat.
Fig. 1004. — Femelle de grand, nat.
Fig. 100? ù 1000. — Types de Formicines. — Les Camponotes
Fig. 1005. — Camponoto bordé (Camponotus marrjina-
tus), grand neutre ou Soldat.
Fig. 1000. — Petit neutre ou Ouvrière.
important de conservation du gibier. Déjà les Nids de la Formica rufa, espèce avantageuse par sa grande taille, sont devenus beaucoup moins communs dans nos bois. La loi sur la chasse a omis de garantir ce précieux agent au propriétaire des bois, en interdisant la destruction et l'enlèvement des Fourmilières (I); c'est par subterfuges, sous prétextes de vagabondage, que les gardes, ne pouvant pas verba liser directement, cherchent à empêcher le dommage, car bien des gens courent les bois pour tirer un bon profit de la vente des Larves et des Nymphes de Fourmis. On recherche maintenant toutes les espèces. Pour récolter les Œufs prétendus, on passe d'ordinaire la Fourmilière au tamis et au crible, et l'on arrive ainsi, plus ou moins bien, à séparer les débris ligneux et terreux d'avec les Fourmis et leur progéniture ; mais on perd beaucoup du produit utile. Déplus, on est fort incommodé, outre l'odeur musquée, par l'acide formique que les Insectes irrités lancent avec force à l'extrémité de l'abdomen et dont la vapeur
(1) Voy. plus loin comment le Tribunal de Fontainebleau a su tourner la difficulté en découvrant dans notre arsenal de lois un texte applicable a ce cas tout particulier.
Breijm. — VIII.
corrosive affecte les yeux et les muqueuses nasales. 11 ne faut pas remuer la Fourmilière avec les mains nues, l'épiderme de la peau serait enlevé en quelques heures par l'acide, ainsi que nous l'avons constaté précédemment. Il est nécessaire d'opérer avec des gants et une cuiller de bois. Les Fourmis, en outre, se répandent sur le corps de l'opérateur, se glissent sous les vêtements et causent des démangeaisons désagréables. Si l'on a affaire à des Nids de Ponères, Formicides assez rares aux environs de Paris, mais plus communs dans les régions méridionales de l'Europe; comme là, chaque Insecte a un aiguillon, des milliers de petites piqûres brûlantes peuvent rendre la récolte fort douloureuse. 11 est heureusement un moyen excellent, rapide et peu connu, de faire le triage de la façon la plus commode et la plus complète. Il faut en confier le soin aux Fourmis elles-mêmes, en profitant de l'instinct maternel des nourrices et des éleveuses. Nous avons dit qu'avant tout elles cherchent à mettre à l'abri les Larves et les Nymphes, sans souci de leur propre sûreté. Jamais elles ne manqueront à ce devoir sacré ; nous pouvons nous confier à leurs invariables tendances. On rassemble dans un sac une ou plusieurs Fout- Insectes. — 105
LES FURMICIDES.
milières recueillies dans les forêts, dans les trous des talus, sous les vieux bois, etc. On se munit d'une pelle. On apporte le sac au milieu d'une aire de terrain bien découverte, pouvant contenir un cercle d'environ 2 mètres carrés. Sur la circonférence de ce cercle grossièrement tracé, on creuse une série de petits trous, distants chacun de 20 à 25 centimètres, et ayant 2 à 3 centimètres de profondeur. On recouvre chacun de feuilles ou de gazon. On frappe sur le sac avec une branche pour bien secouer les Fourmis et les remplir d'épouvante et de colère. On vide le tout au milieu du cercle et on s'éloigne. Après quelques moments de trouble et de désordre, les Fourmis ont bientôt retrouvé leurs petits. Où fuir, où les emporter? le pays est nouveau, inconnu. Les Fourmis vont au plus pressé. Il faut avant tout soustraire les Larves et les Nymphes à l'œil ennemi des Oiseaux et les abriter contre l'air sec et les rayons solaires, si dangereux pour leur peau délicate. Les petits trous bien recouverts sont là, les Fourmis y transportent leur progéniture. Puis toutes s'éloignent, allant à la découverte d'un lieu propice où elles pourront reconstruire les chambres d'incubation et d'élevage. On n'a plus alors qu'à vider les petites fossettes remplies des Larves et des Nymphes sans qu'aucune soit égarée. Il ne faudrait pas attendre trop longtemps, car les Fourmis reviendraient les chercher pour les porter à la demeure choisie. »
Forel signale un procédé analogue qu'il appelle une ruse vraiment infernale. L'Homme profile de l'amour des Fourmis envers leurs Cocons pour les tromper; il verse le contenu d'un Nid en un lieu quelconque, et dispose tout à côté un récipient soigneusement couvert de feuilles sèches où les Fourmis se hâtent d'aller entasser leurs Cocons, croyant les mettre ainsi en sûreté. Au bout de quelques heures, il se trouve naturellement que les Fourmis ont travaillé pour l'amateur d'Oiseaux qui n'a plus qu'à serrer dans une armoire le récipient remplis de Cocons proprement arrangés. M. Fay-Bellot (1) a donné des renseignements plus précis sur la récolte des Nymphes de Fourmis et décrit deux autres procédés pour se les procurer. Le premier consiste à faire faire le travail par les Fourmis ; le second, à travailler soi-même.
(1 Emile Fay-Bellot, Dus Œufs </<• Fourmis et de leur emploi dans les Faisanderies (la Chasse illustrée, 17 juiltet I SCO, p. 4071.
Voici le premier moyen :
On se munit d'une bonne paire de gants d'ordonnance, on prend un sac de la contenance de o décalitres environ, et une toile verte de la longueur de 2 mètres à 2m,50, et de la largeur de lm,30.
On se rend auprès d'une Fourmilière dans la forêt ; on met ses gants, on lie ses pantalons par le bas, et on creuse jusqu'à ce que l'on arrive à la place où se trouvent les OKufs. On jette ceux-ci avec les bûchettes et les Fourmis dans le sac, que l'on lie, pour aller de fourmilière en fourmilière, jusqu'à ce que le sac soit à peu près rempli. On choisit alors une surface plane, unie, sans herbe ; on balaye la poussière et l'on jette les pierres qui s'y trouvent ; on étend sa toile que l'on replie en deux, en ayant soin de tourner l'ouverture du côté du soleil.
Depuis le mois d'avril jusqu'au mois de mai, il faut opérer en plein soleil, mais à partir de mai jusqu'en septembre on opère à l'ombre à moins qu'on ne le fasse de grand matin : en ce cas, il faut opérer au soleil levant, car dans la journée la chaleur étant trop forte, les Fournis se cachent et ne veulent pas travailler.
Une fois la toile tendue et pliée on a soin de replier les deux extrémités sur lesquelles on met des pierres pour empêcher les Fourmis de sortir les œufs par les côtés ; on glisse entre les deux plis de la toile des branches vertes, de manière à laisser dans toute la longueur une ouverture de S centimètres ; on met un peu de terre devant la toile pour empêcher les Fourmis de glisser entre la toile et la terre.
Ceci fait, on prend une partie du contenu du sac,' que l'on étale en demi-lune à 5 centimètres de l'ouverture de la toile en l'étendant a deux décimètres de largeur. Les Fourmis commencent à s'éparpiller, mais on les ramène à la place où se trouvent les Œufs, au moyen de branches vertes qui font à cet effet l'office d'un balai. Cette manœuvre de balayage dure environ 5 minutes ; au bout de ce temps, les Fourmis ne trouvant pas un lieu plus convenable pour cacher leurs OEufs commencent par les enlever ; c'est un travail prodigieux dont ne peut se faire aucune idée celui qui ne l'a pas vu. Que l'on se figure des millions de Fourmis enlevant chacune un ÛEuf, le portant sous la toile et revenant au galop en chercher un autre jusqu'à l'enlèvement du dernier OEuf. Ce travail est tellement
MŒURS, HABITUDES, RÉGIME. — UïlLITK OU NOCU1TE
prodigieux que j'ai obtenu jusqu'à 12 livres d'Œufs dans l'espace de deux heures. On pourrait croire que quand on verse le contenu du sac, les Fourmis s'éparpillent pour se sauver; il n'en est rien ; elles ne vont qu'à la recherche d'un endroit propice pour cacher les Œufs, car une fois qu'elles ont vu la toile, il n'y a plus qu'à regarder le travail qu'elles font.
Dès que tous les Œufs sont portés sous la toile, on enlève celle-ci, on rassemble les Œufs qui se trouvent au milieu des branches vertes, et couverts de Fourmis, dont on les débarrasse en les transvasant d'une toile dans une autre. Les Fourmis restant accrochées après la toile, les OEufs sont propres au bout de quelques minutes.
Cette méthode a un inconvénient, c'est qu'elle dépeuple les fourmilières en enlevant les Ouvrières, et comme pour les Abeilles une Fourmilière pauvre ou neutre est une Fourmilière perdue.
Je préfère la seconde méthode qui est plus expéditive et plus conservatrice mais qui ne conviendra pas atout le monde, car on est en contact avec les Fourmis depuis le commencement de l'opération jusqu'à la fin. Voici cette méthode:
On prend deux tamis qui s'emboîtent l'un dans l'autre de manière à laisser un vide de 6 à 8 centimètres entre les fonds des tamis. Le tamis du dessus portera pour plus de clarté le n° 1 . Il est formé d'un tissu métallique, à trois carrés de 3 centimètres de côté ; celui de dessous, ou n° 2, a des ouvertures de quelques millimètres qui permettent le passage du sable et de la terre.
On ne prend ici des Œufs que dans une fourmilière ; on verse par portions les Œufs sur le tamis n° 1, et l'on tamise. Quelques débris, les Œufs et des Fourmis passent à travers le tissu du tamis n° 1, pour se rendre dans le tamis n° 2. On rejette les gros débris du tamis n° 1, dans la Fourmilière et l'on continue à sortir du sac par portions de nouvelles quantités de Fourmis.
Le sac vidé, on referme la Fourmilière, et avec le contenu du tamis n° 2, on va à un endroit où il y a un courant d'air ; on étend par terre une toile, et on laisse tomber par petites portions d'une hauteur d'environ 1 mètre le contenu du tamis. Le vent 'entraîne les Fourmis, et les petits débris, et les Œufs tombent sur la toile.
On répète celte opération jusqu'à ce que les OEufs soient propres.
Cette méthode est très expédilive, car on peut dans une heure faire une récolte de 12 à 15 litres d'Œufs propres comme du Riz.
Chaque quinze à vingt jours on peut répéter la même opération sur les mômes Fourmilières ; et quand on a une centaine de Fourmilières à sa déposition on peut les exploiter comme en coupe réglée, et élever près de 70 poussins de Perdrix et de Faisans, sans autre nourriture pendant la saison des OEufs. Bien des personnes reculeront devant un pareil travail, mais le tout est de s'aguerrir.
Cette méthode se pratique en Allemagne:
on y vend même dans certaines villes, sur le marché, des Nymphes de Fourmis au litre. Les chercheurs d'Œufs de Fourmis qui n'exercent leur métier que pendant trois ou quatre mois de l'année, de mai en août, parcourent les bois et fouillent simplement les Fourmilières en y plongeant les mains, peuvent recueillir quelquefois en un jour dix à douze boisseaux d'Œufs.
Les OEufs de Fourmis qui existent en grand nombre sur le sol des Forêts ont pour les chasses une importance si grande que, suivant les veneurs les plus expérimentés, il n'y aurait pas de gibier à plumes s'il n'y avait pas d'Œufs de Fourmis. Pour nourrir le gibier à plumes on a bien essayé d'autres moyens, mais rien n'a pu remplacer les Nymphes de Fourmis surtout quand l'éducation du gibier porte sur cinq ou six mille élèves comme dans les grandes faùanderies , on a donc un intérêt majeur à protéger les Fourmilières pour les exploiter méthodiquement et à poursuivre les destructeurs.
La femme Guérigny a été surprise, avec ses deux enfants, ramassant des OEufs de Fourmis dans la forêt de Fontainebleau.
Procès-verbal a été dressé, et la femme Guérigny a été traduite devant le tribunal correctionnel de Fontainebleau pour infraction à l'art, lii du Code forestier.
Le tribunal de Fontainebleau rendit, le 27 octobre 1865. le jugement suivant :
Attendu qu'il résulte d'un procès-verbal do la gendarmerie en date du 20 juin 18G5, do l'instruction et des débats, et de l'aveu même de la prévenue qu'elle a élé surprise le dit jour dans la forfit de Fontainebleau ramassant avec ses deux enfants des OKufs de Fourmi ;
En droit :
Attendu nue l'art, lii du Code forestier punit l'extrac-
LES FORMICIDES.
tion ou l'enlèvement non autorisé de pierre, sable, minerai, terre ou gazon, tourbe, bruyère, genêts, herbag s, feuilles vertes ou mortes, engrais existant sur le sol des forêts, glands, fraises, et autres fruits ou semences des bois et forets;
Attendu que cette disposition légale a pour but la protection des forêts, en ce sens qu'elle prohibe l'enlèvement non seulement des engrais et des fruits qui contribuent à leur prospérité, mais aussi du sol forestier lui-même ; que les Larves des Fourmis ne peuvent être considérées ni comme engrais, ni comme un fruit ou un produit des forêts, ni comme une partie du sol forestier; que les tribunaux correctionnels ne doivent prononcer d'autres peines que celles qui ont été édictées par un texte formel et positif de la loi ; qu'il ne saurait leur appartenir, do les étendre par assimilation à des cas non prévus par le législateur ;
Et attendu que l'art, lii du Code forestier ne contient aucune disposition pénale s'appliquant directement au fait dont s'agit ;
Sur les dommages-intérêts :
Attendu qu'il résulte de la combinaison de l'art. 179 du Code d'instruction criminelle et 171 du Code forestier que les tribunaux correctionnels sont seuls compétents pour statuer sur les conclusions de l'administration forestière qui ne peut prendre de réquisitions que devant cette juridiction ;
Au fond :
Attendu que l'enlèvement de Larves ne porte pas préjudice actuellement à la forêt et ne porte pas non plus préjudice à son avenir ; que dès lors la demande en dommages-intérêts n'est pas fondée ;
Renvoie la prévenue des fins de la plainte ; dit qu'il n'y a pas lieu d'accorder des dommages-intérêts.
L'administration de la liste civile a relevé appel de cette décision et a soutenu devant la Cour de Paris que le Code forestier s'applique incessamment à l'enlèvement des Larves de Fourmis. Si ce n'est un produit du sol, c'est nécessairement un de ses éléments constitutifs. Le sol, a soutenu l'administration, se compose de détritus de trois sortes : minéraux, végétaux, animaux; ces derniers surtout ont une importance extrême, au point de vue de la végétation. On sait avec quel soin les agriculteurs en recueillent les moindres débris. Or, quand la Larve se transforme en Fourmi, que devient l'enveloppe blanche qui la protégeait? Elle reste dans le sol. Si l'on ne comptait ces Insectes que par milliers, l'enlèvement des résidus de leurs Larves n'aurait pas de conséquences préjudiciables au sol. Mais ils existent en quantité innombrable. En les enlevant, on enlève par cela même une matière animale, un engrais puissant. L'administration a insisté pour obtenir la condamnation de la prévenue, par application de l'art. 1 44 du Code forestier.
La Cour a voulu entendre deux témoins, le
brigadier de gendarmerie qui a dressé procès-verbal contre la femme Guérigny, et un garde forestier de Fontainebleau. Ces témoins ont confirmé les faits, et ont déclaré qu'il est presque impossible d'enlever les Œufs de Fourmi sans enlever en même temps une partie d'engrais du sol forestier.
La Cour, au rapport de M. le conseiller Desmaze, et sur les conclusions de M. l'avocat général Merveilleux-Duvignaux, a rendu un arrêt par lequel elle décide que l'enlèvement des ÛEufs dans une forêt rentre dans l'énumération de l'art. 144 du Code pénal, et en conséquence, faisant application de cet article à la prévenue, la Cour, dans son audience du 3 janvier 1866, a condamné la femme Guérigny à 2 francs d'amende et à 15 centimes à titre de restitution (1).
Moyens de destruction. — « Je suis arrivé, dit Forel, à la conviction que les seules Fourmis que nous soyons facilement en état de détruire en même temps que nos récoltes sont précisément celles qui nous sont utiles, savoir les Formica ru fa, pratensis, truncicola, sanguinea, exsecta et pressilabris , en d'autres termes les Fourmis à matériaux.
» Il suffit pour cela d'enlever rapidement au printemps le dôme et le labyrinthe du Nid, lesquels contiennent le gros de la Fourmilière, et de les mettre dans l'eau bouillante ou de tuer les Fourmis d'une autre manière quelconque; or rien n'est plus facile. Les Femelles restantes rebâtissent le dôme, mais, si l'on répète deux ou trois fois de suite ce procédé, elles émigrent et vont fonder un nouveau Nid ailleurs. Alors on peut achever complètement leur ruine, car le nouveau Nid est toujours très superficiel pendant les premiers temps, et il suffit d'une fois pour enlever tout ce qui reste. Mais à quoi bon indiquer le moyen de détruire des Insectes que nous devrions protéger? Nous ferions mieux d'imiter la Prusse, en interdisant de faire du mal aux Fourmis des bois, et de surveiller spécialement les éleveurs d'Oiseaux et les pharmaciens à cet égard.
« Les autres Fourmis, surtout les Lasius, ont des Nids si cachés dans la terre qu'en voulant les détruire on n'arrive ordinairement qu'à faire tort aux plantes qu'on voulait préserver. Il en est de même des Nids des maisons et de ceux des arbres. Ces derniers sont cependant peut-être plus faciles à atteindre.
(1) Gazette des tribunaux, 4 janvier 1806, p 9.