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LES ÉC1TONS — EC1TON

Die Ecitonen.

Caractères — Ils se distinguent des autres Myrmicines par leurs longues mandibules recourbées inférieurement, par leurs palpes maxillaires à deux articles, par leurs palpes labiaux à trois articles, par une fossette destinée à l'insertion des antennes, et qui est bordée en dedans par les crêtes frontales, en dehors par une éminence. Les yeux, très petits et simples, remplacent les yeux à facettes, ou manquent complètement; enfin les griffes des pattes sont bifurquées.

Distribution géographique. — Les EcitoilS

habitent le Brésil ; quelques-uns s'étendent jusqu'à Mexico ; on ne les connaît guère encore qu'à l'état d'Ouvrières.

Munir», habitudes, régime. — Bâtes (1)

donne de très intéressants détails sur la vie de ces Animaux, appelés Tuoca par les indigènes brésiliens.

Les Ecitons sortent, par groupes, pour se rendre au pillage. Ils sont accompagnés, dans ces excursions, par une Mouche (Stylogaster) qui plane au-dessus d'eux, avec un

(1) Bâtes, The Naturalist on the River Amazone.

rapide mouvement d'ailes, à un pied de distance, ou plus rapprochée; elle fond soudain au milieu d'eux, sans doute pour introduire un OEuf, à l'aide de sa longue tarière, dans quelqu'une des Larves qu'emportent les Fourmis.

Chaque espèce a ses habitudes particulières, des terres affectées à ses expéditions; leur manière d'avancer, l'organisation de leurs troupes de guerre, sont différents.

On distingue très bien des Ouvrières à grosse tête et des Ouvrières à tête plus petite, et la forme différente de leurs mâchoires prouve, chez certaines espèces seulement {Eciton hamata, erratica, vastator), qu'elles ne sont pas destinées toutes deux aux mêmes travaux ; mais dans la plupart des cas leurs dimensions présentent toutes les transitions, et Bâtes n'a pu trouver aucune différence dans les fonctions de ces deux sortes d'Ouvrières.

Un point difficile, dit Darwin (1), c'est-à-dire le fait que les neutres, chez diverses espèces de Fourmis, diffèrent non seulement des Mâles et des Femelles fécondes, mais encore diffèrent entre eux, quelquefois à un degré presque incroyable et au point de former deux ou trois castes. Ces castes ne se confondent pas les unes avec les autres, mais sont parfaitement bien définies, car elles sont aussi distinctes les unes des autres que peuvent l'être deux espèces d'un même genre, ou plutôt deux genres d'une même famille. Ainsi, chez les Ecitons, il y a des neutres, Ouvrières et Soldats, dont les mâchoires et les instincts diffèrent extraordinairement; chez les Cryptocerus, les Ouvrières d'une caste portent sur la tête un curieux bouclier, dont l'usage est tout à fait inconnu. Chez les Myrmecocystus du Mexique, les Ouvrières d'une caste ne quittent jamais le Nid; elles sont nourries parles Ouvrières d'une autre caste et ont un abdomen énormément développé qui sécrète une sorte de miel suppléant à celui que fournissent les Pucerons que nos Fourmis européennes conservent en captivité, et qu'on pourrait regarder comme constituant pour elles un vrai bétail domestique (voy. p. 120 et suiv.).

« On m'accusera d'avoir une confiance présomptueuse dans le principe de la sélection naturelle, car je n'admets pas que des faits aussi étonnants et aussi bien constatés doivent renverser d'emblée ma théorie. Dans le cas plus simple, c'est-à-dire là où il n'y a qu'une

(I) Darwin, Origine des espèces, p. 30-

LES ECITONS.

lie. 1027.

Fig. 1030.

Fig. 1031.

Fig. 11127. — Les Écitons (Eciton evratica) construisant un I Fig. 1029. — Eciton drepnnophora, vu de profil.

chemin couvert. Fig. 1030. — Eciton drepanophora, vu de trois quarts.

Fig. 1028. — Soldats sortis a la Bnite d'une alerte. I Fig. 1031. —Eciton drepanophora dévorant une Araignée.

Fig. 1027 à 1031. — Les Écitons ou Fourmis fourrageuses de l'Amazone (fac-similé d'après Bâtes).

seule caste d'Insectes neutres, que selon moi la sélection naturelle a rendus différents des Femelles et des Mâles féconds, nous pouvons conclure d'après l'analogie avec les variations ordinaires, que les modifications légères, successives et avantageuses n'ont pas surgi chez tous les neutres d'un même Nid, mais chez quelques-uns seulement et que, grâce â la persistance des colonies pourvues de Femelles produisant le plus grand nombre de neutres ainsi avantageusement modifiés, les neutres ont fini par présenter tous le même caractère. Nous devrions, si cette manière de voir est fondée, trouver occasionnellement dans le môme Nid des Insectes neutres présentant des gradations de structure; or, c'est bien ce qui arrive assez fréquemment.... »

« Bien qu'on puisse grouper ces Ouvrières en castes ayant des grosseurs diverses, cependant, point important, ces groupes se confondent les uns dans les autres, sous le rapport delà taille comme sous celui de la conformalion de leurs mâchoires. Des dessins faits à la chambre claire par sir J. Lubbock, d'après les mâchoires que j'ai disséquées sur des Ouvrières de différente grosseur, démontrent incontestablement celte gradation.

« En présence de ces faits, je crois que la sélection naturelle en agissant, sur les Fourmis fécondes ou parentes a pu amener la formation d'une espèce produisant régulièrement des neutres tout grands, avec des mâchoires ayant une certaine forme, ou tout petits, avec des mâchoires ayant une tout autre conforma- Brehm. — VIII.

lion, ou enfin, ce qui est le comble de la difficulté, àla fois des Ouvrières d'une grandeur et d'une structure données, et simultanément d'autres Ouvrières différentes sous ces deux rapports; une série graduée a dû d'abord se former, comme dans le cas de YAnomma, puis les formes extrêmes se sont développées en nombre toujours plus considérable, grâce à la persistance des parents qui les procréaient, jusqu'à ce qu'enfin la production des formes intermédiaires ait cessé. »

Ces Fourmis (I) qui n'ont pas de demeures fixes vont à la maraude par grandes bandes, visitant les buissons et les crevasses pour dévorer les Chenilles et les Insectes morts et privés d'ailes, ne craignant même pas d'attaquer les Xids de Guêpes pour s'emparer des Larves. Si une colonne rencontre une habitation sur sa route, elle l'envahit aussitôt, et fait promptetement place nette des Araignées, des Myriapodes et des Blattes qui peuvent s'y trouver. Deux espèces A'Ecitons sont complètement aveugles, mais cela ne les empêche pas de poursuivre leur proie aussi activement que celles qui ont les organes visuels bien développés.

Les Fourmis de San Domingo ont été observées avec soin par Th. Belt (2). Ces Insectes manifestent dans leur vie sociale un tel mélange d'instinct et d'intelligence, qu'on peut dire qu'ils sont pour le Naturaliste et pour le

(1) Wallace, la Faune des régions tropicales, p. 30.

(2) Th. Belt, The Naluralist in Nicaragua. London, H 75, et Hevue scientifique, 1876, tome X, p. 121.

Insectes. — 109

LES FORMICIDES.

philosophe un vrai problème, dont la solution devient de plus en plus difficile à mesure qu'on les étudie avec plus de soin.

Ces Fourmis, très nombreuses dans l'Amérique centrale, se nourrissent d'Insectes ou d'autres substances animales.

Elles n'ont pas de domiciles fixes, car elles quittent une localité, comme les Animaux carnassiers en général, dès qu'elles l'ont épuisée. Les maisons sont surtout visitées par une très petite espèce, YEciton prœdator, qui arrive par myriades d'individus, couvrant les murailles et les planchers, fouillant les moindres recoins et mettant en pièces très rapidement les Araignées et les Blattes qui ont le malheur de se trouver sur leur passage.

Tous les individus de cette espèce n'ont pas la même taille, les uns ayant une, les autres trois lignes de longueur.

Dans les forêts, on trouve aussi la même espèce ou une espèce très voisine, qui va par bandes larges de trois ou quatre pieds. A droite et à gauche, des éclaireurs vont mettre en fuite une foule d'Insectes qui ne tardent pas à tomber au milieu du corps d'armée principal, où ils sont bien vite saisis. Si ces Insectes cherchent à se réfugier sur des arbustes, les Fourmis se réunissent en grandes masses au pied de la plante ; quelques-unes s'engagent à la suite des captifs, qui refoulés sur les extrémités des rameaux sont obligés finalement de se laisser tomber sur le sol. Les Araignées seules savent éviter le danger en restant suspendues en l'air au moyen d'un fil lissé à la hâte. Quant aux Phalangides, grâce à leurs grandes pattes, ils peuvent rester immobiles au milieu des bandes ennemies sans aucun danger, se contentant de les élever dès qu'une Fourmi se propose de faire l'ascension de l'une d'elles ou de la placer dans un espace libre. Th. Belt vit un jour, tranquille au milieu d'une colonne en marche, une Sauterelle qui ressemblait beaucoup à une feuille verte, se confiant dans sa forme qui la plaçait en apparence dans le règne végétal. Cependant comme les Écilons ont l'organe visuel fort peu développé et même nul chez certaines espèces, l'explication quenous venons de rapporter laisse à désirer.

Les Insectes une fois saisis sont mis en pièces, et les divers fragments, portés à l'arrièregarde sont confiés à d'autres Fourmis chargées spécialement de les déposer temporairement dans des crevasses.

L'ECITON UAPACE. — ECITON RAl'JX.

Caractères. — Les Eciton rapax, dont les Ouvrières atteignent 13 millimèlres de long, sont les géants de ce groupe.

Mœurs, imiii tuiles, régime. — Ils parcourent les forêts, en colonnes qui forment de longues traînées absolument noires et semblent ravager principalement les Nids d'une espèce de Formica; du moins on a trouvé beaucoup de leurs cadavres mutilés sur les routes suivies par l'Eciton rapace.

L'ECITON LEGIONNAIRE. — ECITON LEGIONIS.

Caractères. — L'Eciton légionnaire est bien plus petit et se rapproche, au point de vue de la taille et de la coloration, de notre Myrmique rouge d'Europe (Myrmica rubra).

Mœurs, habitudes, réffime. — Le travail ne

semble pas non plus être divisé entre les deux sortes d'Ouvrières; du moins, elles se comportent de la même façon dans les expéditions. Elles ont été vues, assez rarement, par Bâtes sur les terrains sablonneux de Santarem ; mais elles y ont été d'autant mieux observées qu'aucune broussaille ne pouvait les masquer. Leurs troupes se composent de plusieurs milliers de Fourmis, qui s'avancent par larges colonnes ; lorsqu'elles se heurtent à quelque obstacle, elles en tentent l'assaut avec autant d'acharnement que les autres espèces.

Une fois Bâtes les vit creuser une mine sur le versant d'un tertre en terre meuble, jusqu'à 20cm,2 de profondeur, pour en extraire de grosses Fourmis [Formica). Les Ecitons doublaient et triplaient leur activité, en réunissant leurs forces, pour arracher leurs proies et les mettre en pièces.

L'observateur voulut collectionner quelquesunes des Fourmis assiégées, et creusa lui-même dans ce but. Ce procédé faisait parfaitement l'affaire des Ecitons, qui lui prenaient en toute hâte ses prisonnières entre les doigts, et Bâtes eut bien du mal à mettre quelques-unes de ces pièces en sûreté. Pendant le percement des galeries de mines qui devaient ouvrir une voie à ces pillards, les petites Ouvrières semblaient s'être partagé la besogne : tandis que les unes creusaient, les autres rejetaient au loin les monceaux de terre. Quand elles eurent fouillé plus profondément, et que les difficultés de l'entreprise furent accrues, le

L'ÉCITON CROCHUE.

travail fut encore divisé : des Ouvrières remontaient les chargements de terre du fond de la mine jusqu'au bord où les attendaient leurs camarades qui les débarrassaient de leur fard eau pour le transporter plus loin. De temps en temps aussi elles changeaient de rôle : les mineurs regrimpaient au dehors, les autres descendaient faire avancer la galerie. Mais sitôt que la première proie fut en vue, toute la troupe prit part à l'attaque, houspillant et harcelant l'ennemi en tons sens, glissant et dégringolant le talus aussi vite que possible. Au bout de deux heures tous les habitants du Nid étaient capturés, et les vainqueurs remontaient sur le tertre en pelotons isolés; ils se reformèrent en bas en colonne fermée occupant une étendue de 60 à 70 pas, et dont l'extrémité atteignait un petit tertre dur comme la pierre. La horde gravit celte éminence ; là, beaucoup d'Ouvrières qui alors avaient escorlé le convoi, les pattes vides, vinrent aider leurs camarades à hisser leur pesant butin ; puis toute la colonie disparut, par une ouverture supérieure, dans les profondeurs de l'édifice.

LEC1TOX CROCHUE. - ECITOX IIAMATA ET SCITON DREl'AXOPIlORA.

Caractères — Deux autres espèces trèscommunes d'Écitons [Ecilon hamata, et Ecilon drepanopkora) sont tellement semblables qu'il faut un examen très approfondi pour les distinguer; les dimensions de ces Fourmis varient énormément, dans chacune de ces deux espèces. On y trouve des pygmées d'un cinquième de pouce, à côté de géants d'un demipouce à grosses têtes et à mandibules énormes.

Mœurs, habitude», régime. — Jamais on ne les voit mélangées: toujours séparées, ces deux espèces parcourentparmilliers, en colonnes serrées, les rives boisées du fleuve Amazone. Avant de rencontrer un de leurs convois, l'attention du piéton est éveillée par le ramage et les voltiges inquiètes qu'exécutent dans les fourrés une petite troupe d'oiseaux d'une teinte unique qu'on a appelés les Grives des Fourmis. S'il avance encore de quelques pas sans prendre garde à cet avertissement, il se sent tout d'un coup assailli par ces petits brigands qui, par troupes, grimpent le long de ses jambes avec une rapidité extraordinaire, enfoncent leurs pinces dans la peau afin d'y prendre un point d'appui, et le piquent de toutes leurs forces en ramenant leur extrémité abdominale en avant. II ne res-

te plus d'autre ressource que de s'enfuir au plus vile pour échapper à l'autre bout de celte colonne d'attaque. Les petites bêtes ont si bien ancré leurs mâchoires, qu'en voulant les extraire on les déchire, et que leurs tôles restent souvent adhérentes à la plaie ; à l'origine elles ne songeaient pas à s'attaquer à l'infortuné voyageur ; mais celui-ci a commis la faute de troubler, par son approche, les manœuvres de ces Fourmis, qui sèment partout sur leurs routes la colère et l'effroi . Ce sont surtout les Insectes Orthoptères, les Araignées, les autres Fourmis, les Vers, les Chenilles, les Cloportes et tous les autres animaux principaux de cette classe, qui ont à les redouter. Les Écitons ne grimpent pas bien haut le long des arbres, aussi ne peuvent-ils importuner beaucoup les Oiseaux.

Bâtes croit pouvoir garantir que leur manière d'attaquer est la suivante : La colonne principale, par rangées de quatre à six guerriers, avance dans une direction déterminée, déblayant le terrain de toute matière animale, tant morte que vivante; dans ce but elle détache par ci par là de petites colonnes latérales qui fourragent sur les flancs de l'armée, et qui rentrent ensuite dans le corps principal. Lorsqu'au voisinage de la route suivie par l'expédition, elles découvrent une place particulièrement favorable, telle qu'un monceau de bois vermoulu où les Larves d'Insectes sont accumulées, elles font halte; une forte armée se rassemble en ce point; et ces êtres belliqueux recherchent chaque pertuis, pour en extraire les grosses Larves qu'elles apportent et dépècent au grand jour.

11 est intéressant de les voir ravager les Nids de Guêpes qu'elles attaquent parfois sur les buissons peu élevés. Elles rongent les couvercles papyracés des cellules, pour atteindre les Larves, les Nymphes ou les Guêpes déjà adultes, et les mettre en pièces, sans prendre aucunement souci des habitants offensés ni des sentinelles chargées de la défense du Nid.

Leurs troupes ne s'écartent jamais beaucoup des chemins battus; pourtant Bâtes qui les a suivis parfois pendant un demi-mille, ne leur a jamais pu assigner un Nid.

Il observa, un jour, une expédilion qui traversait un vallon étroit, et qui s'étendait sur une longueur de soixante à soixante-dix pas ; sans avant-garde ni arrière-garde. Toutes ces Fourmis marchaient dans le même sens; seulement, sur les côtés, quelques-unes reculaient de quelques pas pour avancer ensuite

LES FORMIC1DES.

de nouveau avec le gros de l'armée, ces mouvements de reculs, qui se communiquaient à toute la file extérieure, lui parurent constituer une mesure de précaution pour maintenir la troupe en ordre; car les serre-files s'arrêtaient parfois un instant pour toucher de leurs antennes leurs voisins de file, et leur transmettre quelque communication. Bâtes ayant bousculé le convoi, le trouble produit se communiqua à l'avant jusqu'à une distance de plusieurs pas; la troupe se mit alors à reculer jusqu'au point où le désordre avait eu lieu.

Toutes les petites Ouvrières portaient entre leurs mâchoires un paquet de Larves blanches qui fut prise d'abord pour leur couvain, mais qu'on reconnut plus tard pour leur proie, à la suite d'observations ultérieures. La conduite des Ouvrières à grosse tête méritait bien l'attention, dans ce convoi. 11 y en avait une par douzaine de petites Ouvrières environ; aucune n'était chargée, mais elles marchaient à vide, en dehors de la colonne, et à des intervalles assez réguliers. Cette remarque reçut son explication de ce fait que leurs tètes énormes, qui reluisaient au loin, émergeaient toujours au-dessus des autres tout en s'abaissant et en s'élevant suivant les petites inégalités du terrain.

Bâtes n'a jamais eu lieu d'observer que ces Ouvrières à grosse tête se fussent chargées de la défense des autres, ainsi qu'on pourrait s'y attendre d'après la dénomination de « Soldats » qui leur a été donnée; d'après lui, la structure de leurs mâchoires, du reste, ne leur permettrait pas de faire une morsure à l'ennemi.

Bâtes a vu aussi les Écitons prendre leurs ébats dans les rayons de soleil, se lécher et s'épousseter réciproquement, se reposant ainsi de leurs travaux.

D'après Belt, leur but est le plus souvent de s'emparer des Larves et des Nymphes d'une autre Fourmi appartenant au genre Hypoclinea. Ces Larves ou Nymphes sont logées au fond de trous creusés dans le bois mort, dans lesquels pénètrent pour les déloger les plus petits individus de la bande ravisseuse.

Les Hypoclinea cherchent bien à emporter au plus vite leur progéniture, mais elles ne savent point se soustraire à la dextérité des Ecitons qui s'emparent de leur proie avec une telle rapidité, que Th. Belt n'a jamais pu comprendre comment le transfert s'effectuait. Les

Hypoclinea, du reste, ne sont point molestées elles-mêmes et ne cherchent jamais à se défendre.

Les colonnes des Écitons en chasse sont doubles, car à côté des Fourmis qui vont en avant on trouve toujours celles qui reviennent chargées de butin; les unes et les autres paraissent avoir grande hâte d'atteindre leur but.

VFriion hamata ne fait pas seulement la chasse aux Larves A' Hypoclinea, il recherche aussi les Araignées, les Sauterelles, lesMyriopodes, etc., etc. : des individus isolés sont envoyés en reconnaissance sur les arbres pour découvrir des Nids de Guêpes ou même d'Oiseaux. Dès qu'une trouvaille est faite, connaissance en est donnée immédiatement au gros de l'armée, qui commence de suite l'ascension. Th. Belt pense même que c'est pour obvier à ce danger que plusieurs Oiseaux construisent leur Nid de telle façon qu'ils puissent facilement saisir avec le bec les éclaireurs, afin de les empêcher de faire connaître le résultat de leur enquête.

La demeure de YEciton hamata n'est que temporaire, comme celle des autres Ecitons. Th. Belt a pu en observer une placée dans une crevasse ouverte d'un côté.

Les Fourmis étaient réunies en grandes masses imitant un essaim d'Abeilles dans lesquelles se trouvaient des espaces vides formant comme des galeries vivantes où circulaient des Ouvrières chargées de butin ; au centre se trouvaient des Larves et des Nymphes. On pourrait aussi observer çà et là des Fourmis plus grosses que les autres, et armées de mâchoires énormes capables de faire de sérieuses blessures. Lorsque ces Fourmis émigrent (elles ne restent jamais plus de cinq ou six jours dans le même endroit), il est facile de le reconnaître; car dans ce cas tous les individus d'une colonne suivent la même direction, plusieurs portant des Larves et des Nymphes. De distance en distance on peut aussi observer des Fourmis d'une couleur plus claire que les autres qui vont tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, touchant leurs compagnes avec les antennes et paraissant remplir les fonctions d'officiers chargés de diriger la marche.

Les organes de la vision, avons-nous dit, sont nuls ou rudimentaires chez les Ecitons : sans doute que ces Insectes restent unis entre eux par le moyen de l'odorat. Th. Belt a vu, en effet, un jour, plusieurs Écitons qui suivaient sans hé-

LA FOURMI-PADICOUR.

sitation tous les détours faits par une première Fourmi envoyée en reconnaissance. Ayant eu ensuite l'idée de désagréger le sol en un point, les Fourmis s'arrêtèrent, allèrent à droite et a gauche comme feraient des Chiens de chasse qui ont perdu la piste, puis l'ayant enfin retrouvée, elles continuèrent leur route sans hésitation. D'autres Fourmis, telles que les Pseudomyrma, dont les yeux sont bien développés, chassent solitairement.

Pour terminer ce qui concerne les Écitons, rappelons encore les deux observations suivantes :

Th. Belt ayant mis un jour une petite pierre sur une de ces Fourmis pour l'empêcher de marcher, elle fut aperçue dans cette position critique par l'une de ses compagnes ; celle-ci alla porter cette nouvelle à d'autres, qui ne tardèrent pas à arriver en grand nombre. Les unes se mirent alors à pousser la pierre, les autres tirèrent la prisonnière par les pattes et toutes finirent enfin par la remettre en liberté. Une autre fois une colonne devait passer un petit ruisseau sur une branche placée en travers. Ce pont naturel, étant très étroit et paraissant retarder trop la marche, fut immédiatement occupé par des Fourmis qui se mirent des deux côtés de la branche en la tenant avec force, de façon à augmenter ainsi par leurs corps les dimensions du tablier du pont.

LA POURM1-PAD1COUR. — EC1TON CAiSADEySL.

Padicour-Ameise.

Mœurs, habitudes, régime . — - Bar eut

l'occasion en Guyane, auprès du fleuve Sinnamarv, d'observer la rencontre de deux convois de Fourmis qui se croisèrent; l'un était composé de Fourmis-Padicour [Eciton Canadense), l'autre de Fourmis-de-visite (Œcodoma).

« Les premières exécutaient une expédition, les secondes vaquaient à leurs occupations journalières, déchiquetaient les feuilles d'arbres, et couraient, allant et venant, chargées ou à vide. Les Écitons avaient découvert une sorte de viaduc, représenté par un bout de bois; les Fourmis-de-visite circulaient pardessous, et tout se passait dans l'ordre le plus parfait. Nous nous asseyons à terre pour observer la conduite de ces deux espèces si différentes, qui nous rappelaient deux castes humaines d'allures très différentes. Du côté des Fourmis-de-visile, beaucoup de force : cer-

taines d'entre elles rentraient chargées de bouts de feuilles dix fois plus grands qu'elles; aussi se heurtaient-elles souvent aux obstacles de la route, et parfois faisaient la culbute; mais toujours elles se relevaient et reprenaient leur route paisiblement, sans lâcher jamais leur fardeau. Rien de plus merveilleux que la façon vraiment scrupuleuse dont ces Fourmis accomplissaient leur mission.

Du côté des Ecitons, vivacité, adresse, circonspection; on s'en rendait bien compte en voyant leurs fréquents attouchements des antennes. Nombre de ces Fourmis, cramponnées les unes aux autres, comblaient les creux trop profonds, et nivelaient ainsi la route. Une idée malicieuse nous vint à l'esprit, nous enlevâmes le morceau de bois sur lequel les Ecitons se promenaient. Grande confusion ! Les individus à grandes mâchoires, qui semblent jouir d'une certaine considération, se retournent d'un rang vers l'autre, vont et reviennent; les autres font halte devant l'obstacle que représentent les Fourmis-de-visite. Par bonheur on découvre à quelques centimètres de là un nouveau bout de bois, de l'épaisseur d'un tuyau de plume ; on le met aussitôt à profit, mais il est trop mince, et ne livre guère qu'un passage trop étroit. L'embarras ne dure pas longtemps : une, deux, vingt, cinquante Fourmis s'accrochent de chaque côté, sur deux files, élargissant ainsi le chemin. La colonne défila sur ce pont vivant, pendant longtemps, sans doute (nous ne comptions pas les minutes), sans que ces pontonniers intrépides parussent fatigués.

Nous détruisîmes ce second pont, pour voir jusqu'où irait la bonne humeur et la prudence des unes, la patience et la ténacité des autres. Aussitôt, nouvelle confusion! Et, par malheur, aucun bout de bois, dans le voisinage, pour remplacer le dernier pont. Le désordre va toujours croissant. Un groupe d'Écitons, en peloton serré, s'arrête devant une bande d'OEcodoroes; celles-ci, dans la crainte de se voir isolées, les laissent passer. Les Écitons se montrent dès lors résolues : une trentaine d'entre elles, ou davantage, font irruption dans la colonne d'OEcodomes; le désordre est alors à son comble. Les Fourmis-Padicour les plus grosses, dont la force impulsive est encore accrue par leur charge, ne sont pas arrêtées en chemin ; mais les plus petites sont bousculées. Bien que renversées, elles forment encore un obstacle. Soudain, comme à un signal donné, se précipite une masse compacte

LES POHMIGIDES.

d'Écitons qui s'étend jusqu'à 20 ou 30 cent. A l'aide de leurs longues pattes, elles se cramponnent au sol, sur plusieurs rangées; d'autres leur grimpent dessus, formant un second étage, puis un troisième; et de la sorte elles établissent à la fois deux murailles vivantes à 5 ou 6 cent, de distance. Toute la colonne défile alors triomphalement, pendant que les Fourmis-de-visite se dispersent en tous sens, sans parvenir à se rassembler.

« Nous avions sous les yeux un spectacle sublime pour un observateur, et notre joie dépassa tout ce qu'on peut imaginer. Sans que nous nous en doutions, les heures s'étaient écoulées, et nous nous aperçûmes avec surprise que non seulement le soleil était au bout de sa course pour les habitants de la Guyane, mais encore que le ciel s'était couvert de nuages épais qui tournoyaient avec la pluie. Aussi, en quelques minutes, une véritable ondée mit en fuite observateurs et Fourmis. 11 faisait nuit déjà, quand nous atteignîmes nos abris. »

LES OECODOMES — OECODOMA (1)

Caractères. — Les OEcodomes, que l'on a distraits des Alla, sont voisines des Solenopsis; les Ouvrières ont une tête cordiforme; de chaque côté, on trouve, un peu au-dessus des antennes, tantôt une épine, tantôt une des crêtes frontales. Les antennes comptent quatre articles, les mâchoires sont triangulaires et dentelées ; les palpes maxillaires sont formés de quatre articles, et les palpes labiaux de deux articles. On trouve sur le prothorax des épines latérales dirigées en arrière, et autant sur lemétathorax ; entre les deux, on en voit au moins des traces. Le pédicule, pourvu de deux nodosités, est en carène. Chez les Femelles, très grandes, la tête est plus faiblement échancrée au sommet; en arrière, au-dessus des joues, elle est pourvue d'épines plus courtes; les crêtes frontales, les antennes et leurs fovéoles sont conformées comme chez les Ouvrières ; le métathorax possède aussi des épines, mais un peu plus courtes. Les Mâles, enfin, ont des antennes à treize articles ; leur tête, beaucoup plus petite, est située beaucoup plus bas que le mésothorax saillant auquel elle donne ainsi une apparence bossue et qui est couvert de poils jaunes contigus. En outre, chez le Mâle, comme chez la Femelle et chez l'Ouvrière, on

(1) Oîxoôô|io:, architecte.

trouve un ardillon sur la hanche antérieure. Les ailes des Fourmis sexuées possèdent une cellule marginale close, une cellule sous-maiginale, une cellule médiane, et vers le bord antérieur elles sont colorées en jaune. La configuration générale du corps est reproduite sur les figures.

LA FOURMI-DE-VISITE OU FOURMI COUPEUSE DE FEUILLES. — yECODOMA CEPIIJLOTES.

Visitenameise oder Zugameise.

Cette Fourmi-de-visite, appelée aussi Fourmi coupeuse de feuilles, Fourmi à parasol, Fourmi du Jl/anwc,estconnuesouslenomde« Sauba» dans toute l'Amérique du Sud où elle est très redoutée.

Caractères. — Elle n'a de chaque côté de la tête qu'une petite épine, deux épines sur le prothorax et deux autres sur le métathorax, au-dessus des hanches.

D'autres espèces du genre Œcodoma se distinguent par un plus grand nombre d'épines sur la tête, le thorax et le pédicule. On a, du reste, tout lieu de croire que parmi les Sauba des Brésiliens les Entomologistes européens ont confondu plusieurs espèces ayant entre elles des points d'analogie très manifestes.

Distribution géographique. — Elle habite

le Brésil et toute l'Amérique centrale.

Mœurs, habitudes, régime. — Elle dépouille

de leur verdure la plupart des arbres de grande valeur qu'on y a plantés ; et, dans les contrées où elle se trouve en masses considérables, elle rend l'agriculture presque impossible.

Les mœurs de ces Fourmis sont analogues, sous bien des rapports, à celles des espèces européennes décrites plus haut.

Elles construisent, dans les bois et dans les plantations, des tertres sinon très élevés du moins très étendus. Bâtes leur assigne un périmètre de quatorze pas, et une hauteur de 62mm,8; d'autres voyageurs parlent de 188mm, et de 251 millimètres. Ces dômes constituent seulement la toiture d'un Nid à couloirs, qui s'étend très loin dans le sol en largeur et en profondeur, et qui est pourvu d'un grand nombre d'ouvertures, généralement closes. Dans les tentatives faites pour débarrasser des Sauba le jardin botanique de Gara, on allumait du feu au-dessus des principales entrées donnant accès à leurs colonies, et on y injectait des vapeurs sulfureuses à l'aide d'un soufflet. Bâtes a vu ces vapeurs s'échapper par une foule d'ouvertures; l'une d'elles, entre autres, se trouvait à

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