‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 4 sur 43 · D’UNE CHARRUE · texte numérisé non relu

D’UNE CHARRUE

Dans les premiers a jours de

l’automne de 183.., un Parisien avait été appelé et retenu nour affaires dans la

petite ville de Vie, près de Château-Salins, département de la Meurthe, au plein cœur de rancienne province de Lorraine. On lui parla d’une expérience agricole pour la. matinée suivante : il s’agissait d’une charrue nouvelle que l’on devait essayer, en présence d’une assemblée compétente , dans un champ qui touche au bois de Vie. Il s’y rendit par désœuvrement beaucoup plus que par curiosité; car il est peu agriculteur, ce qui tient peut-être à ce qu’il n’est pas du tout propriétaire.

La réunion était nombreuse. Les renateurs étaient accourus, et du chef-lieu d’arrondissement et des chefs-lieux de canton, et aussi des simples communes, même de celles les plus arriérées en civilisation. Il y avait là tel tricorne à bords rabattus, tel habit d’un gros drap violet bien ample, à basques longues et carrées, avec le large gilet de même étoffe, telle culotte courte à braguette, tels bas de laine à coin et couvrant le genou, et tels souliers à boucles qui avaient un grand prix pour un homme curieux d’étudier le costume indigène d’avant la vieille révolution, la révolution-mère. La traditionnelle petite coiffe de toile qui persiste encore à encadrciplus d’un visage féminin, et, par dessus, le petit chapeau de paille, bordé d’un galon de velours noir, n’étaient pas non plus à dédaigner, d’autant mieux que le sang lorrain est généralement beau.

Tandis que le prodige annoncé fonctionnait, le Parisien, qui ne porte aux progrès de l’agriculture qu’un intérêt médiocre, prit plaisir à vi^ter une petite troupe de bohémiens de Bitche, qui, dans l’espoir de vendre quelques poteries de Sarreguemines, et quelques verreries de Saint-Louis, transportées sur le dos de cinq ou six ânes, étaient venus planter leur piquet et creuser le foyer de leur maigre cuisine, tout proche du champ désigné pour la solennité agronomique. 11 acheta des cigares de contrebande que lui offrit le patriarche de la tribu nomade, vigoureux gaillard au cuir basané, velu, grenu autant que celui d’un requin, et soigneusement enduit d’une épaisse couche de suif, destinée à entretenir les membres dans un état convenable de souplesse.

Après qu’il eut savouré goutte à goutte et épuisé toutes ses

L’AGRICULTURE

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folles joies, le Parisien , voyant que l’oflicielle charrue continuait à fonctionner toujours, et ne voulant pas cependant rentrer seul en ville, où s’ouvrirait pour lui sa triste chambre d’auberge, se dirigea vers la lisière du bois, dans l’intention d’y attendre, couché mollement sous l’ombrage du hêtre ou du chêne, ou du frêne, que la fête fût terminée et que vînt pour tout ce monde l’heure de la retraite.

Il avise donc à la base d’un chêne séculaire, de l’arbre le plus honorable de tout le voisinage, un petit tertre rembourré de mousse, bien verdoyant, bien frais, et qui lui semble on ne peut plus propice. L’asile comptait déjà un premier occupant; mais les petits tertres ne sont pas comme le trône, tellement étroits qu’on n’y puisse tenir deux. Le Parisien, en s’asseyant, fit un signe de tête en manière de salut. L’inconnu, dont la mise était celle d’un paysan, et d’iiii paysan- des plus modestes, y répondit en portant la main à son tricorne et en se découvrant. Sa maigreur pâle, sou geste lent, sa pose languissante, annonçaient un homme jeune encore, mais qu’une longue maladie aurait épuisé.

— Or ça, mon brave, commença le Parisien, une fois qu’il eut trouvé pour son dos et pour ses jambes les points d’appui les plus commodes, il paraît que vous êtes de mon avis : vous ne raffoliez pas des charrues. Vous laissez celle-ci marcher tout à son aise, sans vous en inquiéter.

— Quant à cette charrue. Monsieur, si vous ne me voyez pas me traîner dans le sillon pour baiser chacun des pas de celui qui la conduit, prenez-vous-en à mes pauvres jambes, mes jambes de malade, qui ont tout juste assez de force pour m’amener, et que je dois ménager pour le retour.

— Que me dites-vous là ! c’est donc un bomme bien extraordinaire.

— Monsieur, c’est Jean-Joseph.

Le Parisien s’inclina, et son sourire doucement railleur sembla demander : Qui est-ce que Jean-Joseph?

Sans s’émouvoir, le paysan reprit :

— C’est mon camarade, un simple valet de ferme comme moi ; mais pour l’imaginative et en même temps pour le cœur, je défie qu’on trouve son pareil* Ah! Monsieur, si le monde pouvait jamais savoir l’histoire de Jean-Joseph , le monde. . .

— Une histoire! Il y a une histoire. Vous allez me la raconter.

— Volontiers. Pour cela je ne me fais pas prier. Je voudrais la raconter du haut d’un toit, et que toute la Lorraine, toute la France, toute la terre fussent là pour m’entendre.

Et il commença ainsi :

Jean-Joseph et moi nous sommes ce qu’on appelle pays , tous deux natifs d’Harol, à plus de vingt lieues d’ici auprès d’Epinal : un joli petit village qui a Darnay pour justice de paix et Mirecourt pour sous-préfecture. Nous ne nous sommes jamais quittés, et nous nous sommes toujours aimés depuis notre enfance. J’avais beau avoir trois ans de plus que lui, il avait -déjà, dès cette époque, trois fois plus d’esprit que moi. C’était comme un instinct, comme une révélation qui lui disait au plus épais d’un bois la place où l’on trouverait des fraises, des cornouilles, un nid. En grandissant il en fut de même pour le travail. Quand il fallait remuer un bloc de pierre, un tronc d’arbre, il inventait toujours une certaine manière de l’attaquer; il plaçait le levier à la meilleure place, et le poids devenait moins lourd.

Que de fois il m’a raccourci ou rallongé le manche de mon fléau, de ma pioche! et à l’instant même, monsieur, avec le même outil, je me sentais bien autrement fort et j’abattais le double de besogne. «Chaque outil, disait-il, fait l’office d’un levier ; il en faut calculer juste la proportion. » Il a toujours été vraiment l’homme du levier. Aussi, voyez-vous, je suis habitué à écouter chaque parole de Jean Joseph comme si c’était un mot d’Evangile. Le jour où il m’a dit qu’il serait plus profitable de se rapprocher de Nancy, qu’on y cultivait mieux, qu’il y avait plus à prendre, j’ai tourné sans sourciller les talons au clocher d’Harol, j’ai suivi Jean- Joseph, et j’ai passé des Vosges dans la Meurthe ; je le suivrais aux quatre coins delà France. Je le verrais se jeter par la fenêtre, n’importe de quel

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étage, que je in’y jetterais après lui, bien convaincu que ce serait l’action la plus raisonnable à faire.

A'ous avons trouvé à nous employer ensemble chez le même maître, dans une grosse ferme que je pourrais vous montrer du doigt, pour peu que nous eussions gravi le petit coteau (pie vous voyez là-bas vers le couchant. Par une matinée de l’avant-dernier printemps, il y a eu hier seize mois et une semaine ( les malades comptent les jours), nous labourions tous les deux une grande belle pièce. Sa charrue mordait parla droite et la mienne parla gauche, de manière à ce que chaque nouveau sillon creusé .nous rapprochait l’un de l’autre. Nos charrues marchaient depuis une heure au plus, et déjà la sienne avait l’avantage de près de deux sillons. J’étais piqué, car, pour pousser un soc droit et ferme, je vous prie de croire que je ne suis pas manchot ; mais ce diable d’homme a un secret pour aller en tout mieux et plus vite que personne. Nous avions affaire à un sol argileux, tenace, compacte, mais égal, non pierreux, et où rien ne donnait lieu à soupçonner une mauvaise rencontre. Aussi, j’y allai de confiance, encourageant de la voix mes huit chevaux. Vous avez pu voir qu’en Lorraine nous en mettons quelcpiefois jusqu’à dix et même douze à nos lourdes charrues. Mon conducteur les émoustillaitde son fouet, et tout cela tirait à plein collier et d’un rude pas. De mon côté, je pesais de tout ce que j’avais de force sur le manche. Tout à coup un choc survient; quel choc! monsieur, le plus épouvantable choc. Les traits, les harnais de l’attelage s’en étaient rompus en mille endroits ; Vage, cette longue poutre qui est comme l’échine de la charrue, en était courbée et à demi brisée ; figurez-vous votre canne que vous auriez essayé de rompre sur votre genoux. Jugez quel contre-coup j’avais ressenti dans tout mon pauvre corps! Mes deux mains lâchèrent à l’instant le double mancheron pour se porter sur 1e creux de mon estomac, laissant charrue et chevaux aller à la débandade. Aux cris que jette le conducteur, Jean- Joseph retourna la tête de notre côté-. En voyant ma charrue sur le flanc, mes huit chevaux à demi déshabillés, les oreilles dressées.

)e nazeau ardent, qui commençaient à se quereller, et moi qui ne bougeait pas plus qu’une statue, il accourt. Il me trouve la figure pâle, effarée, les yeux éteints, regardant sans voir ; mes dents claquaient, mes jambes tremblaient, et mes deux mains n’avaient pas quitté ma poitrine. Je ne puis pas vous dire quelle éti’ange douleur j’avais éprouvée ici dans le creux de l’estomac. Cela n’avait duré qu’une seconde, mais cela avait été horrible; ‘ absolument comme si l’on m’eùt enfoncé la pointe d’un clou rougi au feu. Jean-Joseph eut besoin de me faire mille choses avant de me voir revenir un peu à moi.

Quand le désordre fut réparé, et que nous cherchâmes la cause de la catastrophe, nous découvrîmes que le soc avait heurté contre un damné bloc de pierre qui était enfoui là depuis des miliers d’années, dit-on. Plus tard, nous l’avons transporté à la ferme ; les maçons en ont fait la pierre angulaire d’un bâtiment. L’autre jour, il est venu un bourgeois de Nancy pour le visiter. Il l’a regardé aussi tendrement qu’on regarderait une maîtresse ; il l’a frotté avec son mouchoir pour nettoyer une douzaine de petits creiix qu’il a appelés de l’écriture. Il l’a mesuré dans tous les sens; il l’a dessiné.

J’ai dû lui raconter dans les moindres délails mon affreux accident. Après quoi il a fallu le conduire dans le champ, lui faire toucher du doigt la place même, tout en recommençant à chaque pas mon histoire. Il a fini par me dire que c’était un grand honneur pour moi, que je devais m’en réjouir, eu être fier ; que c’était une faveur du ciel. N’eùt été une pièce de vingt sous qu’il avait tirée de sa poche et qu’il m’a donnée pour boire, j’allais lui répondre par des injures.

Groirez-r-vous, monsieur, que, depuis ce fatal événement, je n’ai pas eu un seul jour de bonne santé! Je ne tardai pas à perdre le sommeil et l’appétit, rien ne passait du peu que j’avais essayé de manger; aussi je commençai à maigrir à vue d’œil. C’est alors que j’ai pu connaître tout l’excellent cœur de Jean-Joseph. 11 s’inquiétait, il était en vérité plus chagrin que moi, bien qu’il s’efforçât de son mieux pour me le cacher. Être pris par une maladie violente.

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une pleurésie, une colique de Miserere, qui vous couche pour une bonne fois sur le grabat, ce n’esl rien : au bout de huit jours vous êtes dans la bière ou vous êtes guéri.- Mais se retrouver chaque matin à demi malade, se miner de jour en jour et s’en aller en détail , sentir que le travail vous tue, songer qu’avec une année de soins et de tranquillité, en se promenant la canne à la' main pendant uneannée, on aurait peut-être une chance d’échapper; et cependant, chaque jour, être obligé de retourner au collier de misère !

Être obligé de travailler pour gagner la plus triste des vies, une vie à laquelle on ne peut plus prendre goût, puisque d’heure en heure on perd davantage l’esperance et qu’on n’a plus que sa fosse en perspective; c’est une chose dure. Heureux le riche! sou argent lui sert à se sauver de la mort, ou, quand il ne reste plus qu’à l’attendre, lui permet de se croiser les bras. Le malade pauvre se voit poussé par elle au lieu de pouvoir la fuir ; chaque morceau de ce pain quotidien qu’il lui faut continuer à arrachei', lui coûte un pas de i)lus au-devant d’elle. Le pauvre est à plaindre! Et pourtant, monsieur, moi du moins, je n’étais pas abandonné comme il y en a tant, moi j’avais un ami.

Jean-Joseph, en outre de sa tâche, trouvait moyen d’expédier une bonne partie de la mienne; mais le mal n’en continuait pas moins à faire d’effrayants progrès. Que de fois, dans mes courts moments de repos, après qu’il était venu s’asseoir auj)rès de moi pour me donner un signe d’amitié, une parole d’encouragement, n’avons-nous pas adressé ensemble un regard amer à cette charrue qui était à me réclamer au milieu d’un champ commencé ! On eût dit que le double mancheron me présentait une sommation ironique de me relever et de ^'enir le reprendre. « Cette charrue, disais-je, est à la fois ma mère nourricière et mon assassin. » A quoi Jean-Joseph ajoutait : « C’est singulier, comme depuis ton accident, je la trouve chaque jour plus lourde et plus pénible à manier : auparavant je n’avais jamais songé à y faire attention ; mais vois donc comme toutes ces pièces de bois sont mal condjî-

3S DÉGOüVEUTES — INVENTIONS.

nées ! Ses défauts m’ont sauté aux yeux tout d’un coup, après qu’elle t’a eu fait tant de mal. Maudite charrue ! depuis ce temps-là j’en rêve. »

Je me plaignais d’un point de côté qui ne me quittait pas, et aussi d’une douleur entre les deux épaules. A certains mots du 'premier médecin que nous allâmes consulter, j’avais deviné que j’étais condamné comme pulmonique. Il m’ordonna des boissons adoucissantes et gluantes, qui ne me firent ni bien ni mal, et que je finis par m’ennuyer de prendre, d’autant plus que, tout délabré que je me sentais, il y avait des instants où je me flattais intérieurement que le médecin se trompait, que ce n’était pas du poumon que j’étais attaqué, que ma maladie était d’une autre nature et de celles dont il y a moyen de revenir. « Le meilleur remède, disait Jean-Joseph, serait de t’épargner le plus possible de fatigue. Une charrue qui serait légère et tout à fait facile à conduire, te procurerait déjà un grand soulagement. N’en pourrait-on pas imaginer une ? Il ne se passe pas de nuit que je ne demande à Dieu qu’il m’envoie là-dessus une bonne idée. »

Nous couchions côte à côte dans une écurie. Un matin, je le vois levé avant moi, et qui, le menton appuyé sur l’une de ses mains, regardait gravement des manches de fouet disposés à terre devant lui d’une certaine façon. « Que fais-tu là? » demandais-je. Pour toute réponse, et sans me regarder, il me fit signe de ne pas l’interrompre. Cela dura assez longtemps. Il avait pris une figure sérieuse qui m’en aurait prescjne imposé. Un rayon du jour naissant glissait d’une petite lucarne sur son front, et l’éclairait plus vivement que le reste de sa personne. Je comptai sur ce front des plis mobiles qui s’y creusaient et s’y nivelaient tour à tour ; puisentin, et cela, monsieur, je vous l’atteste, ce n’est point une vision de malade, j’y distinguai comme une légère flamme qui s’étendit et passa aussi vite qu’un souffle. Au même instant, la voix forte de Jean-Joseph me criait : « J’y suis, je tiens ce qui va te guérir ; j’ai trouvé la charrue. »

Il m’entraîne chez le charron. Celui-ci u’était pas encore levé.

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ff Ouvrez, ouvrez vite, il y va de la vie de noire malade. » Le charron nous reçoit, les yeux à demi-ouverts, en bâillant et en se détirant les bras. Jean-Joseph saisit un morceau de craie dans un coin de la boutique, et le voilà qui trace sur la muraille des barres dans tous les sens, et puis des carrés et des ronds. Si sa craie marchait, sa langue ne restait pas fainéante. Il parlait, parlait, miséricorde ! c’est la première fois et ça a été la seule où j’aie entendu sortir de sa bouche un tel flux de paroles. Nous autres Lorrains, l’éloquence n’est pas notre vice; nous nous tenons assez la bouche cousue. De la main qui lui restait libre, il empoignait au bras, aux boutons de la veste, le charron qui s’éveillait davantage, et qui commençait à le regarder en dessous d’un air de compassion, et en même temps de l’air d’un homme qui n’est pas tout à fait rassuré.

« Vous comprenez, disait ou plutôt criait à tue-tête Jean-Joseph, car il s’échauffait en diable, vous comprenez, mon levier prend ici et vient aboutir là. Suivez-moi bien, mon cher, voici ma double chaîne. Attention, mon timon entre en jeu et le poids se porte sur ce point. » De temps en temps le charron, vigoureusement maintenu, se tournait vers moi du moins mal qu’il le pouvait, pour me lancer quelques mots à voix basse : « Ce n’est pas un coup de vin qu’il a dans la tête; Jean-Joseph ne boit pas. Serait-ce que par hasard?... *

Quand Jean-Joseph eut jeté son premier feu, il se retourna et lut sur la figure du charron que celui-ci ne l’avait pas du tout compris. Alors il recommença son explication posément et à diverses reprises. c Si je ne me trompe, dit enfin le charron complètement éveillé, je crois entrevoir que tu veux me parler d’une nouvelle manière, d’une manière à toi, de refaire la charrue. — Justement. — Peste ! mon garçon, comme tu y vas, c’est un plus malin que toi et moi qui a inventé la vieille charrue, sois-en sûr. Toutes les fortes têtes des sociétés d’agriculture, des académies de province, de l’Institut de Paris, ont essayé d’y fourrer le nez ; les plus savants n’ont fait que de l’eau claire. Ce n’était pas la peine de nous

lever tous les trois si matin. — Que vous coûterait-il d’essayer? — C’est cela, rien que mes matériaux et mon temps ! et un billet signé de toi pour me couvrir de mes. avances, n’est-ce pas ? merci ! — Faites-le par charité; faites-le pour celui qui est malade ! — Une charrue pour un malade, la drôle d’idée ! Demandez à l’apothicaire de Château-Salins de s’en charger. »

Jean-Joseph n’est pas vaniteux. Le refus du charron le désola, mais sans l’offenser : « Je m’entends mal au dessin, me dit-il, il n’aura rien saisi dans tout mon gribouillage. Je ne suis pas du métier, je n’en puis pas parler comme lui ; je me serai trop mal expliqué. C’est égal, j’ai la conviction que mon idée est bonne, et que tu en retireras un grand bien; aussi, dussé-je faire le charron moi-même, je n’y renoncerai pas.

Ce qu’un Lorrain veut, il le veut bien, et, sous le rapport de la persévérance et de 1a volonté, je ne connais pas de Lorrain fait pour en remontrer à Jean-Joseph. On entrait en hiver : c’est la saison où il y a moins à faire dans une ferme. Jean-Joseph avait donc un peu de temps à sa disposition. En échange de quelques services rendus dans le voisinage à de petits cultivateurs, comme d’aller battre en grange chez celui-ci pendant les matinées du dimanche, d’aider cet autre dans une corvée, il se procura du bois, un soc demi-vieux , un contre , des débris de ferrures qu’il se proposait de rajuster à ses roues. Il trouva à emprunter chez le charron, qui, à tout prendre, n’était pas un méchant homme, une bisaiguë et une herminette ; et il se mit bravement à l’oeuvre.

Je vous laisse à penser si les mauvais plaisants se firent un jeu de le tourmenter : te voilà donc passé maître charron , toi, et sans apprentissage; c’est commode. Ah! ça, il paraît que c’est une charrue que tu nous fabriques : une charrue à la vapeur , n’est-ce pas? — On dit qu’elle labourera toute seule. — Et ensuite qu’elle coupera la moisson. — Il y aura sur l’avant-train une meule qui fera de la farine. — Et par derrière un four à cuire. — On n’aura plus qu’à rentrer en grange le pain tout chaud. « Parlait-on d’un mariage douteux : » Ils seront mari et femme quand Jean-

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Joseph aura fini sa charrue. « Dans une affaire mamiuée, on disait : « Ça marche comme la charrue de Jean-Joseph. » Mon pauvre ami laissait dire et n’en allait pas moins son train, équarrissant et taraudant son bois, dérouillant sa ferraille avec la même ardeur opiniâtre, et continuant à me donner bon courage.

Et, vraiment, j’en avais besoin; ce n’était plus le travail, mais la rigueur de la saison que j’avais contre moi. Mon mal était encore empiré. Un second médecin parla du pylore, d’une obstruction qui menaçait de se former. Il ordonna d’horribles drogues, tout ce qu’il y a plus de fort , pour donner du ton , à ce qu’il disait, et rouvrir le passage au manger. Je n’y gagnai que d’endetter par dessus les oreilles moi et Jean-Joseph, auprès du patron, pour payer l’apothicaire. A la fin de l’hiver, j’en étais à me demander quelquefois s’il ne valait pas mieux me laisser tout bonnement mourir. Je frémissais surtout à l’idée que nous entrions en mars, et qu’il m’allait falloir retourner aux champs et au terrible labour.

Heureusement, le printemps s’annonça chaud et point humide. Jean-Joseph , après s’y être pris de plus de vingt manières , après avoir refait telle pièce , supprimé telle autre , ajouté une cheville par-ci, un boulon par là, en était venu à son honneur. A lui seul , sans que personne lui eût jamais rien montré, sans avoir été aidé du moindre conseil , le valet de ferme avait construit une charrue, toute une charrue, depuis le mancheron jusqu’aux roues. Nous l’essayâmes en cachette dans un champ retiré. Elle marchait dans la perfection. Une charrue tout aimable et qui obéit d’ellemême au doigt et à l’œil , une charrue qui a l’air de vous comprendre et de vous deviner ! Vous n’avez pas plus besoin d’appuyer que sur la détente d’un fusil de munition. Un enfant de dix ans aurait la force de la manier. Mais, tenez, j’en appelle à vousmême; car vous la voyez d’ici qui fonctionne à deux cents pas de nous devant tout ce monde. Je ne dis pas pour la masse et pour l’apparence, mais pour la légèreté réelle, elle est à l’ancienne charrue ce qu’est à la pesante bêche du manouvrier la bêche mignonne dont une jolie bourgeoise se sert pour jardiner, pour

changer de place une touffe d’œillets ou de pensées. Et n’imaginez pas qu’elle reste en arrière pour la besogne, oui, da! elle vous creuse un sillon aussi avant , elle vous retourne une bande aussi large , et cela pour le moins aussi vite que la vieille et stupide machine qui a failli me tuer.

Brave Jean-Joseph ! avons nous été heureux ce jour-là! nous avons eu l’enfantillage d’en pleurer tous les deux, de nous embrasser, comme s’il était tombé du ciel une fortune à l’un ou à l’autre. Chose singulière, c’était moi qui me montrais le plus fier , j’éprouvais presque de l’orgueil , j’avais l’air d’avoir mis du mien dans l’invention. Il ne pensait, lui, qu’au soulagement que j’allais ressentir et à ma guérison prochaine. Depuis lors, le labour a cessé d’être pour moi un supplice : c’est devenu un travail supportable.

Un bonheur ne va pas sans l’autre. Je vous dirai que peu après, en défrichant une lande, autrefois boisée, nous fîmes la découverte d’une petite source : une eau qui ressemblait à du cristal de roche. J’eus la fantaisie d’en boire. Souvent la nature nous indique mieux que personne notre véritable remède, comme elle fait aux animaux. L’eau était très-fraîche, presque glacée, elle me procura une sensation délicieuse. J’en bus à longs traits, et à plusieurs reprises tout le long du jour , et chaque fois avec le même plaisir , suivi d’un grand bien-être. Je recommençai les jours suivants. Certainement l’eau de cette source doit avoir quelque vertu admirable : car, depuis lors, je me suis mis à aller mieux, et le mieux se soutient et se consolide. Un troisième

médecin m’a dit dernièrement que mon mal était im petit ulcère qui avait pointé à l’intérieur de l’estomac quelque temps après te contre-coup de la vieille charrue. Les boissons innocentes du premier médecin ont laissé l’ulcère se .former tout à son aise; les drogues violentes du second médecin l’avaient profondément irrité ; l’eau fraîche de la source l’aide au contraire à se cicatriser.

Je crois, moi, qu’après le doigt de Dieu, ce qui achèvera peut-être de me guérir, c’est la joie que j’éprouve de la prospérité

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qui est venu trouver Jean-Joseph; car, monsieur, on n’a pas tardé à parler de sa charrue dans toute la contrée, comme cela devait être. Des savants l’ont visitée et lui ont fait compliment. Aujourd’hui mon ami n’est plus Jean-Joseph tout court, c’est un homme de mérite, un inventeur distingué, qui a dîné avec M. le sous-préfet et tous les personnages les plus huppés du département. Sur l’annonce de journaux , il s’est réuni ici plus de deux mille personnes, peut-être, pour le voir conduire ma charrue : Aujourd’hui, comme de raison, ce n’est plus moi, c’est lui qui a l’honneur de conduire. Tout Château-Salins, tout Nancy parlera demain de Jean-Joseph Grangé.

Cette histoire inspira au Parisien le désir de voir de près la fameuse charrue, pour laquelle il s’était montré d’abord si sauvagement insouciant. Il se leva du petit tertre, non sans avoir serré avec chaleur , en signe de reconnaissance , la main du malade ou plutôt de l’heureux convalescent. Celui-ci ne le suivit pas; l’émotion d’une telle journée l’avait un peu fatigué et le repos absolu lui était nécessaire. Le Parisien courut se mêler à un groupe de curieux qui devaient être des plus recommandables, à en juger par le ruban rouge qui brillait à bon nombre de boutonnières. 11 y avait là un homme en qui rien ne trahissait le docte savoir, bien que sa physionomie annonçât une haute et sagace intelligence. Il gardait le silence, tout en suivant d’un œil scrutateur la marche et l’action du soc, le jeu des bras du laboureur, et la tension des traits de l’attelage. On voulut connaître son opinion.

« C’est ici, dit-il, un de ces cas où la science reste confondue et n’a plus qu’à s’incliner. Le simple ouvrier qui manie du matin au soir le même outil , qui en démonte et en remonte à chaque instant les pièces une à une, qui apprécie, par une expérimentation continue, et à la sueur de son front , quelle })ièce aide le mieux à l’action de ses bras, ou quelle autre la contrarie, sera toujours l’homme le plus propre à perfectiouner cet outil, pour peu que son cerveau soit capable de réflexion , et qu’une passion forte échauffe et soutienne sa volonté. Voici un homme qui, par l’intervention

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de SOU grand levier, a fait de la charrue un outil tout nouveau. L’idée de déplacer une portion du poids de l’avant-train pour la porter sur l’action du soc , au profit des bras du laboureur, qui n’a plus à dépenser que de la surveillance, est une idée de génie. Les chevaux y gagnent également, puisque le frottement des roues devient moindre, et que le tirage est diminué d’une différence qu’on peut évaluer du quart au sixième. C’est le plus grand perfectionnement qui, dans les temps modernes, ait été apporté à la charrue, n’importe de quelle espèce. »

Le Parisien demanda qui était ce savant dont la parole était modeste et accordait un éloge franc et sans restriction. On lui apprit que c’était le célèbre M. Dombasle, le fondateur de la ferme-modèle de Roville et l’inventeur de l’araire reconnue pour la meilleure.

L’expérience publique faite sous le bois de Vie fut bientôt suivie d’une autre dans les environs d’Epinal. D’après un rapport adressé à la Société d’encouragement , un terrain , que l’on ne pouvait labourer avec la charrue ordinaire qu’en y laissant de nombreux intervalles et des trous , a été labouré par la charrue Orangé dans toute sa surface, sans laisser des trous ni de places en friche. A Maisons-Alfort, près Paris, dans un terrain qui avait servi de chemin et dont le sol était d’une dureté extrême et pierreux , la charrue a cassé son grand levier , un levier ayant trois pouces de diamètre à son milieu , sans que le laboureur éprouvât de secousse; la destruction du levier a préservé la charrue.

A l’honneur de la Toscane , c’est un corps savant de Florence qui a décerné, le premier, une médaille à l’inventeur français.

Les sociétés caduques, les sociétés décré])ites qui discutent sur tout, qui nient tout, (lui l)lasj)liénient Dieu, la religion,

la morale et elles-mêmes, deviennent le patrimoine ordinaire des charlatans, des imposteurs et des fripons. Le dix-huitième siècle, le siècle de l’incrédulité, de l’encyclopédie et de la philosophie génevoise, avant de se noyer dans le sang se prostitua dans les burlesques méandres de la sottise et du ridicule. Janot régna sur les tréteaux de la foire comme l’horloger Caron de Beaumarchais sur la scène illustrée par Molière ; les Percherons et la Courtille furent les annexes des salons de Versailles et des boudoirs de Trianon ; le scandaleux procès du collier détruisit, d’un seul coup, le bienfaisant prestige (lu pontificat et du trône, et pour comble de stupidité, trois hommes sortis on ne sait d’où, un fou, un fripon et un fanatique, vinrent tour à tour exploiter la curiosité, les hommages et l’admiration d’une cour frivole, d’une bourgeoisie aveugle et d’un peuple fatigué de son Dieu, de son roi, et de ses institutions de quatorze siècles.

Le fou était le comte de Saint-Germain, ce Mathusalem de cour, qui prétendait avoir hanté le palais duTétrarque Hérode, à Jérusalem, et les tentes d’Alaric sur les bords de l’Arno; le fripon, le comte escamoteur Cagliostro ; le fanatique, ou plutôt le rêveur, Mesmer, qui mêla l’idéologie allemande à la métaphysique des Mages et des Druides.

A Dieu ne plaise, cependant, que nous confondions Mesmer et sa doctrine avec les arlequinades historiques du comte de Saint- Germain et les tours de gibecièi'e du prétendu comte de Cagliostro ; que nous confondions surtout une conviction naïve, profonde, pleine de charité, il faut le croire, avec les fades calculs d’un intrigant titré et d’un saltimbanque de qualité. Non, sans doute. Le docteur Mesmer est à nos yeux, et aux yeux de tous les hommes qui pensent, un esprit vaste, pénétrant, novateur ; mais il eut le tort, coinme la plupart de ceux qui établissent un système, de renfermer sa doctrine dans le domaine de l’absolu ; il commit surtout la faute, au début de sa carrière scientifique, de s’entourer de ces niais, de ces panégyristes maladroits, satellites ordinaires des astres intellectuels qui s’élèvent à l’horizon du

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