‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 3 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

rAGRICULTlRE.

charrue. — Les laboureurs romains. — Le temple de Cybèle. — L’agriculture au moyenâge. — Un Triptolème an xix' siècle, etc.

Rome était dans la joie. Son empereur venait d’ajouter un nouveau royaume à l’empire, et la Tamise, comme le Rhin, comme le Nil, comme l’Euphrate, comme le üanuhe, allait voir s’élever sur ses rivages jusqu’alors indomptés, l’aigle de Romulus et les faisceau.v consulaires.

Le sénat et le peuple romain avaient décerné les honneurs du à Claude L et ce prince, tout

‘ Claude était fils de Drusus et pelit-tils d’Auguste par sa mère Livie. Tacite, le plus grand historien de l’antiquité, mais aussi le plus injuste et le plus passionné, a peint

ennemi du faste et des cérémonies d’apparat qu’il était , ne crut pas devoir refuser une ovation offerte sous l’inspiration de l’amour de la patrie. L’armée trouverait d’ailleurs' dans la pompe et l’éclat de ce triomphe un encouragement digne d’elle, et les vétérans des légions romaines, disséminées dans l’Europe, dans l’Afrique et dans l’Asie, qui étaient venus à Rome pour s’associer à ce solennel hommage, iraient redire aux soldats qui combattaient contre les Parthes, les Numides, les Germains, les Celtes et les Bretons, comment le sénat et le peuple savaient honorer les défenseurs de l’Empire dans la personne de l’empereur.

Claude comme un imbécile et un tyran. Sénèque, que l’empereur avait banni à bon droit, ne l’a pas ménagé davantage. La postérité a dû redresser ou casser ces jugements empreints de la haine contemporaine. Claude, malgré les défectuosités de son corps et peut-être la faiblesse de son caractère, se montra, en plusieurs circonstances, digne de commander à un grand peuple. En montant sur le ti’ône, son premier soin fut de veiller aux subsistances de Rome, menacée par la famine, en faisant venir des quantités prodigieuses de blé de la Sicile et de l’Afrique. La même année, il fait construire de vastes greniers de réserve et rend désormais impossible le retour d’un tléau presque décennal à Rome avant lui. Claude ne borne pas sa sollicitude impériale à l’Italie, il l’étend à tous les points de l’empire. Par ses ordres, de nombreux renforts sont envoyés aux généraux qui commandent en Afrique, et Claude leur écrit eu même temps sur ses propres tablettes ces mots dignes d’un prince véritablement grand : « Avezvous oublié que les aigles romaines ne se reposent qu’après la conquête d’un royaume? Marchez, combattez, vainquez ! Voici de nouveaux soldats; s’il en faut un de plus, j’irai moi-même me jeter dans vos rangs et combattre avec vous. » Ces reproches excitèrent l’émulation des généraux romains, et bientôt cette partie de l’Afrique fut réduite et divisée en deux provinces romaines : la Tingitane et la Césarienne. Claude prouva, au surplus, qu’il ne savait pas seulement écrire des ordres à ses lieutenants, mais qu’il savait agir aussi dans l’occasion : Plantius, à la tête de trois légions, aborde en Angleterre, et après quelquas combats insignifiants se cantonne sur les bords de la Tamise, et fait dire à l’empereur qu’il n’ose pas la franchir. Claude, à cette nouvelle, s’embarque aussitôt avec quelques cohortes, arrive en Angleterre, prend le commandement de l’armée romaine, franchit le fleuve avec elle, court à l’ennemi, le bat dans quatorze rencontrés, lui prend onze places ou villes de guerre, le contraint à se réfugier dans les vastes forêts du pays de Galles, puis remettant à Plantius le suprême commandement qu’il lui avait emprunté : « Continuez ce que nous avons commence, lui dit Claude, et apprenez qu’avec des soldats romains on peut tout oser et tout entreprendre. M Non, un pareil homme, le prince (jui tient un pareil langage, n’était pas, ne pouvait pas être un soldat tremblant et poltron. Tacite n’est qu’un sublime calomniateur.

L’AIJHICULTUHK.

Précisément à cette époque vivait à Rome, dans une vaste et splendide maison construite à une demi-stade de la Porte du Peuple et sur les bords du Tibre, un citoyen que ses lumières, les voyages qu’il avait entrepris et ses richesses rendaient un des hommes les plus considérables de la classe plébéienne. Ce citoyen se nommait Lucius-Junius-Moderatus Columelle, et était originaire de Cadix, ou son aïeul, centurion dans la troisième légion campée en Espagne, s’était marié peu de temps après la bataille de Pharsale.

Columelle jouissant de plus de quatre cent mille sesterces de revenus, avait consacré son immense fortune à l’agriculture. Il avait fondé à quelques lieues de Rome , sur le territoire de l’ancienne Albe, une ferme magnifique où plus de trois cents esclaves Maures , Bretons , lllyriens et Sardes, se livraient aux travaux du labourage, aux'soins de nombreux troupeaux, et aux essais des différentes méthodes agronomiques en usage chez les divers peuples du monde alors connu C Avant de se fixer à Rome, Columelle avait parcouru non-seulement l’Espagne et l’Italie, mais encore la Sicile, l’Asie mineure, la Syrie, ainsi que toutes les contrées de l’Europe soumises à la domination romaine. Dans ses laborieuses pérégrinations, Columelle avait étudié avec la patience du philosophe et la sagacité de l’agronome tous les systèmes de culture. Il avait pesé, comparé, modifié, combiné toutes les pratiques des laboureurs de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique et en avait formé une espèce de Code. Les Césars avaient suspendu aux voûtes du temple de Jupiter Stator, les drapeaux et les trophées de soixante-quatorze nations vaincues. Le philosophe Columelle, lui, avait enrichi le

' Un oncle de Columelle Aspinus Crespus Moderatus, opulent agriculteur des environs de Cadix, avait fait venir d’au-delà les montagnes de l’Atlas, des béliers à laine fine et soyeuse, qu’il fit croiser avec les brebis d’Espagne, pour améliorer la qualité de leurs toisons. C’est sans aucun doute l’origine des races de mérinos qui furent pendant quinze cents ans une des branches les plus productives du commerce espagnol. Les fabriques de draps de Ségovie, de Burgos, de Valladolid et de Sarragosse, rapportèrent plus à l’Espagne que les trésors du Nouveau-Monde. Tant il est vrai que les richesses réelles d’une nation sont en ellemême ; dans son sol, dans l’industrie de ses habitants et surtout dans les progrès de son agriculture.

'22 DÉCOUVERTES — INVEINTION’S.

temple de la Bonne Déesse ( Cybèle ) de plus de quarante socs de charrues et d’une quantité innombrable d’instruments aratoires, dépouilles pacifiques des peuples de l’Orient et du Septentrion.

Au moment même où Claude recevait au Capitole des mains du sénat la couronne de lauriers et la palme d’or des triomphateurs, au moment où la formidable voix du peuple romain décernait au César le surnom glorieux de Britanniciis , Lucius-Junius Columelle, entouré de ses disciples, de ses clients, de plusieurs chevaliers romains et de ses affranchis, heurtait aux portes du temple de Vesta, et déposait, sur l’autel de la déesse, l’exemplaire écrit sur peau de bouc de son ouvrage intitulé : De re riistica.

Cette cérémonie dédicatoire accomplie, les disciples, les amis et les affranchis de Columelle se dispersèrent dans la ville, accompagnés d’une multitude d’esclaves qui portaient des rouleaux creux de bois de sycomore, dans chacun desquels se trouvait une copie de l’ouvrage écrit sur des feuilles de parchemin par des callygraphes rhodiens. Ces exemplaires furent répandus en moins de deux heures chez le préteur, chez les consuls et chez les principaux magistrats de Rome, édiles, censeurs et tribuns. Tel était alors le mode de publicité usité chez les Romains.

L’œuvre de Columelle fit une grande sensation. Posthumius OEnobarbus, alors préteur , en parla à Claude , qui manifesta le désir de voir l’auteur. Posthumius alla chercher Columelle et l’amena à l’empereur.

— J’ai lu votre traité d’agriculture, dit Claude au savant agronome, et je n’ai pu résister au désir de vous connaître et de vous féliciter. Quel homme êtes-vous? Vous n’adoptez, m’a-t-on dit, que le titre de laboureur, et vous écrivez comme un philosophe et comme un sage : Virgile, oui Virgile lui-même semble vous avoir légué la grandeur, la délicatesse, les charmants ornements de son style, et la matière aride que vous avez choisie s’embellit sous vos mains de toute la grâce de l’églogue et de toute la magnificence du discours philosophique.

— Seigneur, répondit Columelle en s’inclinant devant le César,

L’AGRICÜl.TÜRE.

un poète de notre temps a dit : Si natiira negat, facit indignatio versus; c’est aussi rindignation qui m’a fait saisir la plume et qui m’a poussé à écrire. J’ai jeté un long regard sur les vieux temps de la République, et j’ai vu que ses premiers citoyens avaient été des laboureurs. Soldats, quand la patrie et la liberté étaient me-, nacées ; nos ancêtres après la victoire retournaient pleins de joie à la charrue qu’ils avaient un instant délaissée.

Les conquêtes faites par le soc nourricier, sur des terres ingrates, dans des landes stériles n’étaient pas moins précieuses à leurs yeux que les conquêtes qu’ils devaient à leur indomptable courage et à leur discipline guerrière. Les pénates d’argile de ces vertueux citoyens n’étaient pas moins ennoblis par les blonds épis qui croissaient dans le Latium, à force de sueurs et de travaux, que par les étincelantes dépouilles des Sabins, des Volsques et des Etrusques. Seigneur, c’était le beau temps de la République, car l’agriculture instruit et façonne les hommes au travail , à la frugalité, à la vertu. Que sont devenues, hélas! ces saintes traditions de nos pères ! ! Où est le travail? Où est la frugalité? Où est la vertu? Un luxe dévorant et corrupteur a remplacé ce culte auguste et vénérable de nos premiers citoyens. Est-ce derrière une charrue que Rome va chercher aujourd’hui ses consuls, scs généraux et ses magistrats? Le champ cultivé par Cincinnatus, par Duilius, par Curtius, est abandonné aux mains mercenaires d’un esclave ou d’un affranchi. Nous rougissons de demander à la terre de Romulus le pain (jui nous nourrit ; et le principal tribut que nous imposons aux peuples subjugués, c’est de fournir nos greniers de blés et nos cirques de bêtes féroces ! Dans quel avilissement, hélas ! est tombé de nos jours l’art enseigné par Triptolème! ! Je vois des écoles très-fréquentées par les rhéteurs, les géomètres, les musiciens, les cuisiniers et les coiffeurs ; je déplore, grand empereur, que le premier des arts, que l’agriculture soit le seul pour lequel il n’y ait ni maîtres, ni disciples ! Heureux, trois fois heureux, seigneur, si je puis par mes écrits, par mes exemples et surtout par votre appui tutélaire, rappeler aux Romains que Cybèle ne doit pas être

moins honorée que Mars au Capitole et que la gloire et la liberté de Rome dépendent autant de la richesse et de l’abondance de ses moissons que de la valeur et de la discipline de ses soldats ^ .

Columelle avait prononcé ces paroles avec une mâle assui-ance mais aussi avec une conviction profonde. Les nombreux courtisans, qui entouraient l’empereur, étaient étonnés de ce langage si empreint de franchise, de noblesse et de vérité. Claude lui-même, paraissait être sous l’influence d’un sentiment de surprise et d’admiration.

Il regarda ses favoris et se prit à sourire.

Ne dirait-on pas, fit-il , notre vieil Ennius engageant Scipion à partager les terres de l’Etrurie aux soldats vétérans de son armée?

Puis , avisant l’illustre laboureur , l’empereur ajouta :

Lucius Junius Columelle, vous êtes un vrai Romain et un digne citoyen , que voulez-vous être ? Qu’elles sont les charges que vous désirez briguer ? Le tribunal vous convient-il? Je vous y fais nommer. Voulez-vous entrer au sénat? Dès ce moment je vous accorde mon patronage. L’édilité a-t-elle des attraits pour vous? Dites un mot et je vous fais édile.

— Je vous remercie , César, de votre impériale sollicitude, répartit Columelle, mais je n’ai point d’ambition et le titre de simple citoyen suffit à mon orgueil; en est-il de plus glorieux! Assez d’autres, sans moi, parleront aux comices et veilleront à la sûreté de Rome ; moi , je veux borner mes occupations et mes soins à la culture de mes champs, à l’amélioration de mes troupeaux, au bonheur de mes semblables et à l’éducation agricole , et par conséquent morale de mes esclaves, qui sont aussi mes semblables. . . .

— Mais Columelle , interrompit Claude , il faut un prix et une récompense à vos travaux , à vos écrits ; quel prix , quelle récompense voulez-vous ?

’ Le traité de Columelle de re'rmlicâ, se compose de douze livres où toutes les questions agriculturales se trouvent discutées et approfondies avec un talent remarquable et dans un style élégant qui rappelle le beau siècle d’Auguste. Quelques années après la publication de ce traité, Columelle en composa un autre intitulé de arboribus. 11 forme le treizième livre de son puissant et précieux ouvrage.

L’AGRICULTURE

— L’eslime publique. César, et rien déplus, répliqua l’agronome; avec elle je suis largement récompensé de mes travaux et de mes veilles.

— Elle est acquise à tes talents et à ta vertu , tit l’empereur.

— Puis, Seigneur, reprit Columelie, si vous avez daigné comprendre l’importance de l’agriculture, l’importance surtout de l’encourager et de la replacer au rang honorable qu’elle occupait dans les premiers temps de la République, eb bien ! au nom du père des dieux protecteur de Rome et de l’Empire, au nom de la patrie et de l’humanité, au nom de mes faibles efforts, que vous voulez bien décorer du nom de vertu; accordez. César, accordez à l’art sublime qui nourrit l’homme, à l’art qui fait surgir du sol des soldats et des coursiers pour vos légions, des voiles et des câbles pour vos navires, accordez à cet art, je dirai mieux, à cette science une part dans vos bienfaits et dans vos encouragements. L’agriculture, seigneur, ne sera point ingrate et elle saura vous récompenser au centuple de ce que vous aurez fait pour elle. Les mêmes sillons qui produisent le blé pour nourrir les peuples produisent aussi. César, les lauilers qui couronnent la tête des grands princes ! Seigneur, Jules César s’est immortalisé par ses victoires; votre aïeul, César-Auguste, par la magnifique protection qu’il accorda aux lettres. R reste une place à prendre, un titre à conquérir, c’est celui de père de la patrie et de protecteur de l’agriculture. César, vous prendrez cette place, vous mériterez ce titre ; c’est moi qui vous le dis, et cet oracle est plus sûr que toutes les prophéties des vers sybilliens.

— Oui, Columelie, oui, répondit Claude, vivement ému des paroles et de la vertueuse modestie du laboureur, tes sentiments, tes opinions, tes espérances ont passé dans mon âme. Je veux être, je serai, j’en atteste ici les Dieux immortels, le protecteur de l’agriculture comme je suis le maître du monde. Désormais la pourpre des Césars ne brillera plus seulement au front des armées, aux jeux de l’amphithéâtre, aux fêtes du Champ-de-Mars ; on la verra flotter aussi dans les pacifiques mystères de Cybèle,

(le Gérés et de Vesta. Aux faisceaux de mes licteurs, aux lances étoilées de ma garde prétorienne je veux suspendre autant d’épis que de lauriei’s, et le diadème impérial sera surmonté d’un grain de froment * en souvenir des premiers soldats laboureurs de la République, en souvenir de la protection de la mère des dieux et des hommes, en souvenir de ta vertu et de tes ouvrages. Mais, Golumelle, permets à ton empereur de demander à toi, (jui ne demande rien, à toi, inaccessible à l’attrait de l’ambition et des honneurs, permets-lui, dis-je, d’exiger quelque^chose de toi.

— Gésar, répondit Golumelle, vous êtes la patrie faite homme et je n’ai rien à refuser à la patrie.

— Eh bien Golumelle, voilà ce que j’exige de toi : c’est de regarder le palais de ton empereur comme le tien propre; c’est d’y venir chaque jour conférer avec César sur les grands intérêts de l’agriculture, c’est de m’apporter exactement le tribut de tes lumières, de ton expérience et de ta vertu; c’est enfin de vivre avec Claude comme Mécénas vivait avec Auguste... Le veux-tu, Columelle ?

— Ah ! Seigneur, répartit le philosophe en s’inclinant devant l’empereur, rhonneur que vous me faites, surpasse tout ce que je pouvais espérer !

Puis, se retournant vers les chevaliers romains, les amis et les disciples qui lui avaient servi de cortège jusque dans le palais de l’empereur, Columelle ajouta :

— Le monde va reprendre espérance et courage quand la renommée lui apprendra que César veut consacrer une part de ses loisirs à parler avec un laboureur.

Depuis ce jour faste qui fut salué par les cris d’allégresse et d’enthousiasme du peuple romain, Lucius-Junius-Moderatus Columelle devint l’un des plus assidus favoris de l’empereur. Claude ne pouvait se passer de Columelle et Columelle ne pouvait se

‘ Le diadème impérial était fermé à son sommet par une olive ou un grain de Mé en or massif. Claude lut le premier empereur qui ceignit la couronne des Césars ainsi faite. Le grand Constantin remplaça l’olive du diadème par une croix.

i;agiucui;itiu:.

passer de l’empereur. Plus d’une fois la confiance de César, dans la haute sagesse et dans le pur patriotisme du laboureur -philosophe, fit entrer Columelle dans les conseils du gouvernement et le fit asseoir près du trône impérial au milieu des sénateurs, des proconsuls appelés à Rome, des tribuns militaires et des autres grands fonctionnaires de l’Empire ; Columelle prenait souvent part aux délibérations et entraînait presque toujours à son avis, constamment appuyé de raisons lumineuses, ‘les votes de la majorité de l’assemblée.

Le sénat romain, dont les rangs avaient été éclaircis depuis un “siècle et demi parles guerres civiles, les tables de proscriptions et les assassinats de Tibère, réclamait une prompte et puissante organisation : Claude créa deux cent quatre-vingts sénateurs, et dans ce nombre il comprit plus de cent personnages gaulois, tous agriculteurs. On ne douta point à Rome que cette réforme et cette innovation politique ne fut l’ouvrage de Columelle et on applaudit à la sagesse de l’empereur, qui ouvrait ainsi la porte du sénat aux étrangers véritablement illustres, comme Auguste avait autrefois décerné les honneurs du Capitole aux dieux des nations soumises.

Assailli par la honte et les ignominies domestiques, Claude ne tarda pas à abandonner les rênes de l’Empire à de vils et méprisables flatteurs et à d’ignobles affranchis, tandis que Messaline, sa femme, traînait dans d’infâmes repaires ses monstrueux et effroyables amours. Le philosophe Columelle n’avait plus rien à faire au milieu d’une cour dépravée et auprès d’un empereur imbécile... Il quitta Rome, se confina dans sa métairie d’Albano et y attendit la mort avec l’impassibilité du sage et la confiance de l’homme de bien.

Les patriotiques efforts de Columelle pour ramener ses concitoyens à la culture de la terre , furent infructueux ; car les nations pas plus que les fleuves ne remontent vers leurs sources, et la décadence suit de près l’extrême civilisation. Mais lorsque cinq cents ans après, l’Italie épuisée, haletante sous les milliers de barbares qui l’avaient dépouillée de tout, excepté de son soleil, de

ses volcans et de la ceinture bleue de ses mers, vit surgir de son sol des cénobites ardents qui partageaient leur vie entre la prière et le défrichement des terres envahies par les eaux ou saturées de sang humain, rimmortel ouvrage de Columelle, conservé comme par miracle sous les débris du temple deCybèle, reparut dans tout son éclat et forma des agriculteurs , comme l’Evangile avait ormé des chrétiens.

L’agriculture , est la première assise de la civilisation ; elle est la base de tout gouvernement régulier. Les nations véritablement puissantes tirent d’elle, et d’elle seule, leur force, leur éclat et leur durée. Les peuples chasseurs peuvent bien devenir conqué-* rants , ils peuvent bien dévaster , piller et régner sur de vastes contrées, comme les Goths au troisième siècle elles Normands ou Danois au neuvième. Mais leur triomphe est éphémère; et si ces hordes sauvages , si ces multitudes nomades ont pris avec le temps un rang honorable parmi les nations , c’est quelles se sont transformées , c’est qu’elles ont dû remplacer par la force môme des choses le glaive de l’assassin, et la torche de l’incendiaire par le soc de la charrue et l’aiguillon du laboureur.

L’antiquité a fait honneur de l’invention de la charrue à Triptolème, petit roi du royaume d’Eleusie, et la riante imagination des Grecs aidant, on a prétendu que Gérés elle-même avait révélé au fils de Méganire le secret du labourage et de la culture des champs. Croyons, à la gloire de l’humanité, que l’invention de la charrue est antérieure au règne de Triptolème. Les Pharaon, trois siècles avant le poète Hésiode, contemporain d’Homère, auteur des OEuvres et des Jours, poème excellent qui contient ^ des préceptes admirables d’agriculture; les Pharaon, disonsnous , dirigeaient chaque année aux portes de Memphis une charrue sur les terres d’où le Nil s’était retiré, et creusaient de leurs royales mains le sillon où devaient germer les premiers épis. Les empereurs de la Chine, qui font remonter l’origine du Céleste-Empire au-delà de sept mille ans, procèdent, dans des circonstances analogues, de temps immémorial.

L’A(;i{ICULTUnE.

à une cérémonie semblable, et le fleuve Jaune est chaque aimée témoin de runioii symbolûiue du sceptre avec la charrue : liançailles plus vraies, plus augustes, jilus respectables ce me semble que celles du Doge de Venise avec la mer Adriatique. L’alliance du Doge avec la mer était des noces de marchand; l’alliance des souverains de Memphis avec le sillon qu’ils traçaient était les noces xle l’égalité.

Les progrès de l’agriculture ont été lents et tardifs en Europe. La féodalité, qui dans le principe était la cuirasse et le boucliei' du labourage , en devint le t) ran et l’oppresseur à mesure qu’elle s’éloigna de l’esprit de son institution. Les guerres civiles , les guerres étrangères , mais surtout les guerres de religion, contribuèrent puissamment à la ruineuse immobilité de l’agriculture. La France et l’Allemagne surtout éprouvèrent les tristes effets de ces brusques révolutions d’idées (jui mettent tout à coup l’existence d’une nation et parfois aussi la vie môme d’uue société caduque en péril. L’Angleterre plus heureuse , l’Angleterre qui sut, dès le douzième siècle, ressaisir ses droits politiques usurpés par les barons, entra la première dans la voie des améliorations agricoles et y persista si bien qu’elle marche aujourd’hui encore à la tête des nations de grande culture.

Notre France, dont le sol est plus riche j plus varié, plus étendu, plus généreux que celui de la Grande-Bretagne, était restée de 1789 à 1829 stationnaire. 11 semblait que les conquêtes politiques de notregrande l'évoliition dussent suffire à nos villageois, et que satisfaits de ne jilus être serfs et corvéables ils abandonnaient à la terre la liberté de produire ou de ne produire point. La routine rurale a survécu de soixante ans à la routine politique. Cependant depuis vingt ans à peu près un grand mouvement s’est effectué, et de hautes intelligences, déformés esprits, d’heureux instincts l’ont appuyé et ])ropagé. Déjà des comices agricoles, des fermes modèles , des écoles d’agriculture théorique et pratiipie surgissent sur tous les points de la Fi'ance et font jn-ésager qu’avant un demi-siècle peut-être, cette France, si cruellement

éprouvée depuis trente-cinq ans, cette France, si amoureuse de tous les genres de gloire , saura conquérir celle-là et prouvera au monde qu’elle n’est pas plus étrangère à l’art d’augmenter ses moissons qu’à l’art de gagner des batailles.

Et, avant de mettre sous les yeux du lecteur un simple récit qui lui donnera de l’orgueil, — car peut-on se défendre d’un mouvement de superbe, quand on voit le génie de la France étinceler sur le front du plus humble de ses enfants, — rapportons un mot peu connu de Duguesclin, de ce sauveur de la France au quatorzième siècle, de ce guerrier intrépide, qui purgea le pays des bandits et des Anglais.

Le bon connétable venait d’expulser du Poitou les dernières troupes anglaises, et suivi d’un seul écuyer, il allait par les chemins de traverse rejoindre son vieux château de Broon , dans sa chère Bretagne.

En passant devant un champ d’une vaste étendue, le connétable vit une douzaine de paysans — l’aurore se montrait à peine — (jui se disposaient à travailler.

— Eh! bonnes gens, leur cria le connétable, qu’allez- vous faire dans ce champ?

— Monseigneur, nous allons semer du froment, répondirent les villageois.

— Par la croix d’Auray, vous ferez bien, mes enfants, répondit Duguesclin, travaillez, travaillez, n’oubliez pas que c’est la fertilité de la terre qui fait les races fortes et les bons soldats; et plus nous aurons d’épis en France, moins nous aurons d’ Anglais.

Le bon et vaillant connétable, formulait là sans s’en douter peut-être, la pensée politique la plus vraie et malheureusement la plus négligée ! ! !

l’inventeur

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