‹ Merveilles de la natureChapitre 9 sur 412 · MŒURS, HABITUDES, REGIME. — CONSTRUCTIONS HORS DES NIDS · texte numérisé non relu

MŒURS, HABITUDES, REGIME. — CONSTRUCTIONS HORS DES NIDS

en sciant les tiges des petites plantes qui les gênent au moyen de leurs mandibules. Elles ne commencent pas ;\ les creuser à partir de leur Nid, mais elles fréquentent d'abord (quand elles se bâtissent un nouveau Nid, par exemple) toutes les lignes où elles veulent creuser des chemins, et travaillent à les construire sur toute leur longueur en même temps.

« Ce n'est qu'en observant d'une manière suivie qu'on se rend compte de tous les efforls qu'a coûtés aux Fourmis la construction de ces chemins, surtout dans les prairies.

« Ils ne diffèrent de ceux que font les Hommes qu'en ce qu'ils sont concaves au milieu et relevés sur les bords, de sorte que la pluie les submerge.

« Leur longueur, avons-nous dit, varie beaucoup. Ils peuvent s'étendre jusqu'à 80 et même 100 pas (60 à 80 mètres) de distance du Nid. Un seul grand Nid peut en envoyer huit ou dix. Quelquefois ils vont tous d'un même côté, ne s'écartant qu'à angle aigu les uns des autres ; c'est le cas quand ce côté est le seul à exploiter.

« Tout ce que nous avons dit se rapporte aux chemins des Formica rufa et pratensis.

« Les Lasius fuliginosus ne font ordinairement pas de chemins battus, leur passage d'un arbre à l'autre n'étant pas difficile. J'ai observé cependant dans quelques-unes de leurs'grandes colonies des chemins analogues à ceux des Fourmis précédentes, mais plus étroits quoique aussi distinctement creusés. Plusieurs routes semblables partaient d'un énorme Châtaignier non loin de Lugano, et se dirigeaient vers d'autres arbres. Les/,, fuliginosus sortaient du tronc de ce Châtaignier jusqu'à 3 mètres du sol.

« 3° Chemins couverts et pavillons. — Cette industrie est propre seulement à un petit nombre d'espèces suisses. Huber l'a si bien décrite qu'il n'y a presque rien à ajouter (1).

« Ces Fourmis sont avant tout les Lasius niger elalienus, puis les L. brunneus et emarginatus, enfin les Myrmiea lœvinodis, scabrinodis, etc. Elles ont aussi des plantes, des arbres même à exploiter malgré leur petitesse, mais ce sont surtout leurs Pucerons qu'elles veulent aller visiter en paix et protéger contre d'autres Fourmis ou contre leurs ennemis nombreux (Larves de Coccinelles, etc.).

« A cet effet le L. niger creuse des chemins analogues à ceux des /''. rufa, mais il a le plus

(I) Huber, tnc. cit., p. 198 à 201.

souvent soin de profiter de la terre de débla lorsqu'elle est humide pour couvrir ces chemins d'une voûte maçonnée. A certains endroits trop exposés, il sait percer des tunnels (fragments de canaux souterrains) qui ressortent plus loin pour se continuer dans un nouveau chemin couvert. Lorsque le chemin passe en un endroit abrité, tel que le pied d'un mur, les Fourmis suppriment la voûte, et il devient identique aux chemins ouverts des F. rufa ; il en est de même lorsque les L. niger traversent une grande route ; ils essaient bien de faire des voûtes, mais elles sont constamment détruites.

« On comprend quel aspect varié et intéressant présentent ces chemins. J'en ai vu un qui était entièrement voûté et fait en terre ; il avait un à deux centimètres de large sur un centimètre à peine de haut, et montait sur le pan d'un mur de six centimètres de hauteur sur six d'épaisseur. Il traversait ensuite le sommet de ce mur et redescendait de l'autre côté jusqu'à terre; tout cela pour passer d'une cour dans un jardin.

« Deux autres chemins de L. niger traversaient une route large de cinq mètres et demi.

« Ces chemins servent dans une colonie à conduire d'un Nid à l'autre; mais bien plus souvent ils aboutissent à une plante ayant des Pucerons sur les tiges. Arrivé au pied de la plante le chemin s'arrête, mais les Fourmis élèvent le long de la tige des galeries maçonnées qui enferment complètement les Pucerons, et cela jusqu'à deux ou trois décimètres au-dessus du sol. Elles y bâtissent même souvent plusieurs cases soutenues par les feuilles de la plante.

« Le L. niger sait enfin aussi se servir des détritus de l'écorce pourrie pour faire des galeries analogues le long des troncs des arbres où vivent des Pucerons (Chênes, Noyers); mais c'est surtout, comme l'a déjà fait remarquer Roger, l'industrie du L. brunneus qui ne vit presque que de cette manière, en cultivant d'énormes Pucerons d'écorce qu'il protège à l'aide de voûtes construites en détritus.

« Les Myrmiea ne font guère de chemins couverts. Elles bâtissent par contre des cases en terre sur les plantes autour de leurs Pucerons. Les unes sont en communication avec le Nid par une voûte en terre rampant le long de la tige ; les autres sont bâties entièrement en l'air, sans communication couverte avec le sol. Ce sont surtout ces dernières que nous appel-

LES FORMICIDES.

lerons avec Huber des pavillons. Les Pucerons, et surtout les Gallinsectes sont littéralement murés par ces Fourmis ; leur prison est du reste assez large, et une petite ouverture permet aux Fourmis d'y entrer et d'en sortir. J'ai observé un pavillon de AI. scabrinodis situé à quelques centimètres au-dessus du sol, sur un rameau de Chêne ; il avait la forme d'un cocon, et était long d'un centimètre et demi. Il recouvrait des Chermes que les Fourmis cultivaient avec soin. Quand les pavillons communiquent avec le Nid des Fourmis, celles-ci y portent souvent leurs Larves, et ils deviennent une simple dépendance du Nid. J'ai observé un pavillon bâti ainsi autour d'une plante par des Lasius emarginalus. Ce pavillon recouvrait aussi des Chermes.

" Notons en passant un fait qui se rapporte à celte industrie.

« J'avais établi des Tetramorium cœ&pitura dans unearèneentouréed'unmurdegypseen poudre qui les empêchait de s'échapper, carchaque fois qu'ils tentaient de l'escalader, le gypse s'éboulait et les renversait (j'appellerai pour abréger «arènes de gypse» ces arrangements dont je me suis beaucoup servi). Cela alla bien pendant une quinzaine de jours, mais alors il prit à mes Fourmis l'idée de tourner la difficulté en essayant de creuser délicatement un tunnel dans le gypse. Plusieurs essais échouèrent, le tunnel s'éboulant à mesure qu'elles creusaient, mais, après de longs etforts, elles finirent par réussir et par percer mon mur de gypse dans toute son épaisseur a plusieurs places; un de ces tunnels se bifurquait même dans l'intérieur du mur. 11 me suffit d'un léger attouchement pour faire ébouler le gypse et combler tous leurs tunnels, mais il paraît qu'elles avaient perfectionné leur méthode de creusement, car dès lors elles en refirent partout en quelques heures, à mesure que je les détruisis. Je les laissai alors tranquilles et elles s'enfuirent avec leurs Larves et leurs Nymphes.

« Ce fait montre combien les Fourmis savent varier leur industrie. »

« Pour en revenir aux routes couvertes ou tunnels (1), ajoutons qu'en dehors des usages ci-dessus mentionnés ils ont encore un but spécial, celui de garantir contre les rayons du soleil. Autant les Fourmis aiment le printemps et l'automne, et savent en utiliser la chaleur pour l'élevage de leur progéniture, autant elles

(1) Buchner, loc cit., p. 132.

évitent avec soin l'ardeur du soleil de midi des mois d'été dont l'effet est de dessécher rapidement leurs petits corps.

« Aussi s'airangent-elles de manière à ne travailler par les chaudes journées que le matin et le soir, en en réservant le milieu à la sieste. Elles agissent en cela précisément comme le font les hommes, quand la température est trop élevée, ou dans les pays du Midi.

Lespès a surtout observé ces mœurs chez les Atta barbara, une de ces espèces de Fourmis glaneuses, que l'on trouve sur le rivage de la Méditerranée. Moggridge a constaté le même fait. Lespès a vu aussi les Fourmis travailler la nuit par un beau clair de lune, tandis que Moggridge les a surprises travaillant même «par une nuit sans lune ni étoiles». Ces faits ainsi que les observations de Gould, Huber, Kirby, Hatzeburg, Forel et autres, tranchent la question si souvent agitée depuis Aristote sur le travail nocturne des Fourmis.

<« Aristote le premier a avancé le fait, souvent constaté depuis, du travail nocturne des Fourmis à l'époque de la pleine lune, fait qui depuis a été établi de la manière la plus évidente. Forel observa une colonie de Fourmis des prés, qui, durant les fortes chaleurs du mois de juillet, ne sortaient point du Nid tout le long du jour; le soir arrivé, elles en surgissaient par milliers, couvraient toutes les routes, et se mettaient en quête des Pucerons éparpillés sur les arbres. Par une nuit très sombre, s'étant muni d'une lanterne, il les trouva établies sur les arbres et les buissons, en compagnie de leurs bien-aimés enfants adoptifs.

« Celte activité continua toute la nuit et ne se ralentit pas encore le lendemain matin. Forel eut occasion de faire la même observation à propos d'autres espèces ainsi que sur celles qu'il gardait dans son vivarium. Pendant les chaleurs, il vit constamment les habitantes de celui-ci sur pied toute la nuit, tandis que par les temps froids elles dormaient. On peut constater, au printemps, un phénomène tout opposé. A cette époque les Fourmis quittent leurs Nids entre huit et neuf heures du matin pour y rentrer déjà entre cinq et six heures du soir. C'est à l'aide de leurs antennes que celles qui travaillent par les nuits sombres semblent se diriger, tandis que les espèces dont les antennes sont relativement petites et les yeux plus développés (telles que les Polyergus rufescens, Formica rufa et autres) préfèrent généralement le jour à la nuit. Aussi leurs mou-

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