‹ Merveilles de la natureChapitre 346 sur 412 · LES PTJL1CINES OU PUCES PROPREMENT DITES · texte numérisé non relu

LES PTJL1CINES OU PUCES PROPREMENT DITES

Fig. 1664

Fig. 1805

Pièces buccales de la Puce

Fig. 1868.

Fig. ISO?, lSGi et 18G.->.

commune.

Is, lèvre supérieure ou labre; mil, mandibules; les màcboiressont courtes et invisibles ; pin, leur palpe maxillaire; pi, palpes labiaux.

Fig. 18U:î à 1SCC. — Pièces buccales des Pulicides

Fig. 18CG.

Fig. ISGC. — Pièces buccales de la Puce chique {lt/ii/n-

choprion pénétrons).

ts , lèvre supérieure ou labre; mil, mandibules: pm, palpes maxillaires; li, lèvre inférieure et ses palpes, /;/.

client deux petits mamelons arrondis, portant chacun quatre petites pointes recourbées en arrière, deux longues et deux courtes ; uue attention peu soutenue laisserait croire qu'il n'y a que deux pointes par mamelon. Ces mamelons, surmontés de ces pointes recourbées, sont les crochets que M. Bonnet regarde chez la Larve de Pulex pénétrons comme servan t à la progression. M. Laboulbène n'a vu qu'un seul mamelon : « Un tubercule, dit-il, terminé par deux gros poils recourbés en arrière et fort remarquables », mais il n'a pas cherché à déterminer sa nature sur les Larves du Pulex fascialus que j'ai sous les yeux; j'ai pu reconnaître que ce mamelon ou tubercule n'était pas simple, qu'il y avait en réalité deux mamelons que leur insertion désigne très clairement comme étant les palpes de la lèvre inférieure.

« Je me souvins alors que certains auteurs attribuaient aux Puces de remarquables instincts maternels et cherchaient à les réhabiliter dans notre estime : les mères nourrissaient leurs Larves, elles venaient dégorger dans la bouche de ces Larves, incapables de prendre elles-mêmes leurs aliments, le sang qu'elles avaient mis en réserve. On ne pouvait même les comparer qu'aux Fourmis et aux Abeilles, qui élèvent leurs Larves avec tant de sollicitude, et chacun de s'extasier devant l'admirable prévoyance de la nature. Des doutes assiégeaient mon esprit et j'avais l'intention, lorsque le temps me le permetlrait, de Breijm. — VIII.

me livrer à la recherche de Larves de Puces. lorsque deux occasions favorables se présentèrent fortuitement.

« Parmi les connaissances de M. le Dr Philippeaux se trouvait un Chat qui avait su échapper au siège de Paris, en vivant sans doute de privations, mais ce Chat était envahi par les Parasites, et comme celui dont parle M. le Dp Laboulbène semait sur les meubles où il se reposait quantité de petits corps blancs arrondis, qu'on reconnut bientôt être des OEufs de Puces, M. le Dr Balbiani donna l'idée de faire peigner cet Animal précieux; chaque coup de peigne amenait une abondante récolte ; un véritable gisement d'OEufs fut mis en exploitation. Au commencement de mars, notre collègue M. Maurice Girard me fit remettre trois jeunes Loirs (Myoxus nitela) encore plongés dans leur sommeil hiberval, sur lesquels il avait constaté la présence de nombreuses Puces. J'installai ces petits Animaux dans une cage et je les observai tout à mon aise. Entre leurs poils se trouvaient des quantitésd'OEufs qui, n'étant retenus par aucun vernis agglutinatif, tombaient journellement sur le papier dont j'avais eu soin de garnir la cage. J'ai pu élever les Larves qui sortirent de ces OEufs ; voyons comment :

« Discutons tout d'abord la croyance séduisante des Puces nourrices attenlives et pleines de sollicitude. Deux opinions sont émises : l'une attribue aux Puces la prévoyance, l'autre Insectes. — 173

LA PUCE COMMUNE

va plus loin, elle leur accorde l'instinct de nourrir elles-mêmes leurs Larves. M. Defrance s'inquiète « du sort de la Larve sanguinivore » (sic) qui doit sortir d'un ÛEuf abandonné au hasard ; mais la nature a pourvu à la conservation de toutes les espèces Avec les OEufs

on trouve des grains noirs, presque aussi roulants qu'eux, qui proviennent do l'animal qui a servi de pâture à l'Insecte et qui doivent être dévorés par les Larves. Ce Naturaliste n'admet pas que ces grains noirs soient les excréments des Puces; il suppose que les Femelles ont le soin d'ouvrir la peau et de laisser couler le sang pendant un certain temps, et que ce sang coagulé produit les graines en question. Quoi qu'il en soit, il éleva les Larves en les nourrissant avec ce sang desséché et il a soin de faire remarquer que leur corps transparent laisse voir la nourriture qu'elles ont avalée. »

Cette histoire a été le point de départ de l'observatioD mal comprise, de la Puce quittant l'Animal sur lequel elle vit, pour retrouver ses Larves et dégorger du sang dans leur bouche. M. Montandon, le premier, aurait imaginé ces mœurs étranges, il lui était facile de donner à son récit toute vraisemblance, en montrant les Larves qu'il trouvait remplies de sang, et par suite fortement colorées en rouge; la présence de ce sang lui semblant inexplicable, il supposait qu'il avait été apporté par la mère. Cette opinion prit créance par sa singularité même, et l'on ajoutait que M. Montandon avait observé les manœuvres des mères Puces, qu'il les avait vues nourrir leurs Larves. C'est en cet état que M. E. Blanchard a trouvé la légende et qu'il l'a reproduite, mais laissons la légende pour revenir aux faits.

« Cette question de l'alimentation des Larves de Puces a été fort bien résolue par les anciens auteurs; en 1693, I.eeuwenhoek nourrissait les Larves avec des cadavres de Mouches; en 1749, Rœsel avait remarqué qu'elles refusaient la sciure de bois sèche ou humide, qu'elles se noyaient dans le sang frais de Pigeon, mais qu'elles se nourrissaient également bien du corps de Cousins dont il arrachait la tête que de sang desséché et pulvérisé. Si l'on avait pris la peine de relire les ouvrages de ces observateurs, on aurait écarté de prime abord les récits fabuleux. MM. Bonnet et Laboulbène ont répété avec succès les expériences de Leeuwenhoek et de Rœsel; et, sans admettre l'opinion trop exclusive de M. Weslwood, — cet éminent Entomologiste

pense que les Larves consomment des parcelles de poils, de laines ou de plumes. — Maintenant que nous connaissons exactement la composition de la bouche, nous dirons que les Larves de Pulicides, années de mandibules pour déchirer et arracher, de mâchoires pour scier et couper, se nourrissent indistinctement de diverses matières organiques.

« Lorsque je reçus les jeunes Loirs dont j'ai parlé plus haut, ils étaient endormis, ils étaient dévorés par des nuées de Pulex fascialus Bosc. Ce sommeil et ce repos favorisaient l'accouplement et la ponte des Puces, les OEufs tombaient accompagnés des grains noirs desséchés, et le fond de la cage en était jonché. Chacun sait que les Loirs construisent un Nid garni de brins de paille et de plumes ; c'est au milieu de ces débris que les Larves trouvent des retraites assurées, les grains de sang et diverses matières organiques propres à leur nourriture; chez les Animaux hibernants, c'est donc pendant la période d'hibernation que se développent les Pulex; chez les Animaux errants, c'est surtout pendant l'allaitement, lorsque la mère est contrainte à séjourner à une même place; c'est aussi pendant la vieillesse, lorsque les infirmités condamnent les animaux à l'immobilité, que s'effectuent la ponte des Puces, la naissance et le développement des Larves; ainsi se trouvent expliquées ces apparitions extraordinaires de Puces, qui ont été tant de fois signalées. »

LES PUCES — PULEX

Caractères. — Les représentants de ce genre se reconnaissent à leurs yeux bien développés; tandis que dans le genre Bystrichopsylla et Typhlopsylla, ils sont nuls ou rudimentaires.

LA rUCE COMMUNE. — PULEX IRMTANS-

Gemeine Floh.

Caractères. — La Puce commune (fig. 1867j est bien connue : nous la figurons sous un fort grossissement. Nous avons déjà représenté (fig. 18(33 à 1865) ses pièces buccales ; nous ferons remarquer seulement que les palpes maxillaires sont formés de quatre articles, tandis que chez les autres espèces ils offrent une composition différente. Le chaperon est mutique, c'est-à-dire sans épines; les segments du thorax et de l'abdomen n'ont pas de rangées d'épines formant peigne.

LA PUCE COMMUNE

I»i-.( rilnition ïjéosrapliiuuc. — La PlICe

rommnne est connue pour une habitante de l'univers entier.

Slu-tirs, habitudes, régime. — C'est en

août et en septembre que ces Insectes nous importunent le plus ; et les natures un peu susceptibles ou sensibles la redoutent tout

Fig. 18C7. Fig. 18G9.

Fig 1867. — La Puce corn- i Fig. 1RG8. — Sa Larve. mune, très grossie. [ Fig. 1800. — Sa Nymphe.

particulièrement, ils sont plus terribles encore dans les pays chauds que dans nos climats tempérés. Une Femelle fécondée pond environ douze OEufs, grands, elliptiques et allongés, entre les fentes des planchers, dans les coins sales et poussiéreux. Cet emplacement qu'elles choisissent pour leurs pontes, surtout dans les chambres d'enfants, même dans les maisons nouvellement construites, a fait penser autrefois que les Puces émanaient des raclures introduites entre les planches des parquets lorsque celles-ci se trouvaient mouillées par l'urine. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les balayures qu'on saupoudre de son dans bien des endroits afin d'entraîner la poussière exercent une attraction spéciale sur les Femelles gonflées d'OEufs et que la malpropreté, le balayage imparfait des joints des parquets favorisent le développement des Larves.

En été, six jours suffisent au développement complet de la Larve à l'intérieur de l'Œuf; en hiver il leur faut une douzaine de jours, dans les chambres chauffées. La Larve (fig. 1868) apparaît sous la forme d'un petit Ver, blanc et grêle, dont la tète porte une corne frontale, des antennes, deux palpes et des yeux. Le corps possède, à son extrémité, deux pseudopodes et, sur les côtés, de petites soies qui offrent des points j d'appui à ses tortillements vermiculaires et lui permettent des déplacements assez rapides, llosel les a nourris de Mouches domestiques, de poussières humides imprégnées de sang, et de substances analogues qui les coloraient visiblement. Au bout de onze jours elles sont à

maturité, rejettent leurs excréments, et redeviennent blanches, puis choisissent leur résidence où elles se ménagent un petit coin pour se filer un petit Coron a la façon des Diptères Sipulides du genre Sciara, pour opérer leur Nymphose. Après s'être débarrassée de son ancienne peau, que l'on retrouve derrière elle, la Larve se transforme en une jolie Nymphe (fig. I8G9), ornée de deux petites pointes caudales en forme de pinces, sur laquelle on distingue fort bien chacune des parties qui composeront la Puce future. Sa teinte se fonce de plus en plus, et au bout de onze jours l'Insecte apparaît, en été, avec son costume brun foncé. L'évolution a duré en tout quatre semaines environ ; l'hiver, elle dure six semaines, dans les circonstances favorables. Le nouveau-né profite de l'avantage que lui donnent ses pattes puissantes pour quérir, en bonds prodigieux, sa subsistance; il peut demeurer longtemps affamé, mais ses piqûres sont alors d'autant plus sensibles. Comme il naît parmi les Hommes et les Animaux, sa peine ne tarde guère à être récompensée. Il enfonce, tout de suite, avec une perfection magistrale, ses lames effilées dans la peau et boit à pleines gorgées, toujours exposé à se voir troublé dans son festin, ou même à payer de la vie son plaisir. Lorsqu'il a échappé avec bonheur aux chasses qu'on lui fait tous les soirs, et lorsque le Mâle, beaucoup plus petit que la Femelle, a pu satisfaire ses amours, il a parcouru tout le cycle que lui avait tracé la nature.

Piqûre tle la Puce. — Lorsque la Puce Veilt

piquer, elle écarte les deux valves de la gaine qui protège ses lancettes, enfonce ces dernières et se met à pomper le sang. La piqûre de la Puce est désagréable, elle détermine sur la peau une petite tache rosée qui s'accompagne d'une légère tuméfaction chez les per sonnes dont la peau est fine et délicate.

Moyens tle détraire les Puces. — Pour détruire les Puces on peut employer certaines poudres insecticides à base de fleurs de Pyrôthre, de Staphysaigreou d'Absinthe, des aspersions d'eaux savonneuses, sulfureuses ou benzinées. Comme litière des chenils, on a recommandé les copeaux de Sapin (I).

Oressage des Puces. — Comme les Puces en agissent très lestement avec des créatures aussi distinguées que les Mammifères et même

(1) Voy. Héraud, Secrets de la Science, p. 464.

LA PUCE COMMUNE

l'Homme, il est bien permis à l'Homme de s'amuser à leurs dépens.

Aux Grands Jours tenus à Poitiers en 1579, en pleine guerre civile, Etienne Pasquier aperçut un soir une Puce sur le sein d'une noble, belle et vertueuse damoiselle, Catherine Desroches, dont la mère réunissait en sa maison les plus beaux esprits de l'époque. L'illustre avocat s'écria que cette Puce mériterait bien d'être enchâssée dans leurs papiers et qu'il ferait volontiers des vers sur un pareil sujet, et, le premier, avec la jeune fille qui avait accepté le défi, s'était hâté de chanter « cette Puce très hardie et très prudente a la fois, puisqu'elle s'était mise en si belle place et en lieu de franchise. » Toute l'assemblée applaudit à cette proposition et il en résulta un recueil de vers grecs, latins, français, italiens et espagnols (I). L'heureux Insecte ainsi célébré devint en peu de temps aussi célèbre que le Moineau de Lesbic et la Colombe de Bathylle. Cette puce, dit Garasse (2), a tant couru et sauté dans les esprits frétillants des Français, des Italiens, des Flamands qu'ils en ont fait un Pégase. A la lutte poétique dont il fut l'objet, prirent part, outre Et. Pasquier, Antoine Loysel, Achille de Harlay, président du Parlement, Barnabe Brisson, Rapin, Joseph Scaliger, Odet Turnèbe, qui fut plus tard conseiller au Parlement de Paris, Pierre Pithou, Scévole de Sainte-Marthe. Mademoiselle Desroches, l'héroïne, ou, comme le dit Dreux du Radier, la tenante de ce tournoi où tant d'illustres champions « étaient venus rompre leur bois », voulut honorer en leur répondant les poètes Chante-Puce .il y eut allusions nouvelles, compliments, traductions, répliques et force sonnets qui firent de ces Grands Jours de Poitiers un des événements du siècle.

D'autres poètes encore ont célébré la Puce.

Ecoutez Courtin de Cisse :

Pucelette noirelette, A'oirelette pucelette, Plus mignonne mille fois Qu'un agnelet de deux mois, lit mille luis plus mignonne Que l'oisillon de Véronne, Comme pourra mon fredon Immortaliser ton nom.

Ecoutez Claude Binet, un homme doctoral, presque un magistrat, un avocat en la cour du Parlement.

(1) La Puce de mademoiselle Desroches. Paris, 1582, in-4.

(2) Garasse, Rech. des Uech., V, 10.

Que dirai-je de la saignée, Qui par elle fut enseignée, Yen déplaise à l'antiquité La Puce a l'honneur mérité, Et non le Cheval qui se treuve Aux bras de l'Egyptien fleuve ; Car la Puce tant seulement, Avec un doux chatouillement, 'l'ire sans aucune ouverture, Le sang ennemi de nature.

Et cet autre barde des temps anciens qui disait :

T'accrochant sur un marbre blanc.

Tu en fais découler le sang Dont tes lèvres sont enporées, Car tu assailles, quand tu veux, Le front, le menton et les yeux Des belles dames empourprées.

Qui ne sait que le grave Boileau a fait sur son compte une énigme devenue célèbre :

Du repos des humains implacable ennemie, J'ai rendu mille amants envieux de mon sort, Je me repais de sang, et je trouve ma vie Dans les bras de celui qui recherche ma mort.

Depuis, les poètes ont à peu près renoncé à chanter les Puces. Toutefois Gœthe (1)en parle et nous ciLerons sa célèbre chanson :

Une Puce gentille Chez un prince logeait, Comme sa propre fille Le brave homme l'aimait, Et (l'histoire l'assure) Par son tailleur un jour Lui lit prendre mesure Pour un habit de cour.

L'animal plein de joie Dès qu'il se vit paré D'or, do velours, de soie Et de croix décoré, Fit venir de province Ses frères et ses sœurs, Qui, par ordre du prince, Devinrent grands seigneurs.

Mais ce qui fut le pire, C'est que les gens de cour Sans en oser rien dire Se grattaient tout le jour...

Cruelle politique!

Quel ennui que celai Quand la Puce nous piquo, Amis, ccrasons-la.

« Heureuse la joyeuse commère! » dit aussi un poète allemand. « La Puce, c'est le gymnaste en maillot brun, qui, dans ses bonds ca-

(1) Gœthe, Faust, trad. par Gérard. Paris, 1840, p. 60.

LA PUCE COMMUNE

pricieux et rapides, s'élance frais, serein, libre et joyeux, jusqu'au ciel ! (1) »

Mais alors les Puces étaient libres, elles ne connaissaient pas l'esclavage ; bientôt le monde galant mit a la mode les Puces captives, et d'autres, moins libéraux qu'Etienne Pasquier, imaginèrent d'enchaîner la délinquante surprise en des circonstances pareilles.

Au xvir siècle, malgré l'anatbème de Lafontaine :

Puissant Dieu du tonnerre, extermine les Puces !

l'incommode et indestructible Insecte jouit d'une véritable considération.

Heureux celui qui parvenait alors à en saisir une sur la personne aimée, la pauvre bêle était aussitôt enchaînée dans un médaillon de cristal et portée au cou comme une relique.

Desbarreaux, conseiller au Parlement, a raconté comment il emprisonna une Puce qu'il avait prise sur Marion Delorme.

Olaus Borch, en latin Borrichius, célèbre philologue, médecin et chimiste danois, mort en 1690, raconte qu'en entrant un jour dans la chambre d'une femme malade, cette femme le pria d'attendre la fin du repas d'une Puce attachée à sa main. Borch jeta les yeux sur cette main et vit en effet une Puce bien nourrie, liée à une petite chaîne d'or, et qui se repaissait du sang de sa maîtresse. Cette Puce vécut ainsi près de sept années (!) etne mourut que par la maladresse d'un domestique.

Quelquefois on attachait simplement la Puce à un meuble au moyen d'une chaîne d'une extrême ténuité. « On trouve à Augsbourg, écrivait Misson, en 1702, une assez plaisante babiole : ce sont des Puces enchaînées par le cou avec des chaînes d'acier. Cette chaîne est si délicate quelaPucel'enlève en sautant L'Animal tout enchaîné se paye à peu près dix sols. »

Alfred de Vigny (2) nous a montré la Puce enragée de mademoiselle de Coulanges.

«Les joues bienheureuses de mademoiselle de Coulanges pâlirent tout à coup, son beau front se contracta horriblement, ses doigts potelés prirent quelque chose de brun, gros comme la tète d'une épingle et sa bouche vermeille qui était bleue en ce moment s'écria :

(1) Les gymnastes allemands ont pour devise quatre F ,. ... FF disposes ainsi : . Ce sont les quatre initiales des adjectifs :

frisdt, fromm, fret, froh, frais, serein, libre, joyeux. (Note du traducteur.) (i) A. de Vigny, Conmltalions du Docteur Noir.

« — Voyez si ce n'est pas une Puce !

« — 0 félicité parfaite, s'écria Louis XV, d'un ton tant soit peu moqueur, c'est un grain (le tabac! fassent les dieux qu'il ne soit pas enragé.

« Et le docteur soigne la piqûre faite par la Puce à l'épaule d'albâtre de la maîtresse du roi. »

De l'esclavage auquel les belles dames réduisaient la Puce, a l'utilisation industrielle de ses talents dramatiques il n'y a qu'un pas — nous allions dire un saut.

On a su, depuis longtemps déjà, faire l'éducation des Puces, les dresser à des exercices et des tours extraordinaires, les donner en spectacle. Un est généralement porté à ne pas ajouter foi à ces récits ; ils sont cependant absolument véridiques. Voici d'abord la preuve que ce genre d'industrie n'est pas absolument nouveau (1).

Les merveilles que quelques auteurs rapportent à son sujet servent à justifier la force prodigieuse et l'adresse surprenante de quelques ouvriers qui ont su l'enchaîner et l'atteler à de petits chariots.

Au rapport de Mouffet, un nommé Marc, Anglais, avait fait une chaîne d'or de la longueur du doigt, avec un cadenas fermant à clef. Une Puce attachée par cette chaîne la lirait avec facilité et le tout, y compris le petit Animal, pesait à peine un grain.

Hoock raconte un fait encore plus surprenant. Un ouvrier Anglais avait construit en ivoire un carrosse à six Chevaux, un cocher sur le siège, avec un Chien entre les jambes, un postillon, quatre personnes dans le carrosse et deux laquais derrière, et tout cet équipage était traîné par une Puce.

Lemery dit avoir vu une Puce de médiocre grosseur enchaînée à un petit canon d'argent qu'elle traînait. Ce canon était long comme la moitié de l'ongle, gros comme un ferret d'aiguillettes, creux, mais pesant quatre-vingt fois plus que la Puce; il était soutenu par deux petites roues : en un mot il avait exactement la figure d'un canon dont on se sert à la guerre ; on y mettait quelquefois de la poudre et on l'allumait. La Puce intrépide n'était ni épouvantée, ni alarmée du feu d'une telle artillerie.

Kotzebue (2) raconte qu'il vit à Paris un matelot qui montrait au microscope des Puces dont il avait fait l'éducation. Une de ces Puces

(1) Geoffroy, Hist. abrégée des Insectes. Paris, an Vil, t. 11, p. G16.

(2) Kotzebue, Souvenirs de Paris en 1804.

LA PUCE COMMUNE

traînait un Éléphant proportionné à sa taille, cela va sans dire. Une autre, à la patte de laquelle on avait attaché une houle de métal au moyen d'une chaîne d'or, faisait rouler un carrosse à six Chevaux rempli de voyageurs et sautait gentiment malgré son fardeau.

A Londres, en 1829, dans le quartier de Southwark, un homme exhibe publiquement, dans une boîte éclairée, une Puce traînant une chaîne et un boulet et une autre traînant une voiture ; et à Nottingham, la même année, on montrait deux autres Puces savantes traînant, l'une un noyau de cerise enrichi de sculpture, et l'autre un petit canon d'argent.

Vers 1830, tout Paris put voir les Puces savantes sur la place de la Bourse pour la somme de soixante centimes. « Je les ai vues et examinées, dit Walckenaer (1), avec mes yeux d'Entomologiste armés de plusieurs loupes.

« Trente Puces faisaient l'exercice et se tenaient debout sur leurs pattes de derrière, armées d'une pique, qui était un petit éclat de bois 1res mince.

« Deux Puces étaient attelées à une berline d'or à quatre roues, avec postillon, et elles traînaient cette berline ; une troisième Puce était assise sur le siège du cocher, avec un petit éclat de bois qui figurait le fouet. Deux autres Puces traînaient un canon, sur son affût. Ce petit bijou était admirable, il n'y manquait pas une vis, un écrou. Toutes ces merveilles et quelques autres encore s'exécutaient sur une glace polie. Les Puces chevaux étaient attachées avec une chaîne d'or par leurs cuisses de derrière; on m'a dit que jamais on ne leur ôtait celte chaîne. Elles vivaient ainsi depuis deux ans et demi : pas une n'était morte dans cet intervalle. Quand elles ne voulaient pas traîner le canon ou la berline, l'homme prenait un charbon allumé qu'il promenait au-dessus d'elles et aussitôt elles se remuaient et recommençaient leurs exercices.

«Toutes ces merveilles étaient décrites dans un programme imprimé qu'on distribuait gratis et qui, sauf l'emphase des mots, ne contenait rien que de vrai et d'exact, n

En 1834, un sieur Cucchiani montrait à Paris des Puces revêtues de costumes militaires, et d'autres qui exécutaient des évolutions sur un champ de bataille, dansaient avec une certaine régularité, se battaient en duel, traînaient

(1) Walckenaer, Histoire naturelle des Aptères, 184i, t. III, p. 3GC.

des voitures et tiraient de l'eau avec des seaux proportionnés à leur taille (1).

Obicini fut un célèbre dompteur de Puces.

Un jour, le 16 janvier 1846, il eut l'honneur de jouer devant le roi Louis-Philippe. L'une de ses pensionnaires, une forte Puce napolitaine, nommée Lucia, eut même l'inconvenance de s'égarer dans le dos du duc d'Aumale. Celuici la retrouva le soir et la renvoya sous enveloppe à son propriétaire avec ces mots : « Elle a dîné. »

Obicini avait étudié d'une manière très approfondie les mœurs de ses pensionnaires : suivant lui les meilleures Puces, les mieux douées au point de vue de l'art dramatique, étaient les Puces lithuaniennes et les Puces russes. Saint-Pétersbourg nous prend nos chanteurs et nous donne ses Puces artistiques : c'est peut-être un libre échange imparfait.

« Elles sont si intelligentes, disait le signor Obicini, qu'on en fait absolument tout ce qu'on veut. Oune zour, lioune d'elles qui z'appelait Leonora et qui m'en voulait, s'est dissimoulée sous moi pendant plus de quinze jours et ni ma femme ni moi ne pouvions la retrouver. Et elle me piquait bestialement partout.

— Cela devait vous être bien égal, lui repartit quelqu'un, et vous êtes habitué aux morsures de vos élèves puisqu'on m'a dit que vous les nourrissiez vous-même ?

— Non, reprit-il, ce n'est pas moi qui les nourris tout à fait personnellement... c'est ma femmequi a ounepeaube aucoup plous douce... moi quand ze zouis mordoue, ça me démanze comme tout le monde.»

Eu 1845, à Londres, on voyait deux Puces appartenant visiblement au corps de l'artillerie royale, faisant la manœuvre avec un petit canon de bronze : deux autres artistes de la même troupe étaient attelés à un chariot et trois à un omnibus; enfin, une autre Puce traînait une chaîne composée de sept cents anneaux, quoique mesurant à peine dix centimètres, à laquelle était attachée une clé d'un travail non moins curieux. Il arriva même à ce pauvre diable de montreur de Puces un accident désastreux. Après avoir promené ses élèves dans les rues toute la journée, notre homme aimait à fréquenter, le soir, les tavernes bien achalandées dont il était lui-même le client assidu. Un soir, ayant trop pris de

(1) A. décore, les Animaux raisonnent. Paris, s. d., p. 91.

LA PUCE COMMUNE

grogs au gin, il laissa tomber sa boîte qui se brisa et laissa échapper ses pensionnaires tout harnachées, sur lesquelles il fut impossible de remettre la main.

Vers le môme temps brillait en Angleterre, dont il visitait tour à tour les principales villes avec ses artistes, un gentleman italien, qui se donnait le titre de professeur (pourquoi pas 1) et s'appelait signor Bertolollo. Il fit une fortune considérable et se retira de... l'enseignement. Des revers de fortune l'ayant contraint d"y rentrer à près de soixante ans, il donnait en 1875 des représentations très courues à New- York, Union Square, n° 30.

La troupe du signor Bertolollo comptait cent premiers sujets, tous appartenant au sexe faible, ceux de l'autre sexe étant reconnus rebelles à l'enseignement.

La représentation ouvrait par une passe d'armes entre Don Quichotte et Sancho Pan ça, montés sur de petits chevaux de papier et s'attaquanl à la lance avec résolution.

Après cela paraissait une Puce attelée à un chariot d'or pesant douze fois son propre poids et qu'elle faisait néanmoins rouler autour de la table, avec une de ses camarades trônant gravement sur le siège dans le rôle et le costume du cocher. Une Puce au début de ses études, entravée au moyen d'une chaîne et d'un petit boulet en or, la chaîne, longue d'un pouce, se composant de quatre cents anneaux, fut ensuite présentée au public. Enfin, il y eut un bal, auquel un couple de douzaines de personnages prirent part.

Au bout de la salle était l'orchestre, dont chaque musicien tenait son instrument en position classique.

Un quadrille de danseurs attendait au centre. Enfin, dans un coin, assis sur un sofa, un couple se livrait à toutes les apparences d'une flirtalion en règle. Tous ces petits personnages, très gentiment costumés, offraient vraiment un spectacle des plus curieux.

Une boîte à musique ayant fait entendre les accords d'une contredanse, tout le monde se mit en mouvement conformément au rôle spécial que chacun avait à remplir; les danseurs gigotaient en conscience; les musiciens avec leurs instruments attachés à leurs pattes se trémoussaient comme si leur vie en eût dépendu.

En 1876, à l'occasion des fêtes du jour de l'an, un montreur de Puces a exhibé, rue Vivienne, à Paris, les merveilles de son savoirfaire. Gaston Tissandierles a examinées atten-

tivement et les a décrites avec la plus scrupuleuse exactitude (1).

« Chaque objet exhibé est placé sur un petit plateau; on le voit très nettement à l'œil nu, mais, en s'armant d'une loupe, on peut en observer plus complètement tous les détails. On voit d'abord un carrosse lilliputien, véritable petit chef-d'œuvre de construction délicate. Quatre Puces y sont attelées, retenues au brancard par des ceintures qui les y maintiennent solidement. Une Puce est fixée sur le siège, et une mince tige, imitant le fouet de ce cocher d'un nouveau genre, est attachée à la patte de l'Insecte, qui la fait constamment mouvoir. Une autre Puce est fixée au siège de l'arrière. Les quatre Puces attelées cherchent naturellement à s'échapper; elles ne peuvent sauter, puisqu'elles sont retenues par la partie supérieure du corps, leurs efforts se traduisent par la marche et la progression en avant; elles font ainsi rouler le petit carrosse que l'on voit s'avancer plus ou moins vite.

« A côté du carrosse, deux Puces se battent en duel à la façon des Hannetons que les écoliers posent dans la cire molle. Elles sont attachées à l'extrémité de deux tiges verticales, et les deux petits morceaux de bois qu'on a adaptés à leurs pattes toujours en mouvement se croisent et s'entre croisent comme les fleurets des amateurs d'escrime.

« Plus loin un petit moulin à vent est mis en rotation par le travail d'une Puce. Celle-ci est attachée parle dos dans l'intérieur du moulin; en agitant ses pattes, elle fait tourner un cylindre monté sur un axe, et qui, par sa rotation, entraîne les ailes du moulin.

« Une autre Puce est attachée par la patte à une chaîne métallique, qui se termine par un petit boulet ; elle se trouve ainsi condamnée à la chaîne du galérien; et tantôt elle la soulève par ses sauts, tantôt elle l'entraîne avec elle quand elle marche.

« L'exhibition ne se termine pas encore là; le montreur de Puces vous présente un puits, dont la corde est tirée par le frottement des pattes d'une Puce, et l'on voit un seau qui est élevé au-dessous de la poulie, dans la gorge de laquelle passe la corde, comme dans les puits de campagne.

« Une Puce est enfin munie d'une selle, et l'on distingue à la loupe une petite poupée microscopique, découpée dans je ne sais quelle

(1) G. Tissandier, les Récréations scientifiques, p. 313.

LA PUCE COMMUNE

substance, et qui a la position d'un cavalier à cheval.

a Enfin, la représentation se termine par un coup de canon tiré par une Puce. L'appareil qui sert à celte opération est conçu d'une manière fort ingénieuse. Une Puce est attelée à un petit manège; en marchant, elle le fait tourner. Au côté opposé à l'attelage, un petit fil de platine porte à son extrémité inférieure une gouttelelte d'acide sulfurique. Le liquide arrive au-dessus de l'âme du petit canon : là il tombe sur une poudre placée sur le canon, et formée d'un mélange de chlorale de potasse et de sucre pulvérisé, qui, comme on le sait, a la propriété de s'enflammer spontanément au contact de l'acide sulfurique. Le coup part et fait entendre une détonation très appréciable. »

Il y eut encore nombre d'autres industriels cfui se livrèrent au dressage des Puces; nous citerons Charles de Wagner qui prenait le titre pompeux de directeur et dompteur des Puces, et nous reproduisons comme une curiosité le fac simile du prospectus qu'il distribuait à sa clientèle et que nous tenons de ses propres mains (fig. 1870).

Cette branche de l'enseignement est pénible peut-être, àconsidérerlapelile taille desélôves; toutefois, les Puces ont une enveloppe singulièrement coriace et raboteuse, et on peut les transporter sans ménagement au moyen de pinces en acier spéciales, traitement qui paraît ne les émouvoir à aucun degré. Les Puces sont expédiées aux éleveurs français, voire même tout éduquées, dans une simple lettre, par la poste, laquelle missive est gonflée d'une ouate où les Insectes intelligents peuvent braver le froid de la route ou l'étreinte du facteur inconscient de son précieux fardeau.

D'autre part, la durée de l'existence d'une Puce, suivant les lois de la nature, n'excède pas huit mois; et il en faut quatre pour les instruire.

Voici les moyens de dressage mis en œuvre pour les Puces. On arrive facilement, paraît-il, à faire traîner à une Puce un fardeau relativement considérable en l'attachant quelque temps à l'aide d'un cheveu ou d'un fil de soie très fin, à un obstacle fixe. Le cheveu disposé en nœud coulant est passé au cou de la Puce sur son corselet, de façon à ne pas l'étrangler; cette opération ne peut se faire qu'au moyen d'une loupe. Lorsque la Puce, après maints efforts pour s'échapper en sautant suivant son habitude, en comprend l'inutilité,

elle change ses bonds en marche régulière et il est alors aisé de l'atteler; elle déploie une force musculaire étonnante. Le reste de l'éducation exige une patience de prisonnier.

Un autre procédé consiste à enfermer les Puces dans de petites boîtes peu élevées, où elles se cognent fortement la tête chaque fois qu'elles essayent de sauter, on arrive à leur faire perdre celte habitude et à réduire leur allure instinctive en un trot correct et civilisé.

Il suit de là que les Puces, contrairement aux affirmations des ingénieux industriels qui les exhibent, ne sont nullement dressées ni savantes, comme ils le disent, elles sont uniquement attachées, et accomplissent leurs travaux, par le seul fait des efforts qu'elles font pour tenter d'échapper à la captivité.

Quant à la nourriture de ces artistes, elle ne consiste pas en autre chose que le sang de leur professeur.

Une femme, qui faisait faire des exercices à desiPuces savantes, lorsqu'elle voyait quelquesuns de ses Insectes fatigués refuser de faire leur service, relevait la manche de sa robe et les posait sur son bras. Les Puces la piquaient vigoureusement et la suçaient pendant quelques minutes; ainsi réconfortées, les petites bêtes reprenaient leurs exercices avec une nouvelle ardeur.

Mais, dira-t-on, comment pouvait-on, dans une salle où le public était appelé, voir ce merveilleux spectacle ? Il faut, en effet, ici une explication. Les spectateurs sont assis en face d'une toile pourvue de verres grossissants devant lesquels ils se placent l'œil, comme on le fait au Diorama, pour voir les paysages ou les monuments. Grâce au grossissement donné par la lentille, on peut admirer dans tous ses détails ce prodige de l'art.

La construction des objets servant aux Puces savantes, et principalement des carrosses, constitue une industrie qui paraît très prospère, et dont le siège serait en Prusse.

Les exemples que nous venons de cilerprouvent, une fois de plus, ce que la patience de l'Homme est capable de faire en contraignant les bêtes, et même les Insectes les plus insignifiants, à faire montre de certaines aptitudes que l'instinct seul delà nature ne saurait mettre en lumière.

Il est pourtant des Hommes qui ne jouent pas ainsi avec les Puces.

Ce sont les Hindous, qui, dil-on, en raison du dogme de la métempsycose, leur ont ouvert

LES RHYNCHOPRIONINES OU SARCOPSYLLINES.

Co7

Page 1