LA FOURMI COUPEUSE DE FEUILLES
Fig. 1034.
Fig. 1032. Fig. 1033.
Fig. 1032. — Petite Ouvrière transportant un fragment Fig. 1033. de feuille, c'est-à-dire portant son parasol. | Fig. 1034.
Fig. 1032 à 1034. — Les Sauba ou Fourmis coupeuses de feuilles [GEcodama cephalotes), (fac-similé d'après Çates)
Grande Ouvrière, vue de trois quarts.
Ouvrière souterraine, vue presque de face.
soixante-dix pas de l'orifice d'insufflation. Les tertres sont formés de terre meuble, extraite des parties profondes du sol ; c'est pourquoi ils sont d'une couleur un peu différente de celle du terrain environnant.
Ces Fourmis, dit Wallace (1), se creusent dans le sol de très longues galeries dans lesquelles elles accumulent en grande quantité des fragments de feuilles qu'elles vont découper sur les arbres mêmes de la forêt. Des colonnes composées de myriades d'individus sont continuellement occupées à ce travail, et chargées de butin cheminent le long des sentiers. Une colonie occupe la même Fourmilière pendant un grand nombre d'années consécutives et les galeries peuvent alors se prolonger jusqu'à des distances très considérables, car M. Clarck en a vu une à Rio Janeiro passer sous une rivière ayant un quart de mille de largueur. Quant à la terre extraite de ces galeries elle est déposée au dehors formant des talus de plus de 40 pieds de circonférence et de un à trois pieds de hauteur.
L'essaimage de ces colonies se fait, exactement comme dans nos climats quoique à de plus grandes distances, vers le soir, au début de l'époque des pluies, en janvier et en février.
Les soins de la couvée sont abandonnés aux Ouvrières dont la taille varie de 4mm,5 à 15 millimètres, et qui se présentent sous trois formes :
Les Ouvrières proprement dites sont les moins grosses (fig. 1032); elles ont la tête pe-
(1) Wallace, La Faune des régions tropicales [Revue scientifique, 179, p. 29.)
tite. Les Ouvrières à grosse tête (fig. 1033), se divisent en deux groupes : les unes ont la tête glabre et luisante, et possèdent des ocelles sur le vertex ; les autres Ouvrières souterraines (fig. 1034), portent des poils à la partie antérieure et ne possèdent pas d'ocelles. Bâtes ne se prononce pas très nettement sur la structure de ces dernières. Plus loin, en parlant d'elles, il dit : « Lorsqu'on enlève le sommet d'un de ces tertres de Fourmis fraîchement érigé, c'està-dire ce qui lui sert de toiture, on découvre un puits, large et cylindrique, qui s'enfonce à62mm,8 au-dessus de la superficie. En le scrutant à l'aide d'un bâton, on peut pénétrer à une profondeur de 94 à 124 millimètres sans heurter le fond, et l'on commence alors à voir apparaître un petit nombre de ces gaillards vigoureux, qui sortent lentement et se mettent à escalader les parois de la mine. Ils ne sont pas aussi belliqueux que je le craignais; je ne les ai du reste jamais vus dans d'autres circonstances que celle dont j'ai fait le récit plus haut, et je ne puis deviner en quoi consistent leurs occupations spéciales. »
« A peine arrivés dans les plantations de Caféiers elles grimpent sur les arbres et au bout d'un quart d'heure chacune d'elles a taillé dans une feuille avec ses tenailles un morceau demi-sphérique d'un demi-pouce de long avec lequel elle s'en revient, le maintenant fortement à l'aide de ses mandibules au-dessus de sa tête. Quand du haut d'une éminence on embrasse du regard la grande route, sur laquelle s'avancent ces millions de petites bêtes en masse compacte, avec leurs étendards verts
LES FORMICIDES.
sur la tête, on croirait voir un énorme serpent vert rampant lentement sur le sol; et ce tableau se découpant sur un fond d'un gris jaunâtre est d'autant plus vivant que tous ces drapeaux sont agités par de légères ondulations.
« Après la guerre de Nicaragua, j'habitai longtemps la petite ville de Rivas.
« Dans une excursion entreprise dans le but de capturer des Papillons, je rencontrai une de ces colonnes chargées et profitai de l'occasion pour mieux étudier les mœurs des OEcodomes. Je voulus voir avant tout comment elles agiraient en face d'un obstacle que je dresserais sur leur route. Des deux côtés de leur étroit sentier croissait une herbe drue et haute à travers laquelle il leur était impossible de s'ouvrir un passage avec leur fardeau sur la tête. Je posai donc à travers du sentier une branche sèche, grosse d'environ un pied et je l'enfonçai dans le sol assez solidement pour que les Fourmis ne puissent passer en dessous. Les premières venues ne manquèrent pas de le tenter. Se glissant sous la branche autant que possible elles essayèrent ensuite de grimper par-dessus mais échouèrent dans cette tentative, rendue plus difficile encore par le fardeau qu'elles portaient sur la tête. Sur ces entrefaîtes d'autres Fourmis non chargées survinrent du côté opposé celles-ci réussirent à gravir sur la branche mais alors se produisit une telle cohue que les Fourmis non chargées furent obligées de se laisser glisser sur celles qui l'étaient et la plus épouvantable confusion s'en suivit. Faisant quelques pas le long de la colonne, j'aperçus les Fourmis porte-étendards, rangées en file serrée, attendant les ordres qui leur viendraient de la tête de la file.
« Revenu vers l'obstacle je vis à mon grand étonnement que la colonne avait sur une longueur de plusieurs pieds déposé la feuille, chaque Fourmi suivant l'exemple de sa voisine. Ensuite et simultanément des deux côtés, on se mit à miner le sol sous la branche et la besogne allait si rondement qu'au bout d'une demi-heure à peu près un tunnel était achevé. Alors chaque Fourmi reprit sa charge et le défilé continua dans le plus grand ordre. La route menait à une plantation de Cacaotier et là je ne tardai pas à découvrir la Fourmilière, que dès lors je visitai tous les jours. Un jour que j'y retournais, je rencontrai à une assez grande distance de l'édifice une colonne compacte qui en venait et dont tous les membres
portaient des feuilles, des Scarabées, des Nymphes, des Papillons, etc.
« L'activité semblait croître à mesure qu'on approchait de l'habitation. Il était clair queles Fourmis allaient abandonner leur ancienne demeure et je me décidai à suivre la colonne pour découvrir le nouveau domicile. Elle s'écarta bientôt de l'ancienne route et s'engagea dans une nouvelle, frayée dans l'herbe et conduisant à un endroit frais et élevé. Sur la grande route l'herbe était coupée ras, et des milliers de Fourmis travaillaient à la prolonger jusqu'à la nouvelle demeure . A l'endroit même où l'on élevait la nouvelle construction, l'animation était au comble. Des ouvriers de tous genres s'y pressaient : architecte, maçons, charpentiers, sapeurs, manœuvres.
« Quantité de travailleurs étaient occupés à creuser un trou dans le sol : ils emportaient de petites mottes de terres et les entassaient pour en faire un remblai. D'autres apportaient des fragments d'herbe, de paille, de ramilles et les déposaient dans le voisinage. Curieux de découvrir la raison qui les poussait à abandonner leur ancien domicile, une fois le déménagement effectué, je remuai le terrain à l'aide d'une pioche. A la profondeur d'un pied et demi je trouvai les Nids d'une grosse espèce de Hamstère, terreur des plantations de Cacaotier et dont les routes souterraines mettent à nu les racines des plus gros arbres. Il est vraisemblable que ces mineurs avaient endommagé la Fourmilière.
« Malheureusement, obligé de m'absenter le lendemain pour aller à San-Juan-del-Sur, je ne pus suivre le progrès du nouvel établissement, Quand je revins au bout de quelques jours, je le trouvai achevé et la nouvelle colonie était de nouveau occupée à fourrager dans les plantations de Caféiers. »
Les petites Ouvrières et les grandes Ouvrières, à tête glabre et luisante, appelées « Soldais » bien qu'elles ne soient nullement chargées de la défense, se montrent hors de leurs constructions, et sont une véritable plaie pour les habitants de ces contrées.
Premier grief : elles ravagent les plantations de Caféiers et d'Orangers.
Elles s'y rendent en troupes nombreuses; les petites Ouvrières grimpent sur les arbustes, s'installent sur le bord d'une feuille et y découpent, à l'aide de leurs mâchoires dentelées, et se servant de leurs pattes de derrière comme centre et point d'appui, une rondelle de la di-