‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 17 sur 43 · LES TÉLÉGRAPHES · texte numérisé non relu

LES TÉLÉGRAPHES

cri vit pour et contre le système présenté par Bersgtrasser. Les graves esprits de l’autre côté du Rhin déclarèrent les idées de l’Hanovrien impraticables. L’Angleterre , dont le Hanovre était déjà le pied à terre sur le continent, adopta le système de Bergstrasser, fit compter à l’auteur une somme de cinq mille livres sterlings à titre d’encouragement , s’empara de sa théorie et la perfectionna , à la grande surprise des gazetiers et des savants allemands , qui gémissaient de voir la Grande-Bretagne employer si mal son argent.

Quoi qu’il en soit, les recherches d’Amontons et de Bergstrasser n’avaient pas hâté la. naissance officielle de l’art télégraphique. La France, avec ce superbe dédain qui la distingue à l’endroit du génie de ses enfants, ignorait jusqu’au nom du modeste et patient académicien qui avait voulu l’ennichir d’une idée merveilleuse, et l’Angleterre, satisfaite d’avoir splendidement récompensé un étranger pour la découverte d’un instrument dont elle n’avait pas encore mesuré l’importance politique , se pavanait entre son sucre et sa cannelle, sans chercher à tirer parti de son achat.

Il était réservé à la révolution française d’adopter la science télégraphique et de l’associer à ses grandeurs et à ses victoires.

Plusieurs systèmes de transmissions de mots ou de signes, avaient été présentés à la Convention nationale. Mais le 22 mars 1793, cette Assemblée s’arrêta à la méthode dont l’abbé Chappe était l’auteur.

Cet abbé Chappe n’était ni un savant, ni même un académicien, c’était tout simplement un homme sérieux, patient, sagace, trèsintelligent et très-opiniâtre dans le travail, et qui ne devait sa découverte qu’à un heureux hasard. Etant au séminaire, cet abbé avait eu l’idée, pour correspondre avec ses frères placés dans un pensionnat situé vis à vis ses fenêtres, et à une assez grande distance, de composer un attirail complet de télégraphie et d’inventer des signaux. C’était cette théorie et cette pratique, singulièrement perfectionnées par le célèbre horloger Bréguet, que l’abbé Chappe et son frère venaient offrir à la Convention nationale, le 22 mars 1793.

La Gonveiition nationale, ne perdait point de temps quand il s’agissait de consacrer par un assentiment législatif, une conquête utile à la République. Dès le 4 avril, Lakanal, rapporteur de la commission nommée pour examiner le système de l’abbé Chappe, rend compte des expériences qui ont été faites sur une ligne de neuf lieues; elles ont réussi, et l’on a calculé qu’une dépêche de Paris à Valenciennes, pourrait être expédiée, transcrite et publiée en 13 minutes 40 secondes. Les applaudissements éclatent dans toutes les parties de la salle et, séance tenante, l’assemblée vote d’enthousiasme les fonds nécessaires à la confection de la première ligne ; la direction en est confiée au ministre de la guerre, et l’abbé Chappe reçoit le titre d’ingénieur télégraphique aux appointements de lieutenant du génie. La récompense était minime; mais la fièvre civique qui enflammait tous les cœurs, rehaussait considérablement les Spartiates témoignages de la reconnaissance législative.

La ligne télégraphique de Paris à Lille fut terminée en 1794.. Par un heureux hasard, la première nouvelle qu’elle transmit au gouvernement fut celle de la reprise de Coudé par les troupes républicaines. Le dernier soldat français est à peine entré dans la place que la Convention est instruite de ce glorieux événement*; l’Assemblée décrète aussitôt que l’armée du nord a bien mérité de ta Patrie, et que désormais Condé se nommera nord-libre. Une heure après le vote, le président annonce que le décret est arrivé à sa destination et que tout le monde, citoyens et soldats, y applaudit. Cette petite scène de jonglerie patriotique et scientifique a tout le succès qu’on devait on attendre. La Convention décrète de nouvelles lignes pour rattacher Paris aux frontières, afin de corroborer de plus en plus runité du gouvernement de la France.

La Convenlion nationale ne vécut pas assez longtemps pour inaugurer les lignes qu’elle avait votées, pour créer celles qu’elle désirait créer encore ; mais cette assemblée eut du moins la glorieuse initiative d’un bienfait qui valait mieux iiue vingt batailles gagnées.

LES TlLEGRAPHES

LES TÉLÉCUAPIIES.

En 1798, la ligne de Lille fut continuée jusqu a Dunkerque; Buonaparte, en 1803, la prolongea jusqu’à Bruxelles avec embranchement sur Boulogne. En 1809 et 1810 on y rattacha Anvers, Flessingue et Amsterdam.

La ligne de Strasbourg avait été créée en 1798, et ramifiée jusqu’à Huningue. La ligne de Paris à Brest date de la meme année. En 1799, le directoire fit la ligne du midi, qui s’arrêta à Dijon. En 1805, l’empereur la prolongea jusqu’à Milan et en 1810 jusqu’à Venise. La restauration fit la ligne de Lyon à Toulon, et depuis on en établit une autre de Paris à Bayonne par Orléans et Bordeaux, enfin de Paris à Bouen et au Havre avec embranchement sur Boulogne.

La télégraphie en usage aujourd’hui, est à peu de choses près celle perfectionnée par les frères Chappe et par Bréguet.

Il a été question, en 1843, de fonder des télégraphes de nuit ; les chambres votèrent même un crédit assez considérable pour les études et les essais de cette adjonction parasite au télégraphe de jour : mais, soit que les préoccupations politiques eussent entravé les études, soit, ce qui est plus probable, qu’un examen jiliis réfléchi ait démontré l’inutilité de ces nouveaux établissements, on n’en a plus entendu parler, et les télégraphes nocturnes sont restés dans l’obscurité, d’où sans doute ils ne seront jamais tirés.

Le télégraphe n’est pas constamment occupé par les nouvelles politiques ; on s’est demandé, dans ces derniers temps, s’il ne pourrait pas être mis à la disposition des particuliers et au service de leurs iidérêts, de leurs caprices et de leurs plaisirs. Nous ignorons si une pareille demande a été faite sérieusement; mais ce que nous savons bien, c’est que le gouvernement assez stupide pour exaucer les vœux de l’agiotage politique ou de l’agiotage purement financier, ne tarderait pas à se repentir de sa faiblesse ; c’est que confier une force publique, telle que le télégraphe, aux mains du premier quidam assez riche pour la payer, ee serait suspendre les clefs des arsenaux de la France à la proue des galères de Brest et de Toulon, et offrir comme une proie à raudace d’un incendiaire ou d’un

-ISS DÉCOUVERTES — INVENTIONS.

assassin, l’honneur, la gloire et la liberté de la patrie. Dieu nous préserve des télégraphes-omnibus et du télégraphe de nuit !

Dans les temps calmes, sous l’autorité d’un gouvernement régulier, le télégraphe est appelé à rendre d’immenses services. L’âme, l’unité de la puissance publique, se révèlent pour ainsi dire , grâce à lui, sur les points les plus éloignés du territoire. Avec lui, dans les temps de guerre, on peut relever l’esprit public, improviser en une heure des bataillons, organiser la victoire. Mais à une époque de déchirements, d’incertitudes politiques, de factions menaçantes, osons dire la vérité, le télégraphe est inutile, s’il n’est pas un embarras.

« La télégraphie, a dit M. Denys, est de tous les ressorts employés par le gouvernement, l’un des plus puissants comme il en est le plus rapide. C’est aujourd’hui la sécurité de l’État, sa force administrative... selon nous, et même quand on y regarde bien, le télégraphe se trouve être, dans l’organisation sociale, l’expression la plus active du génie de la civilisation. »

D’accord; mais l’honorable M. Denys pensait-il, en écrivant ces lignes, à l’extrême difficulté des temps où nous vivons? pensait-il à ces brigands, gladiateurs stipendiés de tous les partis. Janissaires ou Strelitz à la solde de l’étranger, qui préludent d’ordinaire au pillage et à l’incendie des monuments publics de nos villes, parla destruction des télégraphes? N’a-t-il pas compris, l’histoire à la main, que l’extrême civilisation touche de bien près à l’extrême barbarie, et que longtemps avant d’être vaincus par les Suèvea, les Francs, les.Gépides et les Germains, sur le champ de bataille, l’empire romain l’avait été dans le Forum par les soldats prétoriens et la populace de Constantinople. Les inventions, même les plus sublimes, ne sauvent pas les nations; Archimède, malgré son génie, ne parvint pas à garantir Syracuse d’une sanglante prise d’assaut, et les télégraphes, quoique portant en eux le germe de la civilisation , ne retarderont pas la décadence delà France, si l’heure marquée par les immuables décrets de la Providence vient à sonner.

lÆS TÉLÉGRAPHES.

Les vieux systèmes de perfectionnement de la télégraphie n’ont pas suffi à cette soif de locomotion morale et animale qui dévore notre vieille société. On a cherché dans l’électricité un moyen encore plus rapide de communication , on l’a trouvé.

Chose extraordinaire ! la télégraphie électrique avait été controversée dans quelques académies avant 1790, et on s’en occupait en Espagne, en 1796. L’établissement des chemins de fer en a ravivé l’idée et l’a mise d’autant plus en faveur, que le voisinage des rail-ways en rendait la réalisation moins onéreuse. On a donc construit des télégraphes électriques à Munich, en Belgique, le long du chemin de fer de Londres à Bristol, et messieurs Weathstone et Cooke, auxquels on est redevable de cette application, de l’électro-magnétique , en ont terminé un depuis quelques années , de Paddington à Slough , le long du Great Western rail-way.

Leur appareil se compose de fils d’archal supportés par des pieux le long de la voie et qui servent de conducteurs. Les signaux se font à l’aide d’aiguilles magnétiques adaptées à un cadran sur lequel figurent les lettres de l’alphabet et d’autres signes. La transmission du fluide électrique par un petit appareil galvanique, fait prendre la même position aux aiguilles placées aux deux extrémités de la ligne, en sorte que le signe indiqué à l’une d’elles avec la main se répète naturellement à l’autre. Pour donner l’avis au stationnaire, un petit marteau soulevé par un courant électrique, frappe sur un timbre.

Ce système de la télégraphie, qui s’est perfectionné depuis son établissement sur la ligne de Paddington, et qui est susceptible de se perfectionner encore, a en lui un très-grand inconvénient. C’est la facilité avec laquelle il peut être détruit par accident ou par malveillance. Il suffit, en effet, de la rupture des fils pour couper toute communication entre deux stations. L’épreuve de cette fâcheuse possibilité a été faite à Paris lors des événements de 1848. Le télégraphe électrique qui suit le chemin de fer de Rouen a été mutilé , et Rouennais et Parisiens se sont trouvés tout à coup

en arrière de trois siècles; car le flux de la barbarie monte plus vite que celui de la civilisation, et un homme civilisé, trompé, dans son attente, devient riiille fois plus stupide et plus embarrassé que l’homme barbare qui s’est familiarisé dès son enfance avec les accidents, résultats nécessaires de son impuissance.

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