CHAPITRE XV
LES
LEHRES ALPHABÉTIOCES.
ChiflVes arabes. — Les croisades. — CliHlVes romains, — Les sourds-muets, etc.
Les lettres sont les caractères représentatifs des éléments de la voix. Les peuples différant entre eux de figure, de lempérainent, d’organisation morale et physitiue, les lettres ou les sons (pii expriment la pensée ont dii être variés à l’infini.
Notre civilisation date d’hier, et nous foulons aux pieds les ossements de cent nations puissantes dont nous pourrions même
DÉCOUVER'l'ES — IINVEiNTlONS.
ignorer l’existence , si elles n’avaient pris soin de joncher de leurs monuments et de leurs énormes cités- les larges continents de l’Asie et de l’Afrique. Des Mèdes, des Perses, des Assyriens et des Egyptiens, il ne nous reste plus que des pierres... C’est un héritage que nous ne laisserons même pas à nos arrièresneveux. Leur langue s’est perdue dans les cataclysmes politiques; et les lettres ou les caractères assyriens, mèdes et persans, sont aussi indéchiffrables pour nous quê les hiéroglyphes beaucoup plus • modernes des Egyptiens, que les points tracés sur les dolmens druidiques, que les caractères celtiques, rhuniques, mongols, tartares, caucasiens et éthiopiens.
Beaucoup de gens prétendent, nous le savons bien, interpréter et les inscriptions celtiques de notre vieille Bretagne et les hiéroglyphes des pyramides d’Egypte. Les lumières merveilleuses que ces grands hommes se' donnent sont sans doute véritables, mais nous ne pouvons nous défendre d’un vif sentiment de surprise en voyant un siècle qui ne croit plus à rien, des sociétés gangrénéespar le scepticisme et le matérialisme, ajouter foi si facilement à des découvertes littéraires- et scientifiques fort controversables. L’imprimerie a mis au jour un grand nombre de.belleset importantes vérités; mais l’imprimerie a aussi — et surtout depuis qu’elle a cessé d’être un sacerdoce pour devenir un métier — fait éclore bien des mensonges, multiplié bien des hérésies de toute espèce, fortifié bien des charlatanismes. Et après le charlatanisme du courage , il n’y a rien de si bas et de si méprisable au monde que le charlatanisme de la science.
Il n’est pas possible , écrivait au dix-huitième, siècle un savant grammairien, d’imaginer un corps de lettres élémentaires qui soient communes à toutes les nations; et les caractères chinois, que l’on cite avec tant do complaisance comihe un spécimen d’universalité, ne sont connus des peuples voisins que }iarce qu’ils ne sont pas les types . des éléments de la voix, mais les symboles immédiats des choses et des idées : aussi les mêm'es caractères sont-ils lus diversement pai’ les difféienls peuples qui en font
r.ES LETTRES Ai.RUABÉTIQUES. ^iü3
usage, parce que chacun d’eux exprime, selon le génie de sa langue, les différentes idées dont il a les symboles sons les yeux.
Nous en sommes, bien fâchés pour les partisans du cosmopolisme, pour ces docteurs vains’ et superficiels qui veulent détruire la vénérable idole de la patrie pour mettre à sa place je ne sais quel fétiche de tendresse et d’affection universelle; mais les hommes ne pourraient pas, même en y mettant beaucoup de bonne volonté, parler la même langue : la disposition anatomique et physiologique de chaque peuple, le climat, les sites, les vents, tout s’y oppose. Et quand la pensée humaine ne revêt pas la même forme, ne brille point dans la même euphonie, n’éclate, ne soujiire. ou ne souffre pas dans les mêmes syllabes, cette communauté de sensations, d’intérêt, de plaisir, de gloire peut' être, mais à coup sûr de démoralisation, qu’on appelle le cosmopolisme, n’existe plus et no doit plus exister. Le cosmoj)olisme de ces novateurs ne peut vivre (|ue dans leur imagination ou dans les livres, — hélas ! trop lus par les simples, — des émules et des continuateurs de Cyrano de Bergerac.
Les Grecs , — car l’antiquité i)Our nous se borne à (luelques milliers d’années, et les Hébreux et les Grecs sont les régnlateurs de nos conjectures en histoire, en philosophie et en chronologie, — tirèrent leurs caractères des lettres phéniciennes ou hébraïques. Scaliger, Waltorn, Bûchait, l’ont prouvé avec quelque ajiparence de raison. Les lettres latines, celles dont nous nous servons encore aujourd’hui , étaient employées plusieurs siècles avant le roi Numa dans les pays qui avoisinaient Borne naissante; enfin les caractères allemands, hongrois, magyares, polonais, moldaves et valaques, que l’on voit encore en usage aujourd’hui, sont les derniers débris de ces civilisations inconnues que l’irruption des barbares étouffa sur les divers points de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Au surplus, des livres spéciaux et pleins d’un intérêt puissant ont été écrits sur l’histoire des lettres et la génération des alphabets qui ont eu cours ou (jui sont encore en usage.
Nous nous garderons bien de donner à ce récit autre chose que ce qu’il doit avoir : de la clarté et de la précision.
On doit regarder l’invention des chiffres comme une des plus utiles et qui fait le plus d’honneur à l’esprit humain. Cette invention est digne d’être mise à côté de celle des lettres de Vaiphabet. Rien n’est plus admirable d’exprimer avec un petit nombre.de caractères, toutes sortes de nombres et toutes sortes de mots. Le mérite de cette invention consiste surtout dans l’idée qu’on a eue de varier la valeur d’un chiffre en le mettant à différentes places, et d’inventer un caractère zéro, qui se trouvant devant un chiffre, en augmentât la valeur d’une dizaine.
On appelle assez improprement chiffres romains, les lettres de l’alphabet romain. Ce mode de chiffrer avec des lettres fut en vigueur en Europe et principalement en France, jusqu’au seizième siècle. Ce ne fut, en effet, que vers l’année 1549, sous le règne de Henry II, que les chiffres romains furent remplacés sur les monnaies par les chiffres arabes.
Et pourtant, les croisades avaient apporté eu France, en Angleterre, en Italie et en Allemagne, les chiffres arabes. En 1233, les actes publics, en Angleterre, sont datés en chiffres arabes; les feuillets du grand antiphonaire de la cathédrale de Pise sont marqués avec ces chiffres; en Allemagne et en France, des monastères, des tabellions, des particuliers même, exprimaient les quantièmes en signes arabesques.
D’où les Arabes tenaient-ils ces signes rapides, élégants, précis, qui se peignent aussi vite que la pensée et qui sont probablement la véritable cause du progrès moderne des mathématiques? On l’ignore. Quelques auteurs prétendent que les Grecs les reçurent des Egyptiens et que ceux-ci les transmirent aux Arabes. D’autres pensent que les Indiens sont les véritables auteurs des chiffres et que les Maures et les Arabes nous les transmirent. Cette origine indienne est la mieux fondée et la plus généralement acceptée.
Il ne serait peul-être pas sans intérêt de rechercher les signes
LES l.ETÏRES ALPITABÉTIUUES.
qui exprimaient les nombres chez les différents peuples de l’antiquité. Ce travail n’a pas été fait et n’a peut-être jamais été entrepris, et il aurait pourtant , ce nous semble, un but d’incontestable utilité. Nous nous bornerons ici à reproduire quelques curieuses remarques sur ce sujet intéressant.
Les Hébreux partageaient les vingt-sept caractères de leur alphabet en trois neuvaines. La première représentait les neuf unités de un à neuf; la seconde représentait les neuf dizaines, de dix à quatre-vingt-dix ; la troisième les neuf premières centaines de cent à neuf cents.
Les Grecs avaient trois manières d’exprimer les nombres par les caractères de leur alphabet. On croit cependant qu’Archimède avait inventé des signes plus expéditifs et plus sûrs : le consul Marcellus, qui avait enlevé d’assaut Syracuse, rapporta en effet, à Rome, de nombreuses tablettes de bois noirci, qui avaient été capturées par les soldats romains dans la maison habitée par Archimède , et toutes ces planches- étaient couvertes de figures géométriques et de caractères inconnus ‘ .
Les Romains comptaient également avec les lettres de leur alphabet et se servaient aussi de cailloux [calculi] dans quelques opérations arithmétiques. Lucullus, le riche, le prodigue et le gourmand Lucullus, employait des petites* boules d’or pour se rendre compte de ses revenus et de ses dépenses, ainsi que des sommes considérables (ju’il distribuait chaque semaine à ses
’ On sait qu’ Archimède fut tué par un soldat romain lors de la prise de Syi'acuse. Le consul Marcellus, avant de donner l’assaut, avait expressément ordonné tju’on respectât la vie d’Archimède. Le soldat qui tua le grand géomètre lui demanda par trois fois son nom; mais Archimède, absorbé dans la solution d’un problème (jui intéressait sans doute la défense de sa patrie, ne répondit pas, et le soldat lui passa son épée au travers du corps. Cicéron, un siècle après, étant questeur en Sicile, découvrit son tombeau, sur lequel on voyait un cylindre et une sphère. Cicéron lit planter autour de cette tombe abandonnée un grand nombre d’arbres, et ordonna, au nom du peuple romain, la construction d un portique au fronton duquel on grava ces seuls mots : Archimède est ici. Ce grand homme méritait d’étrc honoré par Cicéron, et le prince des géomètres devait être défettdu après sa mort pai‘ le prince des orateurs.
maîtres d’hôtel pour .le service de sa table. De ce mot cufcnli des
Romains, nous avons fait calcul et calculer.
Les Arabes se servirent des chiffres que nous avons adoptés, et que les croisades et le séjour des Musulmans en Espagne avaient introduits en Europe dès le douzième siècle. Nous avons déjà dit que les Arabes tenaient ces chiffres desJndoux, et tout porte à croire que les Chinois, dont les signes arithmétiques se rapprochent beaucoup des chiffres arabes, ont puisé à la même source ces éléments indispensables de toute science mathématique et chronologique, et, par conséquent, de toute civilisation ^
Nous devons classer, dans ce rapide aperçu,, deux systèmes qui tiennent essentiellement aux lettres et aux chiffres, et qui sont appelés, du moins le second, à exercer sur la civilisation moderne une heureuse ou funeste influence : nous voulons parler de l’instruction et de l’éducation des sourds-muets , et de la méthode d’enseignement mutuel , nommée assez improprement lancastrienne.
Les anciens ne possédaient aucune institution analogue à celle qui fut fondée, vers la fin du dix-hùitième siècle, par l’abbé de l’Épée ; ils..n’avaient non plus aucune théorie arrêtée sur l’éducation publique, et les écoles philosophiques de la Grèce et de Rome ne ressemblaient en rien à nos universités. L’éducation, chez les anciens, faisait partie des mœurs publiques et était sucée, en quelque sorte, avec le lait ; l’instruction ne devenait le lot que de quelques hommes et de quelques classes privilégiées. Cette parcimonie calculée de la diffusion des lumières peut bien avoir étouffé les germes de quelques talents, mais, à coup sûr, n’a pu porter obstacle à la révélation d’un homme de génie. Ce ne sont point les gens de talent qui illustrent et qui sauvent les nations, ce sont les hommes de génie, et, certes, l’antiquité li’a jamais manqué d’orateurs, de poètes, de philosophes , d’artistes, de magistrats et de grands capitaines; le génie couvé par les institutions, par les mœurs, par la religion d’un peuple libre se manifeste tout à coup au choc des circonstances politiques ou morales ; Rome va périr
LES LETTRES ALPHABÉTIQUES
SOUS lus efforts de Carthage, Scipion paraît : les vieilles et saintes' traditions de la République sont oubliées, méconnues et honnies, Juvénal prend la plume et flétiit' de ses vers sanglants les apostasies de son siècle; la vertu romaine expire avec la liberté, et Caton proteste aux yeux du monde contre l’avilissèment du Capitole et l’abandon des lois et des dieux cle. Romulus en se plongeant un poignard dans le sein. Les universités et renseignement mutuel n’apprennent pas ces cboses-là : c’est l’éducation, c’est la nourriture, comme disait Montaigne , qui gravent dans le cœur de l’homme et du citoyen au berceau l’amour des dieux et delà vertu, l’amour de la justice, de la liberté et de la patrie, de la patriej mot sacré qui résume tout; le culte de Dieu et de la .vertu, rattachement aux droits et aux devoirs de l’homme véritablement libre et digne de l’être.
Un des docteurs progressistes de notre époque s’est écrié quelque part ;.<? Rame na pas. beaucoup fait' poiir les idées. » Rome, à la vérité, n’a pas beaucoup fait pour les idées dans le sens qu’y attachent les sophistes et les nestoriens de ce siècle ; mais Rome agissait d’après les principes invariables de la conservation sociale, d’après surtout l’esprit de ses institutions républicaines. Nous croyons cependant qu’un peuple qui a produit Virgile, Tacite, Salluste, Tite-Live, Horace, Cicéron, Plaute, Térence, Caton, Sénèque et Juvénal a payé un assez glorieux tribut au ti'.ésor des connaissances humaines ; mais Rome n’aimait pas les rhétéurs et les idéologues, etijuand elle les a aimés, ou plutôt soufferts, elle s’est perdue. Cicéron s’est malheureusement égayé dans ses œuvres philosophiques, — comme Voltaire dans sa correspondance, — aux dépens des croyances religieuses do sa patrie, et l’on sait .ce que devint la liberté de Rome du vivant même de .Cicéron. Des nuées de rhéteurs et de sophistes vinrent s’abattre à -Rome, sous le règne des Antonins, et prêchèrent, comme les idéologues de nos jours, les théories les plus folles pt les plus subversi’ves de toutiî monarchie et de toute république; mais à quoi aboutirent les doctrines [lernieieuses de ces Apôtres du malérialisme et du sen-
DÉCOUVERTES — liNVENTIONS.
siialisme? Au règne de Commode et aux premières irruptions des barbares. Les Romains, fascinés par J’éclat d’une menteuse èlo- (jnence, par les subtilités d’une logique phocéenne, abandonnaient les armes de leurs ancêtres, — ces armes qui leur avaient donné l’empire du monde, — et se livraient, au bruit lointain du combat que les soldats mercenaires soutenaient sur toutes les frontières de l’empire, à d’interminables discussions, à de stériles controverses sur tel ou tel système de morale ou de politique, importé d’Alexandrie, de Mytilène ou de Sicile, par ces orateurs nomades. La jeunesse romaine portait à ces jeux de la parole et de l’imagination toute l’ardeur, toute la fougue qu’elle déployait jadis dans les luttes de Mars et de Bellone. En un mot, l’autel de la victoire et la tribune aux harangues étaient désertés pour l’amphithéâtre, où des bateleurs de philosophie avaient remplacé les vrais et honnêtes bateleurs, les amusants histrions delà République; Rome guerrière s’effacait sous Rome raisonneuse, et l’asservissement arrivait d’un pas lent, mais sur, se coucher dans le lit de la tyrannie, souillé déjà par le sang de la liberté immolée et par les écrits immoraux des rhéteurs cosmopolites.
Il ne nous serait guère possible d’entrer ici dans les détails techniques de l’institution des sourds-muets; ces détails, d’ailleurs, n’auraient, dans un ouvrage comme celui-ci, aucun attrait pour le lecteur; mais nous allons reproduire quelques lignes biographiques qui feront connaître l’homme excellent à qui la France et l’humanité tout entière doivent l’une des plus précieuses conquêtes des temps modernes : l’instruction des sourdsmuets.
ce Charles-Michel de l’Épée naquit à Versailles le 25 novembre 1712. Son père, qui était architecte du roi, jouissait d’une honnête aisance. Homme simple dans ses mœurs et d’une probité sévère, il éleva ses enfants dans la modération des désirs et dans l’amour de la vertu. Le jeune de l’Épée puisa de bonne heure, dans les exemples domestiques, cette douceur de caractère, cette simplicité de goûts, cette humilité et ce besoin de se rendre utile
LES lÆTTRES ALPHABÉTIQUES, qui le dirigèrent pendant tout le cours de sa vie. Son père le deslinait à la carrière des sciences, où le jeune de l’Épée fit des progrès rapides; mais, à l’àge de dix-sept ans, il se sentit appelé au ministère des autels; et après avoir obtenu, avec quelque peine, le consentement de ses parents, il se livra à l’étude de la théologie avec une ferveur édifiante, mais en même temps avec une grande indépendance de principes.
« Pensant que ses humbles services aux pieds des autels ne suffisaient pas pour acquitter sa dette envers la société, il s’appliqua à l’étude des lois, subit toutes les épreuves exigées, et fut reçu avocat au parlement de Paris; mais il ne resta pas longtemps au barreau : sa vocation était trop prononcée, et son amour de l’humanité le ramenait sans cesse à l’enseignement des vérités religieuses et morales. Les vœux les plus ardents de son cœur ne tardèrent pas à être exaucés : l’évêque de Troyes, neveu du grand Possuel, prélat aussi distingué par sa vertu que par sa tolérance, accueillit le jeune de l’Épée, et, après lui avoir conféré les oi-di-es sacrés, il lui confia un modeste canonicat dans son diocèse. Dans l’evercice du saint ministère, l’abbé de l’Épée sut alher aux plus austères principes les vertus les plus douces , et sa vie pastorale fut digne de celle de Fénélou. C’est vers cette époque qu’à l’âge de vingtsix ans l’abbé de l’Épée donna un si bel exemple de délicatesse et d’humilité, en refusant un évêché que le cardinal de Fleury lui fit offrir en reconnaissance d’un service peisonnel que le père du jeune abbé avait rendu au prélat.
« Tandis que l’intolérance suscitait mille contrariétés à l’abbé de l’Épée, cet homme vertueux respectait toutes les croyances. Un protestant (M. Ulrich) vint de la Suisse pour apprendre à son école l’art d’instruire les sourds-muets. Il fut accueilli avec bienveillance, et bientôt leurs cœurs, dignes l’un de l’autre, se lièrent d’une étroite amitié. De l’Épée regardait tous les hommes comme ses fi ères, et sur ses vieux jours il formait des vœux en faveur de la j-éintégration des Israélites dans la commune société. Cette tolérance, cette universelle fraternité, cet amour du bien, répandaient
sur toute sa physionomie une expression de douceur, de bonhomie, que Ton aime à retrouver dans son portrait.
Jusqu’ici nous avons vu, dans l’abbé de l’Épée, l’homme vertueux et modeste, le prêtre pieux et tolérant : maintenant va se l’évéler l’homme de génie.
« Chez l’abbé de l’Épée l’amour de l’humanité était une passion; le hasard lui procura l’occasion de s’y livrer tout entier. Voici comment il raconte lui-même la cause qui le conduisit à se consacrer à l’éducation des sourds-muets :
« Le P. Yanin, ])rêtre de la doctrine chrétienne, avait commencé l’éducation de deux sœurs jumelles, sourdes-muettes de naissance. Ce respectable ecclésiastique étant mort, ces deux pauvres filles se trouvèrent sans aucun secours, personne n’ayant voulu, pendant un temps assez long, entreprendre de continuer ou de recommencer cet ouvrage. Croyant donc que ces deux enfants vivraient et mourraient dans l’ignorance de leur religion , si je n’essayais pas de la leur apprendre, je fus touché de compassion pour elles, et je dis qu’on pouvait me les amener, que j’y ferais tout mon possible.
« Quelle touchante simplicité unie à la charité la plus pure !
« Lorsque l’abbé de l’Épée conçut sa généreuse pensée, il ignorait les faibles tenlalives de ses prédécesseurs ; et, eussentelles été à sa connaissance, il n’en resterait pas moins l’inventeur de l’art d’instruire les sourds-muets; car, le premier, il a su l’asseoir sur sa véritable base; le premier, il a su imprimer à son œuvre le caractère d’un bienfait général pour une classe nombreuse de la société.
« Inventeur d’un art si utile à l’humanité, l’abbé de l’Épée en fut encore le plus zélé promoteur. Sa sollicitude ne se borna pas aux sourds-muets de sa patrie : il devint encore l’apôtre de leurs frères d’infortune dans les autres pays. C’est pour eux qu’il eut la patience d’apprendre plusieurs langues étrangères. « Puissent, dit-il, ces différentes nations ouvrir les yeux sur l’avautage qu’elles l'etireraient de l’établissement d’une école pour l’instruction des
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sourds-muets de leur pays ! Je leur ai offert et je leur offre encore mes services, mais toujours à condition qu’elles n’oublieront pas que je n’en attends et que je n’en recevrai aucune récompense, de quelque nature qu’elle pût être. »
« Pendant son séjour à Paris, l’empereur Joseph II assista aux leçons de l’abbé de l’Épée. Frappé d’admiration, il lui offrit une abbaye dans ses États. « Je suis déjà vieux, répondit de l’Épée; si Votre Majesté veut du bien aux sourds-muets, ce n’est pas sui’ ma tête, déjà courbée vers la tombe, qu’il faut le placer : c’est sur l’œuvre même. » L’empereur saisit la pensée de l’abbé de l’Epée : il lui envoya l’abbé Storck, qui, après avoir recueilli ses leçons, retourna dans sa patrie pour fonder l’institution des Sourds-Muets de Vienne.
<r En 1780, l’ambassadeur de Russie étant venu féliciter l’abbé de l’Épée de la part de l’impératrice Catherine II, et lui offrir de riches présents : « Monsieur l’ambassadeur, répondit l’abbé, dites à Sa Majesté que je ne lui demande, pour toute faveur, que de m’envoyer un sourd-muet que j’instruirai.
« Trente sourds-muets étaient instruits gratuitement par l’abbé de l’Épée, à la fois l’instituteur et le père de ses élèves. C’était lui qui pourvoyait à tous leurs besoins; il vêtait les uns, et payait pour les autres des pensions, des maîtres, des apprentissages. Sa sollicitude les suivait dans tous les quartiers de la capitale; il continuait d’être leur patron après avoir cessé d’être leur instituteur. Jouissant d’un revenu de douze mille livres, il s’imposait des privations pour en épargner à ses enfants adoptifs. Pendant le rigoureux hiver de 1788, ce vieillard vénérable restait sans feu pour ne pas augmenter sa dépense personnelle. Ses élèves le forcèrent à s’acheter du hois. Souvent il leur disait : « Mes amis, je vous ai fait tort de cent écus. »
« L’abbé de l’Épée mourut à l’àge de soixante-dix-sept ans, en 1789, le 23 décembre, jour anniversaire de la naissance de Monthyon! Son oraison funèbre fut prononcée, le 23 février 1790, par l’abbé Fauchet, prédicateur ordinaire du roi, en présence
DÉCOUVERTES — LWENTIONS.
d’une députation de l’Assemblée nationale. La loi des 21 et 29 juillet 1791 consacra les vœux du père des sourds-muets en fondant l’institution de Paris.
« Bénie soit la science quand elle se met ainsi au service de l’humanité! Qu’étaient ces leçons individuelles données, avant l’abbé de l’Épée, à un petit nombre de sourds-muets appartenant aux classes riches?... Pour lui, c’est la classe entière des sourdsmuets qu’il embrasse dans sa sollicitude; il réunit ses élèves dans un enseignement collectif, et ce sont les pauvres qu’il appelle à lui de préférence. Il provoque la fondation d’instituts semblables; il forme des instituteurs, missionnaires zélés, habiles, qui vont propager l’art bienfaisant et l’appliquer en diverses contrées; il convie, il accueille les disciples qui lui arrivent, dans le même but, de Vienne, d’Espagne, d’Italie, de Suisse, de Hollande. C’est lui qui a imprimé le mouvement, déterminé l’essor qu’a pris, depuis un demi-siècle, ce mode d’enseignement dans les deux mondes.
« C’était, disait-il, l’unique récompense qu’il désirât sur la terre. »
« Ame généreuse, il s’attacha avec ardeur à ces infortunés précisément à raison de leur infortune ; il leur dévoua trente années entières, sans réserve, et ne respira que pour eux jusqu’à son dernier soupir.
« A un désintéressement aussi absolu sous le rapport de la fortune, ou plutôt à une libéralité si admirable, l’abbé de l’Épée I joignit un autre genre de désintéressement non moins méritoire et non moins rare : inventeur d’un nouvel art, créateur d’un établissement si utile à l’humanité, le voit-on élever aucune prétention, réclamer aucune faveur?... Aussi simple que modeste, il s’efforce même d’affaiblir le mérite qu’on lui attribue. Loin de repousser les améliorations, il les accueille, de quelque part qu’elles viennent. Il déclare qu’il n’a marché lui-même que par tâtonnements, qu’il s’est trompé plus d’une fois, et qu’il s’est réformé chaque fois qu’il a été éclairé sur l’une de ses erreurs.
« Mais les méthodes ne sont entre ses mains qu’un instrument ; son but est de faire du sourd-iniiel un chrétien, un sujet vertueux.
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« de le rendre, comme il l’a dit souvent, à la religion, à la patrie. » Cette vérité importante, et trop souvent mécomiue, que l’instruction nest rien sans l’éducation, fut parfaitement coin j)rise par l’abbé de l’Épée. Il ne se borna pas au rôle d’instituteur : en éveillant l’intelligence de ses élèves, il forma leur caractère; il eut sur eux un grand empire, dont il fit un digne usage. Cet empire, il le dut sans doute à l’autorité qu’il tenait de ses fonctions, de ses vertus et de son âge ; mais il en fut aussi redevable à cette puissance d’affection qui sera toujours, dans l’éducation , le moyen le plus assuré de succès. Et qui porta jamais aux sourds-muets une affection plus vive, plus tendre, plus indulgente, plus constante que l’abbé de l’Épée?... Elle fut la passion de sa vie entière. » L’ingénieuse et bienfaisante découverte de l’abbé de l’Épée produisit, comme le meilleur système, d’aveugles et fanatiques admirateurs qui se ti ent une espèce de loi d’agrandir l’humble cercle tracé par le Yincent-de-Paule des sourds et muets. L’abbé de l’Épée, dans sa charitable sollicitude, avait voulu seulement rendre à la société, à la morale, à la religion, cette foule de malheureux qui croupissent, — comme beaucoup de gens ipii ne sont ni sourds ni muets, — dans l’ignorance de leurs devoirs de chrétien et de citoyen; l’abbé de l’Epée voulait, l'ii un mot, métamorphoser ces infortunés mis jnsipi’alors au ban de la civilisation, en hommes utiles, en artisans ou en savants laborieux. Ses disciples ne se contentèrent pas des modestes es|)érances du inaître : dans leur opinion, le sourd-muet, uniquement parce qu’il était sourd-muet, devait être apte à tons les emplois, à toutes les charges et à toutes les destinations sociales. Le domaine des sciences, des arts et des métiers n’était pas assez vaste jiour lui, il lui fallait encore la carrière des fonctions administratives. Des hommes haut placés se firent les complices ou les compères de ces bizarres prétentions, et dès l’an ii de la République, on trouvait dans les ministères, dans les administrations publiques des centaines de sourds-muets, la plupart célibataires, usurpant les emplois d’hommes complets et de pères de famille, qui auraient trouvé dans la rému-
nération attachée à ces places, la plupart assez importantes, les moyens de soutenir plusieurs personnes utiles à la patrie. En vain Carnot et Lakanal s’élevèrent-ils avec une vertueuse éloquence contre ce nouveau genre d’abus dans les comités de la Convention. Sans exiger l’exclusion des sourds-muets des fonctions administratives , ils demandaient seulement qu’une infirmité ne fût plus un titre, et que les privilèges de la noblesse du mutisme ne remplaçassent pas la noblesse des parchemins et de la naissance. Leurs voix ne furent point écoutées, et on continua à recruter des sourds-muets pour meubler les bureaux de quelques administrations. L’Empire, qui faisait une grande consommation d’hommes complets, fut obligé de suivre les errements de la République, en admettant les sourds-muets dans les emplois administratifs; et la Restauration, ainsi que le gouvernement de Juillet, laissèrent les choses in statu quo.
Cette bienveillance exclusive est féconde en inconvénients, comme tout ce qui est exclusif. Que penserait-on d’un État qui tirerait tous les officiers de son armée d’une école de bossus et de boiteux, redressés à grand’ peine dans un hôpital orthopédique?
La déplorable manie que nous avons de tout emprunter aux Anglais — jurisprudence, modes, machines, expressions, inventions de toute espèce, que la plupart du temps ils ont eu primitivement l’adresse de nous voler — fait tomber les hommes les plus graves dans de singulières erreurs. Il y a quelques années, un savant académicien fit le voyage d’Angleterre, et à son retour, il s’empressa de lire à ses confrères le recueil des observations qu’il avait moissonnées dans ses courses à travers les trois royaumes. Assez semblable au rat voyageur de la fable, l’académicien aurait pu s’écrier aussi :
Je passai les déserts, mais nous n’y bûmes point.
Voilà les Apennins et voilà le Caucase. . .
Le moindre taupiné était mont à ses yeux.
C’est si beau l’Angleterre pour un Anacharsis français! Rref,