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CHAPITRE XXIII

LES T SSIS.

Les premiers tisserands. — Les Arabes de Ségovie. — Les Abencerrages. — Laine, fil , soie, coton , cachemire, etc.

La quenouille doit dater, aussi bien que la charrue , des premiers âges du monde. Les hommes réunis en société durent diriger princiles efforts de leur imagination vers la recherche des moyens de conserver la vie et la santé, cette fleur de l’existence. Se nourrir et se vêtir sont les deux pôles tle l’être intelligent. « La vie et l’habit, disait le philosophe Anaximènes à Alexandre le Grand, dont il avait été l’un des précepteurs, ou plutôt la nourriture et le vêle-

ment sont indispensables aux hommes : faites donc en sorte que vos peuples ne manquent de rien sous ces deux rapports, et vous n’aurez ni révoltes à punir, ni séditions à réprimer. Le mot plein de sens et de sagesse d’Anaximènes est parvenu jusqu’à nous, en se purifiant encore au souffle divin de la foi chrétienne, et la charité enseignée par Jésus-Christ, la raison, la politique et la justice éternelle, nous apprennent que les sociétés humaines, qu’elles soient dirigées par des lois ou par des rois, qu’elles s’intitulent républiques ou monarchies, doivent avant tout pourvoir, — en échange d’un travail régulier, — à la subsistance et au vêtement de chacun de leurs membres. La pauvreté est un mal inhérent à tout état social et peut-être même à la nature humaine, on ne peut la détruire; mais la misère n’est qu’un accident, une monstruosité, un crime permanent : il faut l’extirper et radicalement guérir cette lèpre morale, comme on a su guérir la lèpre physique apportée par les Goths avec la barbarie des régions glacées du Nord.

Sans remonter aux souvenirs très-confus des grands peuples et des grandes nations de l’antiquité , et en nous bornant à consulter les saintes Écritures et les poésies d’Homère, nous voyons que l’art de fabriquer les étoffes était en honneur non-seulement chez les patriarches et les rois leurs contemporains, mais encore chez les anciens Egyptiens. On a retrouvé des statues de la déesse Isis, ornées de quenouilles et de fuseaux. Minerve, chez les Grecs, n’était pas seulement le symbole de la sagesse, des arts et de la guerre , elle était encore le mythe le plus éloquent de l’activité domestique et des occupations utiles du foyer. La divinité qui présidait aux beaux arts et à la philosophie , présidait aussi aux humbles labeurs de l’aiguille , de la quenouille et du fuseau : comme si les Grecs eussent voulu enseigner, par cette ingénieuse allégorie , que la sagesse et la vertu , dont Minerve était l’expression la plus haute et la plus pure, devait être, dans toutes les conditions, chez tous les sexes et au sein de tous les peuples civilisés, l’apanage le plus précieux, le privilège le plus beau, l’ornement le >

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plus splendide et le plus nécessaire de riiumanilé , et que le travail, le saint travail de la famille, était la garantie des bonnes mœurs, de l’honneur, de la félicilé publique et du bonheur privé.

Nous lisons dans Homère que l’épouse du vieux roi Priam , Hécube , filait au milieu de ses filles et de ses esclaves , tandis que les jeunes capitaines troyens fourbissaient leurs armes pour repousser les Grecs. Omphale, reine de Lydie et femme d’Hercule, portait avec une égale majesté le sceptre et la quenouille ; et Hercule, s’il faut en croire la mythologie. Hercule, ce demi-dieu , ce dompteur de monstres, cet intrépide vengeur des opprimés. Hercule lui-même s’associa aux pacifiques travaux de la beauté , el fila aux pieds d’Omphale. Chez les Romains et aux premiers temps de la République, l’unique occupation des femmes était de filer et de tisser les étoffes pour les vêtements de leurs époux, de leurs enfants et de leurs esclaves. Sextus, fils de Tarqnin-le-Superbe, qui déshonora Lucrèce, trouva, lors de son attentat, cette pudique Romaine occupée à filei'. La quenouille que tenait Lucrèce fit bientôt place au poignard dont elle se perça le sein , et les fuseaux ensanglantés de la femme de Collatin devinrent le signal de la chute de la royauté et du triomnhe de la république, comme deux cents ans plus tard , dans cette même Rome , la robe de César assassiné fut le prélude de la tyrannie et inaugura l’empire d’Auguste.

Les récits bibliques sont remplis des touchants tableaux de l’industrie domestique. Ici, c’est Sara qui veille, avec sa servante Agar, à la tonte des nombreux troupeaux d’Abraham, et qui fait mettre de côté, par le petit Ismaël, la laine la plus onctueuse et la plus fine pour en filer la première tunique du fils promis par le Seigneur, d’Isaac. Là, c’est la vieille Noëmie qui, assise sur le revers d’un fossé; encourage Ruth, sa belle-fille, à glaner dans le champ du riche Booz, et promet de lui filer un jour les plus belles laines du pays de Chanaan. Plus loin, c’est Judith, la libératrice de sa patrie, couvrant de pourpre et d’or la tunique, ouvrage de ses mains, dont elle doit se revêtir pour aller trouver le général de

Nabuchodonosor, le farouche Holopherne ; plus loin encore, c’est la mère des Macchabées, revêtant chacun de ses sept fils des blanches robes de lin qu’elle leur avait taillées, et leur disant : « Mes mains maternelles ont fdé ce lin, qu’il vous serve de drapeau si vous restez vainqueurs des ennemis de votre Dieu et de votre patrie ; qu’il vous serve de linceuil, si le fer de l’Infidèle tranche vos jours. Mais vaincus ou vainqueurs, Dieu, votre patrie et votre mère ne vous oublieront jamais. »

La civilisation grecque et romaine étouffa les mœurs patriarchales et les occupations saintement utiles des vieux âges. Cependant , lorsque le monde romain eut reçu le double baptême que Dieu lui envoyait, le baptême du salut et de la miséricorde par les apôtres de Jésus-Christ, et le baptême des persécutions, des ignominies, des vengeances dont les barbares, aveugles instruments de la colère divine*, étaient les horribles prêtres, les habitudes, les travaux, les vertus même du foyer domestique, revinrent comme d’eux-mêmes au sein de la société nouvelle qui se formait et qui était un assemblage confus de toutes sortes de peuples ; mais le ciment divin du christianisme avait solidement relié entre eux tous ces matériaux hétérogènes, et les lumières de l’Evangile, qui jetaient sur cette société naissante un éclat si pur, un parfum si suave et si céleste , ramenèrent en quelque façon le monde aux joies, aux devoirs, aux travaux, aux aspirations patriarchales. Nous avons tous lu dans nos vieilles légendes cette histoire de la reine Berthe, qui employait les loisirs et les trésors de la couronne à soulager les pauvres , et dont la tendre piété se plaisait à transformer son palais en maison de prière et de travail, métamorphose heureuse qui avait mérité à ce palais le surnom de Palaisdes-Quenouilles, que la reconnaissance populaire lui avait décerné. La reine Berthe a été précédée et suivie de femmes non moins illustres par le rang, par la charité et par l’amour du travail. Clotilde, femme de Clovis; Hildegarde, épouse de Charlemagne; Ingelberge, Mathilde, Bérengère, Ogine, Isabelle de Hainaut, toutes femmes, filles ou sœurs de rois et d’empereurs, allièrent la

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passion du travail à la passion de la prière , et l’amour de Dieu à l’amour du peuple. Dans les siècles plus rapprochés du nôtre, et lorsque le goût de la politesse, des beaux arts et des discours fleuris fut apporté en Europe avec les pierres du Parthénon et les œuvres d’Euripide et de Sophocle, l’établissement des cours d’amour et des aréopages de doctes matrones, de jolies femmes, de hardis chevaliers et de spirituels troubadours, ménestrels, trouvères, maîtres et bacheliers en gai savoir, n’affaiblit point la religion du travail. Les femmes, au contraire, les plus honorées , les plus aimables et les plus illustres par leur naissance , leur esprit et leurs dignités, mêlaient, aux fleurs de la poésie et de l’éloquence, aux charmes des doux entretiens et des savantes conver-' sations, aux jeux du cœur et de l’imagination , les nobles attributions du travail domestique. Les premières aiguilles à tricoter furent inventées au treizième siècle par une comtesse de Flandres ; le dé fut trouvé par une duchesse de Bourgogne ; et la tapisserie, si lentement ingénieuse de Pénélope, fut ressuscitée, pendant les deux premières croisades et pour faire supporter l’absence des nouveaux Ulysses, par Eléonore de Guienne, femme de Louis Vil, et d’Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe-Auguste.

Tyr et Sidon furent, dans l’antiquité, les villes où l’on fabriquait les plus belles et les plus riches étoffes. La pourpre de Tyr était la bure des rois, et fut célébrée par tous les poètes, maudite par tous les philosophes. Sidon, et les principales villes de la Phénicie, fournissaient aux heureux de la terre, qui n’étaient ni rois, ni princes, ni ministres, ni généraux d’armées, les tissus tes plus moelleux, les plus fins et des couleurs les plus attrayantes. Les premiers tisserands furent donc vraisemblablement des Phéniciens*, car l’histoire ne nous a pas initiés à une civilisation plus

‘ Ce nom ( tisserand ) est commun à plusieurs ouvriers travaillant de la navette, tels que sont ceux qui font les étoffes de laine ou tisserand-drapant. Les autres artisans qui se servent de la navette pour fabri(iuer des étoffes d’or, d’argent, de soie, d’autres étoffes mélangées pour faire des tissus, ne se font point nommer tisserands, mais monteurs ouvriers en drap d’or, d’argent, en soie, ou simplement ouvriers de la grande navette.

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reculée. Les Grecs, clans leur siècle de décadence, tiraient de l’Asie et de quelques villes d’Afrique toutes les étoffes dont ils avaient besoin pour leurs vêtements et pour les robes splendides de leurs femmes’ ; et les Romains, à dater de la dictature de Sylla, firent venir également d’Asie les tissus les plus fins qu’ils ornèrent, — Auguste et l’empire arrivés, — de broderies d’or et d’argent , de palmes, et même de perles et de pierres précieuses ^ Le luxe avait étouffé la liberté bien avant la tyrannie, et la vieille simplicité républicaine ne convenait plus à ces Romains dégénérés , qui s’enivraient des dépouilles du monde.

Les barbai'es, vêtus de peaux, la poitrine à peine couverte d’une cuirasse de bois durcie au feu, la main chargée d’un affreux coutelas ou de masses à éperons , ne trouvèrent plus les soldats de Marius qui avaient taillé en pièces les Cimbres et les Teutons leurs ancêtres, ils eurent bon marché de ces soldats, de ces légions, qui n’avaient conservé de leur ancienne gloire que l’aigle de Romulus et la vaine splendeur de leurs armures, mais qui ne possé-

Oii fabrique les tissus avec toutes sortes de matières qu’on peut filer, comme l’or, l’argent, la soie, la laine, le fil, le coton.

* Les dames d’Athènes et de Rome déployaient dans leurs toilettes un luxe et une élégance qui étonneraient même nos lionnes de Londres et de Paris, auxquelles les Athéniennes ne le cédaient ni en grâces ni en esprit. Il faut lire dans le Foyage du jeune .dnacharsls, du savant abbé Barthélemy, les mille futilités, les mille et charmants riens dont se composait la toilette ordinaire des femmes de conditions à Athènes et à Corinthe. La courtisane Aspasie reçut de Périclès, après la guerre de Mégare, une robe qui valait, par les perles et les broderies dont elle était enrichie, plus de 5ü talents, c’est-à-dire à peu près 75,000 francs de notre monnaie.

* I.ucullus, si célèbre par sa gourmandise et par ses richesses, changeait trois fois de robe pendant ses repas. Dans un feslin qu’il donna à un ambassadeur du roi de Bythinie, il portait une robe si merveilleusement splendide, si surchargée de perles et de pierres précieuses, que l’ambassadeur en fut ébloui et ne put s’empêcher de manifester son admiration. « Ce n’est rien, lui répondit Lucullus, et si vous visitez les caveaux du temple de la Victoire, vous en verrez bien d’autres. Lucullus n’a voulu garder pour lui ([ue ce qu’il a jugé indigne d’être offert aux dieux et à la République. « Ce grand général avait en effet apporté des valeurs inestimables en or, en argent et en pierres précieuses à Rome, après avoir défait Ifjilhridatc et Tigrane, et n’avait réellement conservé ([ue des objets de peu de vai'Mir. mni'; ce neii de valeur se moulait à SO mi'lions.

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(laienl plus ni la tactique, ni la vigueur individuelle et collective, ni la discipline, ce gage presqu’assuré de la victoire, des troupes invincibles de Pompée, de César, de Titus et de Trajan. L’empire romain tomba donc avec sa dernière armée; mais l’empire d’OrieiK se débattit encore longtemps, et opposa une assez longue résistance pour donner le temps aux barbares, campés en Europe, de se familiariser avec le luxe et le faste militaire et civil de ceux qu’ils étaient venus combattre, et qu’ils avaient faits esclaves.

Mais ces Gètes, ces Gépides, ces Avares, toutes ces races grossières de la nation Gothique, étaient, comme tous les barbares et tous les hommes mûris trop vite au soleil de la victoire et de la liberté, fort amoureux des magnifiques vêtements et des marque^ distinctives du commandement et de la souveraineté. La splendide tenue des empereurs, des consuls, des patrices, des généraux qu’ils avaient battus ou faits prisonniers, leur donnaient d’étranges tentations de s’habiller comme eux, et de rayonner sur le inonde^ comme ces astres dont ils avaient fait pâlir la fortune et l’éclat. Ces Goths succombèrent enfin à la tenlation, et leui's chefs, décorés du titre de rois, emmaillotés de la pourpre, coiffés de couronnes qu’ils forgèrent d’abord en fer, (ju’ils fondirent plus tard en or, devinrent bientôt aussi esclaves du cérémonial , aussi passionnés pour la parure royale, aussi avides de hochets superbes que les empereurs de Constantinople. Cette folie sauva l’industrie, le commerce du monde ; et en même temps que les' admirables produits tissuaires de l’Asie et de l’Afrique, un moment ébranlés, se relevaient plus beaux que jamais, les nombreux ouvriers, que cette magnifique industrie faisait vivre dans les deux parties du

‘ Nous voyons aujourd’hui les nègres d’Haïti faire tout justement ce qu’ont fait les Goths. Après avoir voulu la liberté, et avoir arrosé de sang les pieds de la divinité qui n’était en réalité qu’une abominable licence, ils se sont donné un empereur, et aujourd’hui cet empereur et ses grands dignitaires renchérissent sur toutes les niaiseries, sur toutes les vanités, sur toutes les folies honorifiques des plus vieux gouvernements de l’Europe. Ce n’est pas tout de se proclamer citoyen, il faut avoir l’esprit de l’être, et conserver ce titre précieux quand on le tient.

. Ah! pauvres nègres, les classificateurs d’histoire naturelle ont -ils raison?

monde, se sauvaient avec les épaves de ce naufrage universel de la civilisation.

Mais si l’art du tisserand reprit quelque activité en Afrique et en Asie, grâce à la pompe et au faste des rois barbares, il n’en fut pas de même en Europe. On ignorait presque généralement, dans les contrées septentrionales, l’art de fabriquer la soie ; le tissage de la laine était dans l’enfance, et la toile, — produit précieux du chanvre et du lin, — était rare et n’était pas, vu sa cherté, d’un usage général. La Frise, la Hollande, le Brabant et la Flandre ne commencèrent à fabriquer leurs toiles, si renommées depuis, que vers les dernières années du treizième siècle ; et le luxe^ dans le linge de corps, était une chose si merveilleuse, que la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, ayant apporté dans son trousseau trois douzaines de chemises de Hollande, on cita à la cour de France cette particularité mémorable. Un siècle environ plus tard, Anne de Bretagne enrichit les armoires royales de l’hôtel Saint-Paul et de la Tour-du-Louvre de quatre douzaines et demi de chemises et de six paires de draps filés par les femmes de la Cornouaille qui avaient voulu donner à leur bien-aimée duchesse , devenant reine de France, un témoignage suprême de leur amour et de leur respect. Ainsi, de deux reines, d’Isabeau de Bavière et d’Anne de Bretagne, l’une apporte quarante-deux chemises de Hollande à son royal époux, l’autre quarante-huit chemises et six paires de gros draps jaunes à Charles VHI. Mais Anne apportait aussi en dot au fils de Louis XI la vaillante et généreuse Bretagne, et pour ce beau nid de soldats et de matelots, pour cette riche et plantureuse province qui est si féconde en grands hommes et en grandes moissons, le jeune époux pouvait se consoler de la rudesse du linge de sa noble épouse, en songeant de quel beau fleuron elle venait de fortifier la couronne de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis.

Si le linge de corps n’était pas abondant au quatorzième siècle en France et dans les autres pays de l’Europe, en revanche le linge de table avait déjà atteint l’apogée de la perfection. Rien de plus

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splendide, de plus beau que les services de table fabriqués du quatorzième au dix-septième siècles en Hollande et dans les Pays-Bas. Chaque nappe, chaque serviette représentaient des fleurs, des fruits, des animaux ou des sujets complets avec personnages et paysages de l’histoire sainte et de l’histoire profàne. On conserve encore de nos jours, en Espagne, le magnifique service de linge de table offert par les bourgmestres et notables bourgeois de Bruxelles au fameux duc d’Albe , et rien n’approche de la finesse de grain et de la finesse d’exécution de ce service, qui compte trois grandes nappes de quarante pieds carrés chacune , de six petites nappes ou napperons, et de deux cent-cinquante serviettes qui, toutes, sont des tableaux historiques et dignes des grands artistes qui en dirigèrent le travail ‘ .

La France paya longtemps, ainsi que les autres états de l’Europe, un tribut à la Hollande et aux Pays-Bas pour cette miraculeuse industrie. Mais au dix-septième siècle, sous l’administration de Colbert, des fabriques de linge damassé, gravé et historié s’élevèrent simultanément dans l’Artois, dans la Picardie, dans la Lorraine et dans la Flandre, et non-seulement nous fûmes affranchis d’un tribut onéreux, mais encore nos produits, grâce aux encouragements de Colbert et de Louis XIV, purent rivaliser, tant par la finesse et la bonne qualité des matières premières, que par la perfection et l’originalité des dessins , avec les toiles étrangères destinées à l’usage de la table. Au surplus, le linge, au dix-septième siècle, était devenu, par le perfectionnement des mœurs, par l’application plus stricte des soins de l’hygiène, mais surtout par la concurrence des ateliers et par l’emploi de moyens plus expéditifs dans le rouissage des chanvres et dans la préparation des lins, plus communs en France, et tout y gagna; l’agriculture, l’industrie, le commerce et la santé publique, dont le linge est peut-être

' La grande nappe représentait tous les grands capitaines de la Grèce et de Rome, depuis Agésilas jusqu’à Narsès. Les napperons offraient des fruits et des fleurs. Enfin, par un raffinement d’adulation dont on ne croirait pas les lourds Flamands capables, chaque serviette retraçait un trait de l’histoire d’Espagne, depuis Pélage jusqu’à Charles-Quint.

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le plus important et peut-être, hélas ! aussi le plus négligé, et relativement le plus cher auxiliaire.

On peut graduer ainsi l’art de fabriquer les tissus.

La laine fut travaillée, ainsi que nous l’avons déjà dit, dès les premiers âges du monde, La soie fut transformée en étoffe chez les Hindous, chez les Assyriens, chez les Egyptiens, en Phénicie, à Sidon, à Ptolémaïs, chez les Carthaginois à Carthage, chez les Chinois, qui montrent encore «aujourd’hui la robe de soie que portait leur philosophe Confucius L il y a plus de deux mille ans. Le fil, presque totalement inconnu des anciens, est d’origine barbare, et n’a été soumis à une fabrication plus ou moins grossière qu’à la fin du cinquième siècle de notre ère ; le coton, enfin, connu des Hindous, des Chinois et des Japonais, n’a été connu et n’est devenu commun, en Europe, que depuis le premier quart du seizième siècle. Quant à ces tissus légers, qui obscurcissent plus qu’ils ne voilent les traits vulgaires ou charmants du beau sexe en Asie, en Afrique et dans quelques pays de notre Europe, quant à ces tissus, dis-je, que les Ai abes, dans leur poétique langage, appellent de la fumée filée, et qui sont moins un voile à la pudeur qu’un appât

' Confucius, non pas le dieu, coiiuue le vulgaire le croit encore, mais le plus grand philosophe des Chinois, est né à Champing, dans le royaume de Lée, 560 ans avant Jésus Christ. Ce grand homme qui fut ministre, et qui cessa de l’être quand il ne put avantageusement servir les intérêts de son pays, se consacra, en déposant les fonctions publiques, à l’étude et à l’enseignement de la philosophie morale. Confucius avait divisé ses disciples en quatre classes. Le premier ordre était pour ceux qui tendaient à acquérir la vertu fc’était le moins nombreux); le deuxième était destiné à ceux qui voulaient raisonner avec justesse; le troisième était pour ceux qui voulaient se livrer à l’administration, à la magistrature ou à l’armée; le quatrième était pour ceux (jui voulaient discourir noblement et avec connaissance de cause sur toutes choses.

Plus de dix mille temples, statues et monuments, disséminés sur le territoire de l’empire, apprennent assez combien les Chinois ont en vénération la mémoire de leur grand philosophe. Lors(ju’un fonctionnaire public passe devant un de ces monuments élevés par la reconnaissance de tout un peuple, il descend de son palanquin et fait, par honneur, queh|ues pas à pied devant la statue ou le temple dédié à Confucius.

Les descendants de ce grand homme sont tous mandarins de naissance , et j.usqu’à présent l’hérédité de la vertu s’est constamment alliée chez eux à l’hérédité de la gloire.

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de la coquetterie et qu’une amorce à la convoitise et à la curiosüé des hommes, ils ont des origines diverses. Les gazes viennent de rinde; là blonde, variété de la gaze proprement dite, a été inventée à Paris en plein dix-septième siècle ; et ces tissus, si merveilleux par la richesse de leurs dessins, par la difficulté même de leur ti avail et par les âpres et longues heures qu’on est obligé de consacrer à leur création, ces dentelles, puisqu’il faut les appeler par leur nom, qui assurent le pain de cent mille familles pauvres, et qui affichent les richesses de cent mille familles opulentes, ont été inventées au quatorzième siècle, à Venise, par des femmes esclavonnes, ei en Flandre, à Valenciennes surtout, par des femmes et des filles d’ouvriers, travaillant aux mines de charbons de terre , au commencement du quinzième siècle. Ainsi, ces humbles et laborieuses femmes, les unes sur les bords de l’Adriatique, les autres sur les bords de la Meuse, manquant de tout, mais ne désespérant ni de la Providence , ni de leur courage, se sont créée une abondante et féconde Industrie, et ont doté leur pays d’une source de richesses qui a aidé puissamment, en plusieurs occasions, Veniseet la Flandre à supporter des tributs fort lourds imposés par un sénat avare ou par un maître passager. La dentelle de Venise s’appelait point de Venise, et la dentelle de Flandre point de Flandres ou Valenciennes. A ces deux points est venu, vers le milieu du seizième siècle, s’en joindre un troisième, le point d'Angleterre.

La fabrication des draps prit un grand essor en Europe, vers le milieu du quatorzième siècle; mais un de ces hasards qui détruisent ou qui fondent les fortunes publiques ou commerciales des nations, vint donner à l’Espagne une suprématie manufacturière qu’elle ne conserva, malheureüsement pour elle, que l’espace de deux siècles.

Les Abencerrages et les Zégris,.Guelphes et Gibelins de l’Ibérie, deux fractions puissantes du- royaume arabe de Gienade, se disputaient avec acharnement le pouvoir ; et en s’emparant tour à tour de l’Alhambra et de FAlbaycin , les bastilles ou les hôlels-de-

ville des rois maures, mettaient sans cesse en question la sécurité publique et jusqu’à l’inviolabilité du trône. Ces interminables dissentions portèrent leurs fruits : un usurpateur s’empara d’abord de l’autorité royale et fut chaudement soutenu par les Zégris. Aben- Zeragh (dont nous avons fait le mot Abencerrage) n’eut pas honte d’appeler l’étranger au secours de son parti vaincu ; il invoqua le secours des Castillans ; ceux-ci arrivent, battent les Zégris, détrônent l’usurpateur ; mais au lieu de rétablir le monarque dépossédé, ils confient le sceptre de Grenade à un parent du malheureux roi ; bientôt ce roi musulman, intronisé par des guerriers chrétiens, est renversé à son tour par ceux qui lui ont jeté cette couronne de paille, et Grenade, peu de temps après, redevient espagnole et chrétienne.

Les Abencerrages s’enfuirent, et les Zégris imitèrent leur exemple ; mais, parmi les premiers, la fuite était plus périlleuse encore que l’immobilité. Le chef des Abencerrages, l’haljeb Aben- Zeragh, était promis, une fois sur la terre d’Afrique, au poignard des Zégris, qui l’accusaient, avec quelque fondement, d’avoir déterminé la perte de sa patrie. Aben-Zeragh se décida donc à rester en Espagne, se rendit à Ségovie, et là cet ambitieux sans emploi, ce conspirateur sans complices se fit industriel et marchand. Aben fit venir à grands frais, de l’Afrique, des moutons à laine fine (mérinos, qui veut dire tout simplement mouton en espagnol), fit tisser leur laine par des procédés cachés jusqu’alors aux Castillans, et dont le secret n’était connu que des Arabes, établit de nombreux métiers, et rendit sa patrie d’adoption, Ségovie, la première ville d’Espagne, et peut-être de l’Europe, pour la fabrication des draps. Aben fit une fortune considérable, et cette fois encore le commerce cicatrisa les blessures de la politique.

Plusieurs Arabes, à l’exemple d’Aben, créèrent de semblables établissements dans les diverses provinces d’Espagne ; mais Ségovie * eut seule le privilège de la priorité, du talent et des ri-

’ Ségovie, avant d’être célèbre par ses manufactures de draps, l’était par ses

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chesses, richesses véritables qui valaient mieux que les trésors de . convention du Nouveau-Monde.

La France ne suivit que cent vingt ans après l’impulsion donnée par l’Espagne à la fabrication des draps. En effet , les belles manufactures de draps d’Elbœuf, de bouviers, de Sédan; les fabriques de velours, d’étamine, de serge d’Amiens, de Péronne et de Saint- Quentin ne datent guère que de 1590 à 1620 ou 30 ^

Mais , à peu près à cette même époque , dans ce même temps où les Maures, chassés de Grenade, enrichissaient malgré eux cette Espagne qui les proscrivait et qui les maudissait, vers 1492, il survenait à notre France un de ces bonheurs qui la sauvent, qui la consolent ou qui l’exaltent.

Au nombre des esclaves chrétiens que les pèi’es Mathurins ramenèrent des États barbaresques (Alger, Tripoli, Maroc el Gigery), en 1598% se trouvaient quelques pauvres ouvriers Lyonnais. Ces braves gens avaient fait — lorsqu’ils étaient cap-

monuments romains. On admire encore aujourd’hui son château (Alcaçar), bâti sur un rocher, et qui a défié plus d’une fois la bravoure arabe et française, et son splendide aqueduc construit par Trajan,pMeîi^e qui joint deux mon-

tagnes séparées de trois mille pas : 177 arcades à deux rangs, posées l’une sur l’autre, présentent l’aspect le plus grandiose et le plus magnifique. Ségovie, quoique bien déchue de son ancienne splendeur, possède pourtant encore quelque fabriques importantes, et ses troupeaux de moutons à fine laine jouissent encore de quelque réputation, quoiqu’ils se trouvent aujourd’hui acclimatés dans tous les pays de l’Europe centrale.

‘ Les belles manufactures de draps d’Angleterre ne datent que de la fin du dixseptième siècle; et les fabriques célèbres de la Hongrie, de la Hollande et de l’Allemagne, du commencement du même siècle.

^ Il y avait jadis en France deux ordres qui allaient racheter les captifs chrétiens sur les côtes de Barbarie. Ces ordres étaient les Pères Mathurins, fondés en 4196, par Jean de Matha et saint Félix de Valois. Le second ordre rédempteur était les Pères de la Mercy, fondé en 1218 en Espagne, par Pierre de Nolasque, gentilhomme languedocien. Ces deux ordres faisaient des quêtes annuelles pour 1e rachat des captifs, et les Pères de la Mercy étaient en outre obligés, par leurs statuts, de prendre eux-mêmes les fers de ceux qu’ils ne pouvaient délivrer faute de fonds suffisants, si ces malheureux étaient en danger de mort ou d’apostasie. En vérité, il n’y a que la religion chrétienne qui puisse inspirer de pareils dévouements et commander de semblables obéissances; et nous n’avons pas encore vu que, depuis soixante ans, la philosophie et la philantropie réunies aient produits de tels miracles d’abnégation et de vertu.

.lifs, — plusieurs voyages, avec leurs maîtres, au Japon et en Chine; et, dans ce dernier pays ils avaient saisi, avec cette promptitude de coup d’œil et d’intelligence qui distinguent les ouvriers français, quelques-uns des procédés que les Chinois emploient pour la fabrication de leurs grandes pièces de soie. De retour dans leur patrie, ces bonnes gens n’eurent rien de plus pressé que d’appliquer ce qu’ils avaient vu au genre de travail qu’ils avaient pratiqué dès leur jeunesse, et bien plus, ils se firent un plaisir et presqu’un devoir de communiquer à leurs camarades les précieuses observations qu’ils avaient rapportées et mûries par la réflexion et par l’expérience. Dès lors, la fabrique de soierie de Lyon prit un essor que ni les guerres de religion , ni les guerres étrangères ne purent arrêter, et la France compta encore une de ces nobles conquêtes qui ne coûtent ni une goutte de sang à ses enfants, ni une larme à l’humanité.

Lyon, déjà considérable par sa population , son antiquité et son industrie, devint, au dix-septième siècle, la métropole du commerce du royaume et la seconde ville de France. La magnificence de Louis XIV, les sages largesses de Colbert, répandirent sur cette cité florissante un nouveau vernis de gloire et de splendeur. Les ouvriers de Lyon furent les premiers ouvriers du royaume , et quand Colbert disait à la députation de ces hommes utiles qui venaient apporter au pied du trône le tribut de leur reconnaissance et de leur dévouement : « Le roi a beaucoup fait pour vous, et il compte bientôt faire plus encore ; car votre industrie tient si essentiellement aux intérêts les plus chers, à la gloire la plus intime de la France, que l’encourager, que la protéger est nonseulement une satisfaction mais un devoir pour le roi. Continuez mes amis, poursuivit le ministre, continuez avec ardeur, avec persévérance vos intéressants travaux, et rappelez-vous bien, rappelez-vous tous , que l’ouvrier peut concourir aussi bien que l’artiste et le soldat à la prospérité de la patrie, et que le roi, ce roi dont vous me parliez tout à l’heure avec tant d’amour, est assez puissant, est assez riche pour récompenser tous ses enfants,

FÆS TISSUS.

et pour mettre en évidence tous les mérites. Retournez dans voti-e chère cité, mes amis, conservez-là, gardez-là, illnstrez-là par votre vigilance et par vos labeurs, et n’oubliez jamais que vous avez entre les mains une partie de la gloire et de l’honneur de la France.»

La fabrique de Lyon est , en effet , selon la juste et pieuse expression de Colbert, la gloire et l’honneur de la France, et cette gloire et cet honneur sont vivaces ; car malgré les malheurs successifs de notre pays, malgré les habiles tactiques de l’étranger qui voudrait nous dépouiller de cette opulente branche d’industrie, la fabrique de Lyon n’a pu succomber encore aux embûches qui lui sont tendues. Un rayon de soleil, quelques jours de calme au milieu de nos tempêtes civiles, suffisent pour rendre à Lyon sa prospérité, son vieux patriotisme, ses talents et sa joie.

Si Lyon a dû beaucoup à Louis XIV et à Colbert, qui ont agrandi la sphère déjà si vaste de ses productions et de son commerce; si Lyon doit de la reconnaissance à Napoléon qui a relevé ses murailles, renversées par les démons de la guerre civile, et ressuscité son commerce ; elle doit beaucoup aussi à un de ses plus obscurs enfants, qui s’est élevé par son génie à la hauteur des grands hommes, et qui a décuplé ses produits, en décuplant ses forces. Nous voulons parler de Jacquard, dont les métiers, si ingénieusement combinés, ont amené une révolution, mais une révolution heureuse, féconde en humains résultats, honnête et productive dans la fabrique de Lyon. Jacquard ne doit pas être seulement inscrit parmi les inventeurs célestement inspirés, il doit être encore honoré comme un citoyen modèle , comme un bienfaiteur de l’humanité ; car ses métiers, loin d’abréger la vie des ouvriers comme les anciens métiers, la conservent tout en simplifiant le travail et en rendent plus libres les allures de l’intelligence ’ .

* Jacquard était fils d’un pauvre ouvrier en soie, et passa les premières années de sa vie dans un état voisin de l’indigence. Après bien des tribulations de tous les genres, Jacquard, qui méditait depuis vingt-cinq ans une réforme radicale

La Révolution française de 1789, la grande Révolution voulut implanter en France les mœurs républicaines. On essaya des habitudes et des modes lacédémoniennes, mais les législateurs reconnurent bientôt qu’ils n’étaient pas des Lycurgue , et que les Français, hors du champ de bataille, n’étaient plus des Spartiates. On se rejeta sur les mœurs d’Athènes, de Corinthe, de Caprée et de la Rome impériale, et alors ce peuple si fou, si enthousiaste et si caméléon, adopta avec fureur les modes renouvelées des Grecs et des Romains.... du Bas-Empire. Les hommes se coiffèrent à la Titus, se chaussèrent à la Caracalla, et eurent des gilets et des culottes à la Commode; les femmes les plus Jolies, les plus célèbres, sinon les plus vertueuses de l’époque se déguisèrent en Aspasie, en Phrinées, en Laïs, en Lucrèce, en Cornélie et en Faustine. Bref, il ne manquait plus, pour rendre la mascarade complète, que de trouver un Périclès et des Antonins. Les promoteurs de la mode, les lions et les mousquetaires du Directoire ne les trouvèrent pas; mais ils inventèrent, ou plutôt ils empruntèrent aux. Musulmans le shall, que l’horrible vulgaire se mit à prononcer châle^ et en affublèrent les divinités de la mythologie parisienne qui avaient grand besoin de cet appendice à leur toilette, tant le climat

dans la construction des métiers, inventa le sien et le présenta au gouvernement, qui lut frappé des améliorations profondes apportées par .lacquard à ce grand outil de la fabrication. On gratifia Jacquard, pour une si belle, pour une si utile découverte, d’une pension de 3,000 francs, réversible par moitié sur la tête de sa femme : le métier tomba par conséquent dans le dpmaine public. Cependant le modeste inventeur, qui avait fait de grands frais, et qui avait contracté des dettes pour mener à bonne fin son entreprise, demanda comme une grâce, au ministre de l’intérieur, qu’une somme de cinquante francs, une fois payée, lui fût allouée par chaque métier qu’on construirait. Napoléon, auquel la requête de Jacquard fut présentée par le ministre, s’écria en souriant et en accordant la demande ;

« Diable! en voilà un qui se contente de peu. » Jacquard, en effet, se contentait de peu, et sa modération éclata plus encore quand il refusa les sommes offertes par l’Angleterre pour venir monter ses métiers au-delà du détroit. « Mes métiers apartiennent à Lyon et à la France, dit Jacquard; Lyon m’aime, et la France m’a récompensé. Je ne veux rien des Anglais au détriment de mon pays. »

Jacquard est mort à Oullins en 1 834, à quatre-vingt-deux ans. Ses concitoyens lui ont élevé une statue, et le modeste et ingénieux mécanicien repose dans le cimetière d’Oullins, à côté du poète Thomas. L’homme qui perfectionna son art, mérite bien de reposer à côté de celui qui l’éclaira.

LES TISSUS

de Paris ressemblait peu au soleil d’Athènes et de Rome. Le shall défendit ainsi les nudités de l’Olympe, des ipjures de notre ciel septentrional.

En 1798 et 1799, l’expédition d’Égypte vint apporter à la mode des shalls une effroyable importance. Quelques généraux de l’armée expéditionnaire, profitant du voisinage de l’Inde, envoyèrent à leurs femmes et à leurs amies, des shalls, si célèbres encore en Orient, de Kachemire. Le général en chef Buonaparte, fut un de ceux , bien entendu , qui adressèrent à leurs compagnes les plus parfaits échantillons de l’industrie hindoue. A partir de ce moment, la maladie, qu’on pourrait appeler la fièvre du cachemire, prit des proportions considérables; elle grandit sous le Consulat, grandit sous l’Empire, devint gigantesque sous la Restauration, colossale sous le gouvernement de Juillet, et est enfin arrivée à l’état de sphinx depuis la Révolution de Février 1848. Toutes les femmes, depuis la grisette jusqu’à la financière; depuis la colonelle jusqu’à la femme du maréchal de France ; depuis l’humble bouchère jusqu’à la plus humble femme du chef de bureau, voulurent avoir un cachemire. C’était le rêve de toutes les nuits, là dispute de toutes les journées, la révolution domestique* de tous les instants. Le cachemire portait dans ses plis, comme la robe de ce consul romain , la paix ou la guerre, et on connaît les armes d’une des parties belligérantes. La rage augmentait toujours et les cachemires ne diminuaient pas de prix. Quelques industriels de Lyon et de Saint-Étienne s’avisèrent alors de créer des cachemires français — cachemires français, comme on dirait romain français, — et grâce à leur talent d’imitation, à leur insigne habileté, parvinrent à faire surgir une branche d’industrie profitable à la France , et au beau sexe, qui accueillit avec acclamation ce mirage trompeur jeté à ses désirs effrénés, ce modeste sucre d’orge offert à sa gourmandise à la place d’un pain de sucre de la Martinique.

Au premier rang de ces fabricants de cachemires qui acquirent en peu d’années une fortune et une popularité considérables, il

DKCOUVEUTES — INVENTIONS.

3iS

faut citer M3L Ternaux et Lagorce, dont les produits, vingt fois couronnés dans nos expositions de l’industrie, feraient rougir les chèvres du Thibet, si les chèvres du Thibet pouvaient rougir, tant ils ont savamment imité et la finesse de tissu , et la capricieuse bizarrerie des dessins, et la riche variété des couleurs. Mais ce ne sont que des cachemires français , et notre patriotisme , ou plutôt celui de nos mères, de nos femmes et de nos filles, ne va pas jusqu’à abdiquer la passion, innée chez les dames, de l’extraordinaire et de l’excellent. Faites ce que vous voudrez, la femme la plus sage préférera toujours le diamant à la rose, l’or à l’argent , la dentelle à la gaze , et le cachemire de Kachemire , au cachemire de la place des Victoires, à Paris.

On sait la place que le cachemire lient dans l’histoire de nos mœurs; elle est grande, mais elle n’est pas belle. Nul, je crois, n’est tenté de priser trop haut ces falals trophées de nos armes, et beaucoup d’époux en pensant à l’expédition d’Égypte, à ses tristes résultats et aux cachemires, ont pu dire du général Buonaparle, comme du personnage de la comédie :

Çue diable allail-il faire dans te galère?

HAPITRE XYIV.

LA CnOllË.

Les poisons. — Les allumettes. — Application de la chimie à tous les arts. — Danger de populariser cette science au-delà de certaines limites, etc., etc.

Jadis la chimie n’était l’étude ([ue d’un petit nombre de savants, sorcières ou de scélérats. Il fallait s’appeler Locuste, Madilla, Agrinème, la Voisin, la Vigoureux ou la Brinvilliers ; il fallait s’appeler Épidemne, Leuxippe, Aldènes, Paracelse, Flamel, Homberg ou le chevalier de Lorraine pour cultiver cette science, et pour en approfondir -es secrets par amour du crime, par ambition, par avarice ou par amour même de la science. Aujourd’hui, l’étude de la chimie est à la portée de tout le monde ; cet art

dangereux n’est plus le monopole exclusif de quelques hardis esprits en forfaits et en connaissances physiques; il rampe avec les ruisseaux des rues, il s’élève avec les ballons, il nage avec les navires, il s’accroupit au coin du foyer domestique. Votre boulanger est chimiste, votre coiffeur est chimiste, votre boucher est chimiste, votre maçon, votre cuisinier, votre glacier, votre épicier, votre pâtissier sont des chimistes; estimez-vous heureux, trois fois heureux si votre marchand de vin ne l’est pas, mais il l’est.

Quand on songe qu’il y a en France seulement plus de quatre-vingt mille individus médecins, chirurgiens, officiers de santé, dentistes, oculistes et apothicaires qui doivent par état s’initier aux plus arcanes mystères de la chimie, et qui sont plus experts que Locuste, que la Brinviliiers, que le chevalier de Lorraine, que le grand Paracelse lui-même dans la combinaison el dans la composition des substances, on est effrayé d’une semblable diffusion de lumières. Si ensuite, sur ce nombre effroyable de quatre-vingt mille, — non pas savants, mais ouvi iers en chimie, — vous supposez, selon les plus modestes hypothèses mathématiques et selon les lois les plus étroites de la statistique morale, mille scélérats, mille ambitieux et mille étourdis, vous frémirez des périls que court cette pauvre société française, qui se trouve exposée non pas seulement à ces empoisonneurs habituels en politique, en morale et en littérature, mais encore à ces légions de guérisseurs qui cachent trop souvent sous le bonnet de docteur le bonnet d’âne de Midas et le bonnet rouge de Splnosa, c’est-à-dire l’ignorance et l’athéisme, les dmx fléaux de ce siècle, les deux lèpres morales qui doivent inévitablement nous conduire de la négation de Dieu à la négation de notre nationalité et de notre civilisation.

Notez bien que dans ce chiffre de trois mille scélérats, ambitieux et étourdis nous n’avons pas compris les pauvres diables qui, sans être précisément entraînés par les affreux attraits du crime et de la perversité, sont pourtant, par leur indigence même, les esclaves de ceux qui sont assez riches pour commettre des

LA CHIMIE

forfaits par procuration, et qu’ils paient au poids de l’or. La pauvreté aux prises avec la faim d’un côté, avec la corruption de l’autre, reste bien rarement vertueuse, et l’éclat de l’or éblouit les yeux et la conscience, et fascine la vertu en haillons. L’immortel Shakespeare, dans sa tragédie de Itoméo et Juliette, a tracé de main de maître ces combats du crime et de l’honnêteté. C’est une bataille de Salvalor Rosa dont le champ est le cœur humain, dont le héros est un apothicaire, dont les trophées sont le poison !

La chimie fut, suivant les siècles et les époques, appelée alchimie, chrysopée, argyropée, pyrotechnie, art spagyrique, science hermétique.. Son origine date d’une haute antiquité ; les Mèdeset les Perses la cultivèrent; les Egyptiens, et à leur imitation les Juifs, s’y appliquèrent avec succès; les Grecs et les Romains, au temps de leur décadence, en firent une étude spéciale qui était pourtant expressément limitée dans quelques professions. Ainsi que son nom qui l’indique, siic, le mot exprimait chez les anciens la science des poisons.

La chimie est l’art, — la science, si l’on veut, — de rechercher l’action intime et réciproque que tous les corps de la nature exercent les uns sur les autres, quelles que soient les ci [ constances dans lesquelles ils se trouvent placés. La chimie est peut-être l’une des sciences qui exigent de la part de ceux qui s’.y livrent le moins d’études préliminaires, le moins d’esprit et le moins d’imagination. La patience est la première qualité du chimisle ; le hasard et l’observation, mais surtout le hasard, font le reste. La chimie est, après l’astronomie, la science la plus profitable aux véritables savants et aux intrigants; c’est le Pactole aux flots d’or pour ces derniers, parce que le secret de combiner des sucs de plantes et des métaux, et celui d’expliquer bien ou mal aux niais et aux imbéciles la marche des corps célestes, est depuis la création du monde une source de richesse et d’honneurs pour les chimistes et pour les astronomes. Le sucre de betterave et la révélation suspecte de quelques planètes ou de quelque pauvre comète ont valu

à leurs auteurs plus de cordons, plus de bureaux de poste, de tabac ou de papier timbré que jamais les gouvernements de la France n’en ont distribué aux filles, aux femmes et aux mères de ceux qui tombaient glorieusement sur les champs de bataille en défendant le drapeau et l’indépendance de la France aux cris de vive la liberté ! vive la France! C’est que le sang glorieusement répandu n’a chez nous qu’une valeur poétique, qu’une valeur de circonstance; les utopies, les systèmes plus ou moins absurdes, les théories extravagantes, les découvertes apocryphes ou singulièrement suspectes sont, au contraire, des leurres invincibles auxquels se laissent prendre toujours bêtement et toujours facilement la tête et la queue de la nation,, c’est-à-dire le gouvernement et les gouvernés.

La chimie telle qu’elle est aujourd’hui est un monde, c’est un immense Capharnaum où chacun apporte incessamment le tribut de ses observations, de ses expériences, et trop souvent aussi de ses rêveries. Pour parcourir les méandres de cette science, les lagunes limoneuses de cet océan de connaissances aussi variées, aussi indéfinies que la nature elle-même, il faudrait écrire cent volumes. Car où peut, où doit s’arrêter une science qui décompose toutes choses, qui analyse la feuille de rose et le fumier; l’aile du coléoptère et la défense du sanglier; qui soumet aux fournaises de son creuset le -diamant et le zinc, l’or et le plomb, le fer et l’étain, ce qu’il y a de plus noble et de plus vil dans la création ; qui, dans ses théories orgueilleuses, explique la formation d’une fleur et d’un pavé, et ne pourrait parvenir à faire un coquelicot ou un morceau de craie ; qui procède à l’anatomie de la nature par la destruction, en singeant la mort, et qui ne pourrait parvenir à imiter la création, à contrefaire Dieu. La chimie moderne , a détrôné la

poésie, elle a fait descendre la nature sous le niveau brutal de l’analyse, et ses innombrables gaz sont l’encens qu’elle brûle sur les autels du Chaos et devant la stupide idole du Néant.

Paracelse fut au seizième siècle , ainsi que nous avons eu occasion de le dire au chapitre de la médecine, le régénérateur de la

LA CHIMIE

chimie ; sans la dépouiller entièrement des pi atiques superstitieuses et des préjugés dont les savants maures, juifs et arabes avaient entouré son étude, le grand homme , en l’alliant à la médecine, lui donna un caractère d’utilité et de grandeur qu’elle n’avait pas avant lui. <r J’ai réhabilité la chimie, s’écrie-t-il dans un accès de légitime orgueil; depuis quatorze siècles, cette science mal comprise, et encore plus mal étudiée, était le patrimoine des empoisonneurs, des prétendus magiciens, des tireurs d’horoscopes et des donneurs de philtres et de breuvages amoureux. J’ai renversé d’un trait de plume tous ces faux prêtres de la science; j’ai rétabli la chimie dans la plénitude de ses droits, et pour assurer à jamais ses succès, son indépendance, ses progrès et son triomphe, j’en ai fait l’une des plus fermes colonnes de la médecine. Sans chimie désormais, il n’y aura plus de médecine possible, et sans médecine la chimie pourrait, sans aucun doute, exister, croître et fleurir.

Le très -célèbre Fourcroy, médecin peu habile, mais républicain ardent et chimiste distingué, a, au commencement de ce siècle, établi huit espèces de chimie :

1" La chimie philosophique, dans laquelle il exposait les lois générales déduites des faits particuliers ;

2" La chimie météorique, où se trouvent développés tous les phénomènes relatifs aux météores, partie qui est plutôt du ressort de la physique générale ;

3® La chimie minérale ;

4® La chimie végétale;

5" La chimie animale;

6® La chimie pharmacologique;

T La chimie manufacturière;

8® La chimie économique.

Avant Fourcroy, Lavoisier avait simplement divisé la chimie en minérale, végétale et animale, et les chimistes d’aujourd’hui ont adopté cette division plus concise et plus lucide. Chacune de ces trois grandes divisions se subdivisent et se sectionnent à rinlini.

3o J DI^XOUVERÏES — INVENTIONS.

La chimie, il serait injuste de le nier, a fait faii’e de grands progrès à l’industrie et aux manufactures, dont elle est parvenue à doubler, à tripler et à améliorer les produits. La statique et la vapeur d’une part, la chimie de l’autre, ont opéré une révolution dans certaines branches de commerce. Ainsi, pour ne parler que d’une seule de ces améliorations qui touchent de près aux mœurs et au bien-être des populations, nous dirons que sous Henri IV, sous Louis XIII et même sous Louis XIV, jusqu’à Colbert, une femme du peuple ne pouvait se vêtir à moins de dix-huit ou vingt francs, ce qui représentait cinquante-deux francs d’aujourd’hui. Depuis quarante ans, les femmes de toutes les conditions, et même des plus hautes, portent des robes qui leur reviennent de dix à quarante francs, et la modicité du prix a déterminé l’égalité de la parure. Ce résultat est important aux yeux de la religion et de la philosophie, et si l’on est obligé de convenir que les étoffes modernes de Jouy, de Roubaix, de Lille et de Saint-Quentin sont loin de valoir pour la durée, la solidité et la couleur, les étoffes dont se servaient nos aïeules, il n’en est pas moins équitable de reconnaître que la chimie, en prêtant son concours scientifique aux manufactures de toiles peintes, a rendu à la consommation en général, à l’élégance publique et aux populations pauvres de nos villes manufacturières, un de ces services qui ne s’oublient pas, et qui ne se récompensent que par la gratitude nationale.

La chimie a porté , nous le répétons , dans tous les canaux de l’industrie française, le bénéfice de ses riches découvertes. L’Anglais, toujours à l’affût des révolutions — des bonnes révolutions, bien entendu, — que nous opérons dans les sciences , nous a bien volé quelques secrets, dérobé sous forme d’emprunt quelques heureuses découvertes ; mais ses pénibles efforts, pour nous imiter, ne prévaudront jamais contre notre intelligence nationale, et nos chimistes seront toujours les premiers savants de l’Europe, et les premiers chimistes du monde.

Les beaux-arts ont aussi gagné aux progrès de la chimie, et, si

LA CHIMIE

le secours que la médecine en tire depuis Paracelse, n’est qu’hypothétique et purement imaginaire ; la peinture sur porcelaine , sur verre, sur métaux, la tapisserie, le décor, la fonte et la fabrication des métaux précieux lui doivent d’utiles et fécondes améliorations.

La chimie est même descendue jusque dans les bas fonds de l’industrie, pour y improviser des mines d’or plus productives que celles du Pérou et de la Californie. Sans compter la pommade du lion qui , par le temps de moustaches qui court, est un véritable bienfait pour les mentons qui visent à l’état de barbarie ; sans parler du vin du Rhin à deux francs la bouteille , et du vin de Champagne à un franc soixante-quinze centimes, qui sont dus aux élucubrations de quelques chimistes en expectative, nous avons vu surgir, il y a quinze ans à peine, une industrie toute nouvelle, qui avait pris pour base la chose la plus vile du monde et en même temps la plus utile, les allumettes! ! I Les allumettes allemandes qui ont eu d’abord assez de peine à prendre — calembourg à part, — ont fini par usurper définitivement la place de ces pauvres allumettes de chanvre, que nos pères tenaient en réserve, sur leurs cheminées, dans une boîte de ferblanc peinte en vert. Le phosphore avait débusqué l’amadou et la pierre à fusil ; l’allumette chimique a chassé sans retour les briquets phosphoriques et les papiers inflammables. Mais jiour en revenir h notre propos, ces nouvelles allumettes, décorées du nom {['allemandes, furent reçues — chose rare en France, — assez froidement, malgré leur origine étrangère et leur cachet d’outre-Rhin. Petit à petit on s’y accoutuma cependant, et une levée en masse de cinq ou six cents gamins, faite par les importateurs de ces éclairs de poche, suffit pour hâter le succès et déterminer la victoire. Rien n’étourdit et ne séduit plus le bourgeois de Paris, que les voix aigrelettes ou rauqueusement braillardes de ces quarts de citoyens, en blouses, déguenillés, qui crient, qui chantent, ou qui annoncent tout ce que l’on veut h raison de six sous par heure. Les marchands eu gros d’allumettes étrangères achetèrent donc les \ ocifé-

rations de ces Stentors qui ne demandaient pas mieux que de s’entretenir la voix, et bientôt on vit à chaque coin de rue, à chaque borne, à chaque hec de gaz, ou plutôt à chaque poteau de réverbère, un orateur, vantant la merveilleuse utilité de l’allumette chimique allemande, et assaisonnant son éloquence naturelle, de la combustion instantanée de quelques-uns de ses produits, à la fin de chaque parade. Dès ce jour là, le triomphe de l’allumette chimique fut décidé, et la défaite du briquet de fer et du briquet phosphorique fut accomplie. Les amis du progrès, en fait d’allumettes, battirent des mains, les gens qui voient un peu plus loin que leur nez, quelle que soit sa longueur, soupirèrent; et la régie royale, — excusez le mot, mais c’est de l’histoire, et mettre en 1838, la régie républicaine, ce serait ressembler à ce directeur de spectacle, du temps delà Restauration, qui fit représenter je ne sais quelle bataille de l’Empire avec des drapeaux blancs, — la régie royale des tabacs se frotta les mains, en pensant que ces philantropiques allumettes allaient nécessairement faire augmenter la consommation des tabacs , ce qui n’a pas manqué, vu la facilité de se procurer du feu. Par malheur, si le chiffre de la vente des tabacs royaux s’éleva, le chiffre des incendies et des accidents dus à la malveillance , — mot d’une lâche indulgence, et qui est, à la justice qui cherche, ce que les déplorables circonstances atténuantes sont au jury qui condamne, — s’éleva également, et le service des pompiers à Paris , et de la gendarmerie dans les campagnes, s’augmenta, en raison directe de la fabrication des cigares de la Havane et des allumettes chimiques allemandes.

Cette dernière fabrication prit un essor considérable, car nos petits industriels ne sont pas hommes à se laisser couper l’herbe sous le pied, et surtout à se laisser primer eu inventions chimiques, principalement par de grosses intelligences tudesques. On renvoya les chimistes allemands et leurs allumettes d’où ils étaient venus, et le Français né malin, comme disait Boileau, et né chimiste, comme disait Fourcroy, se mit à fabriquer pour son

LA CHIMIE

compte et pour le compte des quatre autres parties du monde, en y comprenant l’Océanie, ces allumettes admirables qui avaient joui de la vogue accordée jadis aux ballons de MM. Montgolfier, au bonnet de M. Francklin, à la perruque de M. de Voltaire, au cheval de M. de Lafayetfe, et à l’orteil enrichi de diamants de l’ex-couronne de France de M“® Tallien.

Mais quels qu’aient été l’activité, le talent et l’adresse de nos fabricants d’allumettes chimiques français, aucun établissement consacré à ce genre de produits n’est comparable à celui que l’on visite en Angleterre, et qui est regardé, même par les Anglais, ces grands maîtres ès-sciences industrielles, comme une création commerciale aussi singulière par ses détails, qu’importante par ses résultats pécuniaires. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en reproduisant un article fort piquant et fort original dû à un homme d’esprit anonyme, et qui dépeint avec une exactitude scrupuleuse la physionomie, les aspects et le caractère de cet établissement, qui n’a probablement pas son pareil dans le monde.

<f Au milieu de la lande de Newton , un peu en arrière de la grande route, et à demi-cachée par les arbres d’un joli verger et d’un parterre en fleurs, on aperçoit une vieille et pittoresque maison, jadis la propriété du chapitre cathédral de Manchester, et la résidence de quelqu’un de ses dignitaires aux bons temps de l’Église catholique. Lorsque le voyageur qu’amène le chemin de fer d’York, suit la vallée de Moston, il aperçoit au loin cette vieille demeure avec son toit antique, ses gouttières sculptées et les croix de pierre de ses fenêtres. Les traditions religieuses qui se rattachent à cet édifice, lui prêtent un charme et une dignité que ne peuvent avoir des constructions beaucoup plus imposantes. Il n’y a pas bien longtemps encore, la vieille demeure était tout à fait solitaire. Un jardin de quelques arpents, cultivé à grand’ peine, car l’air est froid et la terre stérile, l’entourait. La ferme et les bâtiments d’exploitation étaient un peu plus loin, et le tout occupait le centre d’une immense lande nue, oii rien ne venait arrêter la vue, qui s’étendait sur les belles vallées de Culcheth et de Moston , et

se terminait à la chaîne de montagnes la plus élevée de l’Angleterre, depuis le Grand Pic jusqu’aux hauteurs de Pendle et de Helvellyn.

Un petit nombre d’années a suffi pour opérer dans le nord de l’Angleterre les plus merveilleux changèments. Les sommets âpres et nus des monts de Derby et d’York dominent encore les landes comme autrefois ; mais les deux vallées ont été envahies par des teintureries, des blanchisseries, des fabriques et des manufactures. La lande elle-même est presque entièrement couverte d’églises, d’écoles, de maisons, d’ateliers, de manufactures de soie, de fabriques de coton. La grande rue du village de Newton, qui coïncide presque avec l’antique voie romaine d’York à Manchester, dont les restes sont encore faciles à distinguer, cette rue, par le mouvement perpétuel qui s’y opère, ressemble à quelqu’une des routes qui aboutissent à Londres, et deux chemins de fer ceignent le village. Les manufactures sont très-variées; les principales sont cependant celles dé coton, de soie, de bonneterie et d’allumettes chimiques. Quelques-unes emploient un nombre très-considérable d’ouvriers. Les habitants de Newton se font remarquer par leur attachement aux coutumes et au vieux langage du comté de Lancastre : ils parlent le pur et vrai saxon.

« La plus considérable de toutes ces fabriques est celle d’allumettes chimiques, qui a pour propriétaires M. Elie Dixon, son (ils, et M. Edouard Nightingale. La maison a été fondée par 1e premier, qui est un penseur original et qui a comme deviné la chimie. L’histoire de M. Dixon, dans ses traits généraux, est celle d’un millier de fabricants du comté de Lancastre. C’est d’abord la pauvreté, l’oubli, le malheur, pendant la première partie de la vie; puis un changement de fortune, un redoublement d’énergie et de talent, et enfin le succès. Mais, en outre, M. Dixon a commencé par être à l’état de révolte contre la société, comme agitateur politique, comme partisan de la réforme municipale, comme prédicateur religieux. 11 a souffert pour ses opinions l’amende et l’emprisonnement. C’est quelque chose de piquant d’entendre le

LA CHIMIE

digne vieillard parler des jours d’aiürefois, maintenant à jamais passés, où c’était un crime politique de porter un chapeau blanc dans les rues de Manchester. Le chapeau blanc, ce signe extérieui’ du radicalisme, porté et conquis alors en dépit des agents de police de Castlereagh, M. Dixon ne l’a jamais quitté depuis. Près de vingt années se sont écoulées depuis que l’adoption du bill de réforme a pleinement légitimé l’iisage du chapeau blanc. Mais cet événement, qui a éteint le radicalisme de la vieille école, n’a pas tout à fait désintéressé le vieux réformiste de la politique. Il avait souffert six mois d’emprisonnement pour la couleur d(‘ son chapeau, et ce séjour involontaire au château de Lancastre l’a lié pour toujours à la cause libérale.

« Elie Dixon est né dans le comté d’York. Sa famille était établie depuis plusieurs siècles sur les collines pierreuses du West-Riding, près de Hepworth; un de ses ancêtres, dit-on, était un capitaine en réputation dans la guerre civile, et leva à ses dépens une compagnie de cavalerie pour le service de la république. Le père de M. Dixon avait entrepris en grand la fabrique et le commerce des laines. Il était engagé dans le commerce très-hasardeux, mais très-lucratif, qu’on faisait alors avec les Flandres. L’explosion de la révolution française et la guerre qui suivit le ruinèrent complètement. La plus grande partie de son avoir se trouvait à Anvers quand cette ville tomba au pouvoir des républicains victorieux ; il en résulta pour lui de graves embarras, et ses correspondants de Londres, loin de lui laisser le temps de se relever, rexécutèrenl sans miséricorde.

« Un beau matin le manufacturier annonça à sa famille qu’il était mis en faillite avec un passif considérable. Sa femme, qui, quelques années auparavant, avait été renommée pour sa beauté dans tout le comté d’York, écouta la nouvelle en silence. Bientôt après on s’aperçut qu’elle n’était plus là. Son mari se rendit dans sa chambre; elle n’y était pas. Ses enfants alarmés commencèrent à l’appeler à grands cris; elle ne répondit pas. Après avoii' parcouru toute la maison, on entra dans l’atelier de teinture et

on l’y trouva déjà privée de vie. Fière autant que belle, faible autant que vive, elle n’avait pu supporter l’idée de sa ruine; elle s’était réfugiée dans l’atelier, et s’y était étranglée avec son mouchoir. Le malheureux époux, désireux d’échapper à la vue d’objets qui lui rappelaient son malheur, prit ses enfants par la main et les emmena dans le comté de Lancastre, avec l’intention de se consacrer à l’industrie du coton, qui naissait alors.

« Les circonstances en décidèrent autrement. Le manufacturier ruiné avait des parents éloignés et très-riches. L’un d’eux étant mort sans avoir fait de testament, on ne sut à qui revenait l’héritage. Les biens ainsi laissés étaient fort considérables, et les émigrants se croyaient les véritables héritiers. Un procès s’engagea, et la cause fut enfouie dans le gouffre sans fond de la chancellerie anglaise. Les années se passèrent sans qu’une solution fût obtenue. Elie et ses frères eurent le temps de devenir hommes, et furent réduits à prendre un état pour gagner leur vie. L’un des frères devint commissaire-priseur, un second se fit prédicateur, un troisième passa en France, où il dirigea plusieurs années une fabrique. Elie s’était jeté dans la politique. Il devint intime avec Hunt et Cobbett. 11 était connu de tous les réformistes ardents du comté. 11 parut sur le champ de Peterloo le jour où la milice sabra les ouvriers de Manchester. Il fut arrêté bientôt après, et jeté en prison ; il y passa six mois.

« Cette mésaventure ne le refroidit pas; au contraire, il devint de plus en plus ardent pour la réforme, écrivant et prêchant sans cesse en sa faveur, au grand détriment de sa propre fortune. Fort heureusement pour lui, le bill de réforme fut enfin adopté par les lords, et son procès de succession se termina par un compromis. De ces deux événements, l’un lui ôta ses espérances de capitaliste, et l’autre son emploi d’agitateur. Quelques milliers de francs furent tout ce qui lui revint de l’héritage contesté, et Elie vit la nécessité de tourner vers une nouvelle carrière les talents qu’il avait jusqu’ici consacrés à exposer les vices de la constitution et l’absurdité du symbole anglican.

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