U'] MAGNÉTISME
se hâta de quittei' la France pour retourner en Àlleinagne. Mais, avant de reprendre le chemin de sa patrie, le docteur, grâce à ringénieuse industrie de son disciple, l’avocat Ilergasse, toucha la somme énorme de 330,000 fr. C’était un tribut volontaire de tous les malades, valétudinaires, hypocondriaques de France et de Navarre qui croyaient encore au magnétisme. On donnait son argent en échange d’une action ou d’un morceau de })apier qui promettait le fameux secret du maître. L’argent et le maître s’en allèrent, mais le secret ne vint pas.
Nous ne caractériserons pas , et il n’entre pas dans notre pensée de caractériser ce procédé de l’inventeur du magnétisme animal ; mais nous flétrirons son ingratitude, car l’ingratitude est à nos yeux plus blâmable encore que l’indélicatesse.
A peine arrivé en Allemagne, Mesmer écrivit contre M. Desion, son lieutenant, contre l’homme éminent, le praticien distingué qui avait sacrifié à Mesmer, encore inconnu , ses ])réjugés, son avenir, ses emplois, peut-être! 11 accusa M. Dcslon d’avoir voulu lui dérober son secret. Mesmer écrivit contre le marquis de Puységur, qu’il traita de contrefacteur ; il écrivit contre ses anciens amis et ses ennemis, et enfin contre Bei'gasse, qui lui avait fait obtenir, aux dépens de son propre honneur, — car l’avocat, dans le paroxysme de son zèle, avait répondu pour son maître, — la modeste somme de cent dix mille écus ! ! !
Après avoir entrepris et exécuté quelques voyages encore dans le nord de l’Allemagne et en Angleterre, Antoine Mesmer se retira dans le canton de Turgau, où il mourut en 1815, laissant, comme Socrate à ses disciples , selon la version peu croyable de quelques biographes , des paroles d’encouragement et d’espérance sur l’avenir du magnétisme.
Terminons notre aperçu sur le magnétisme par les lumineuses considérations par lesquelles Bailly termine lui-même son mémorable rapport : <r Les expériences des commissaires démontrent que les effets obtenus par le magnétisme sont dus à l’attouchement, à l’imagination, à l’imitation. Ces causes sont donc celles du ma-
DÉCOUVERTES — INVENTIOiNS.
gnétisme en général. Les observations des commissaires les ont convaincus que ces crises convulsives et les moyens violents ne peuvent être utiles en médecine que comme les poisons ; et ils ont jugé, indépendamment de toute théorie, que partout où l’on cherchera à exciter des convulsions, elles pourront devenir habituelles et nuisibles ; elles pourront se répandre en épidémie, et peut-être s’étendre aux générations futures. Les commissaires ont dû conclure, en conséquence, que non-seulement les procédés d’une pratique particulière, mais les procédés du magnétisme en général, pouvaient à la longue devenir funestes. »
Nota. — M. le comte Beugnot s’exprime en ces termes dans ses mémoires inédits, au sujet du charlatan Cagliostro :
« Un des prestiges de Cagliostro était de faire connaître à Paris un événement « qui venait de se passer à l’instant même à Vienne, à Pékin ou à Londres; « mais il avait besoin pour cela d’un appareil ; cet appareil consistait en un globe « de verre, rempli d’eau clarifiée et posé sur une table. Cette table était couverte « d’un tapis fond noir où étaient brodés en couleur rouge les signes cabalisti- « ques des Rose-Croix du degré suprême. Cet appareil préparé, il fallait placer à « genoux, devant le globe de verre, une voyante, c’est-à-dire une jeune personne « qui aperçût les scènes dont le globe allait offrir le tableau, et qui en fit le « récit.
« La jeune innocente, ou la voyante agenouillée et les yeux fixés sur le globe « rempli d’eau , l’évocation commençait : l’évocateur appelle les génies, par un « concours d’emblèmes et de paroles cabalistiques, et les somme d’entrer dans n le globe et d’y représenter les événements passés qu’on ignore, ou ceux à « venir dont on veut avoir connaissance; il paraît que ce jeu n’amuse pas du « tout les génies; quelquefois l’évocateur sue sang et eau pour vaincre leur ré- « sistance et n’en vient pas à son honneur; si, au contraire, les génies cèdent, « alors ils entrent pêle-mêle dans le globe de verre : l’eau s’agite et se trouble; « la voyante éprouve des convulsions, elle s’écrie qu’elle voit, qu’elle va voir, et « demande à grands cris qu’on la secoure; elle tombe et roule par terre, à tra- « vers des contorsions, des grincements de dents, des convulsions si fortes qu’à « la fin de la séance, on porte la voyante à demi-morte dans un lit. »
Du globe de verre de Cagliostro au baquet magnétique de Mesmer, il n’y a que la main du magnétiseur.
Le fou de Dicêtre. — Le parc du prince de Conti. — La Vapeur sur mer et sur ferre — Son influence sur les mœurs des nations, etc.
Si on eut dit à un Anglais du temps de Cromwell, que vers la moitié du div- I neuvième siècle, les navires de sa nation
atteindraient plus rapidement les mers de la Chine et du Japon, qu’ils n’a- bordaient en 1650 au rivage des colo-
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nies britanniques, cet Anglais eut haussé les épaules, et, dans son incrédulité, aurait traité de rêveur et d’insensé l’homme qui lui aurait tenu ce langage. L’Anglais est positif, et ne croit ni aux prodiges, ni aux miracles. Cependant ce miracle devait éclater, ce prodige devait s’accomplir : quelques gouttes d’eau, quelques charbons enflammés suffisent aujourd’hui pour franchir d’effroyables distances, et la vapeur a donné des ailes au corps de l’homme, comme l’imprimerie, au quatorzième siècle, donna des ailes à sa pensée.
L’invention de la machine à vapeur est si merveilleuse, si importante, qu’il ne faut pas s’étonner que les diverses nations aient cherché à se l’attribuer. Les Anglais, comme toujours, ont revendiqué cette précieuse découverte pour leur pays ; mais la France a de meilleurs titres que les leurs, et si les Anglais ont perfectionné, les Français ont inventé.
Cependant, malgré la haute opinion que les modernes ont d’euxmêmes, il faut reconnaître que l’anliquité nous a encore précédé dans l’étude et l’application de la vapeur. On soupçonne avec quelque fondement qu’ Archimède n’ignorait pas les propriétés de la vapeur; et il est certain que Héron d’Alexandrie, qui florissait un siècle après Archimède, s’était aperçu de la force de réaction de la vapeur ; car il faisait tourner une sphère remplie de vapeur élastique en laissant celle-ci s’écouler par un trou percé sur le côté d’un tuyau adapté à la boule de cet éolipyle. Au moyen-âge, et sous le règne de Justinien, un moine grec lit cuire en moins d’une heure trois bœufs entiers nécessaires à la nourriture d’un corps de troupes qui était venu camper sous les murs de son monastère. Le moine passa pour sorcier, et sa conduite fut déférée à l’empereur et au patriarche de Constantinople. Il se justifia si bien , et les procédés qu’il avait employés pour nourrir les défenseurs de la patrie parurent si orthodoxes, qu’il fut nommé peu de temps après évêque de Césarée. Dans ce poste éminenir, il put se livrer tout à son aise à la culture de l’astronomie et de la physique sans craindre de nouvelles persécutions. Ce
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moine connaissait-il la vapeur, et fùt-ce grâce à elle qu’il devint évêque?
Quoiqu’il en soit, la vapeur et ses magiques effets furent ensevelis pendant près de deux mille ans dans les limbes de l’oubli. L’esprit humain tour à tour envahi, occupé, subjugué par les disputes théologiques, par l’alchimie, par l’astrologie judiciaire , par l’étude immense des lois romaines et des codes barbares, ne chercha point à retrouver la trace des expériences du philosophe d’Alexandiie et du moine de Constantinople. Ce ne fut qu’au commencement du dix-septième siècle, qu’un Français, Salomon de Caus, qui prenait le titre d’ingénieur et d’architecte de son altesse Palatine, publia à Francfort-sur-le-Mein, un ouvrage intitulé: Les raisons des forces mouvantes. Dans ce livre, écrit sans prétention, se trouve la description d’un appareil propre à faire monter l’eau au-dessus de son niveau à l’aide dû feu. Le marquis de Worcester ne fit que piller incomplètement la théorie de Caus dans son livre intitulé Centurij of inventions et ne parvint pas, malgré toute l’habileté de sa publication, à dérober à l’auteur français la part de gloire que la postérité devait lui restituer.
Salomon de Caus est donc sinon l’inventeur, du moins le restaurateur de la vapeur. Cette prodigieuse découverte date de 1615, émane exclusivement de Salomon de Caus et ne peut appartenir qu’à lui, malgré les dénégations de l’Angleterre, malgré l’obscurité dont le nom de cet homme de génie a été enveloppé au sein meme de sa patrie pendant plus de deux siècles.
Salomon de Caus, persécuté durant sa vie , l’a encore été après sa mort. Des écrivains, pour lesquels rien n’est sacré , ni la gloire , ni le génie , ni le malheur , se sont emparés de quelques particularités de sa vie , et la fiction aidant , ont fait Salomon de Caus le favori d’une courtisane célèbre , le rival d’un grand ministre, le héros d’aventures dignes tout au plus d’embellir la biographie d’un mousquetaire. Ces faiseurs de contes ‘ont expliqué les Ion-
gués infortunes , la misère, la lente agonie du savant gentilhomme par l’extravagance de ses passions ou par les stupides exigences de son humeur. 11 est temps de rendre aux faits leur véritable signification; il est temps de dégager la vie déjà si surchargée d’incidents déplorables de Salomon de Caus, des ornements lubriques, des péripéties romanesques que des auteurs peu scrupuleux se sont fait un jeu cruel d’y attacher. L’homme de génie, trahi par le sort, a des droits au respect de tous , et c’est honorer singulièrement une tombe longtemps abandonnée, que de mêler aux cyprès qui l’ombragent des guirlandes de fleurs, des couronnes de myrthe et les flûtes enrubannées des Sylvains et dès Faunes.
Salomon de Caus était né en Normandie vers la fin du seizième siècle. Son père, qui avait servi avec distinction dans la marine militaire , lui donna une éducation brillante dont le jeune Salomon ne profita qu’à moitié, son génie l’appelant vers des sciences fort peu cultivées dans les écoles de ce temps-là. Aussi, abandonnant dès l’âge de seize ans les poètes et les orateurs de l’aiitiquité , les jésuites ,. ses maîtres et le collège , alla-t-il à Bayeux auprès d’un|vieil ingénieur des vaisseaux du roi, nommé Pierre de Vaterville, ami de son père, qui lui donna les premières leçons de mathématiques. Le jeune de Caus fit des progrès si rapides que le vieux Vaterville lui dit un jour : Salomon, vous en savez plus que moi , et il ne dépend que de vous de devenir un grand géomètre et peut-être un grand homme. Prenez garde, cependant , à ne point ouvrir la main trop facilement aux découvertes que vous pourrez faire. Les hommes se complaisent dans la routine et dans l’erreur, et persécutent la sagesse. Que l’exemple de Christophe Colomb , de Bernard de Palissy et de Galilée vous serve: soyez circonspect, mesuré, patient, la gloire vient toujours à qui sait l’attendre d’un front calme et d’un cœur pur.
Hélas! Salomon de Caus ne devait pas régler sa conduite sur les prudents conseils de son vieil ami ! ! Entraîné par l’exaltation naturelle à son âge, l’ânie remplie d’élincelantes chimères.
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il quitta la Normandie et la France, aussi léger, aussi intrépide qu’un jeune aigle qui pour la première fois déserte son aire, pour contempler face à face le soleil et disputer la victoire à ses rivaux. Peut-être de Caus entrevoyait-il, à travers les. limbes du présent, cette immortalité qui ne devait luire sur son nom que deux siècles après sa mort et qu’il devait acheter au prix de sa raison et de sa liberté!
Salomon de Caus passa en Angleterre, où la protection de l’ambassadeur de France lui valut un emploi chez le prince de Galles. Peu de mois après le jeune physicien quitta l’Angleterre et courut en Allemagne, où l’Electeur de Bavière lui donna la direction de ses jardins et de ses bâtiments. Ce fut pendant son séjour en Allemagne que de Caus publia des ouvrages marqués au coin de la science et de l’utilité : outre le livre des Raisons des forces mouvantes dont nous avons déjà parlé, il donna La perspective avec la mesure des ombres et miroirs, VHortus palatium — le jardin de la Cour. — Cet ouvrage offre la description des embellissements que l’auteur avait ajoutés au jardin déjà splendide de l’Electeur; Institution harmonique, dédiée à la reine d’Angleterre; La Pratique et la Démonstration des horloges solaires.
Salomon de Caus revint en France vers les derniers mois de l’année 1629. C’est vraisemblablement à cette époque qu’il faut placer sa captivité et le commencement de sa lente et douloureuse agonie. Salomon avait découvert la vapeur ; il en avait longuement énuméré les péripéties et prouvé l’importance dans un ouvrage où il établissait toute une doctrine, tout un système, toute une révolution. Salomon avait voulu doter sa patrie de sa merveilleuse découverte, et il espérait que l’initiative de la France dans l’emploi de la vapeur dédommagerait le pays des pertes occasionnées par les longues guerres civiles, en élevant sa prospérité commerciale et sa puissance maritime à un degré inoui de splendeur. Salomon de Caus fut présenté au cardinal de Richelieu, et s’il faut en croire les faiseurs de mémoires, ce grand
homme qui avait accueilli Cromwel, qui protégeait Corneille, qui aimait, honorait et couvrait de l’inviolabilité de sa pourpre tout ce qui avait une grande pensée au cœur ou une vaillante épée au bras , Richelieu prenant l’exaltation de Salomon de Caus pour de la folie, sa bruyante démonstration pour de la fureur, ordonna qu’il fut jeté dans un cabanon de Bicêtre. Disons qu’en même temps des ambassadeurs étrangers, l’ambassadeur d’Angleterre peut-être, — car l’Anglais est toujours disposé à ruiner la France, à amoindrir ses triomphes, à paralyser ses volontés d’intelligence ou de guerre, — dépeignaient Salomon de Caus au premier ministre de Louis XIII, comme un agent secret, comme un espion de la maison d’Autriche qui voulait cacher, sous les apparences d’une invention fabuleuse, ses menées, ses intrigues et peut-être ses complots contre la vie du cardinal et contre la tranquillité du royaume.
Il n’en fallait pas tant pour décider l’altier tuteur de Louis XIII à agir avec sévérité, avec cruauté. Salomon de Caus fut traîné dans ces affreuses gémonies, où rintelligcnce la plus vive, la plus saine et la plus brillante finirait par s’éteindre moins par le pesanteur des fers que par le contact perpétuel avec des êtres dégradés. Ce fut là, dans un de ces affreux cabanons, que le marquis de Worcester et la courtisane Marion de Lorme aperçurent, un jour qu’ils visitaient Bicêtre en partie de plaisir, le malheureux de Caus, qui les supplia vainement à mains jointes et en tordant les barreaux de sa prison, de s’intéresser à son sort.
Cette apparition et cette prière ne firent qu’une impression fugitive sur la courtisane, qui, le soir, dans son gynécée de la place Royale, ne se rappela point les deux, larmes qu’elle avait versée devant le cachot de Salomon. Le marquis de Worcester se rendit, lui, le lendemain, à Bicêtre, non pour briser les fers de Salomon, mais pour voler à cette intelligence déjà faussée, à cette mémoire lucide encore pour sa merveilleuse découverte, les derniers rayons, les derniers reflets du génie. De ces miettes de miracle ramassées sur la paille infecte d’un cabanon, le riche marquis de Worcester
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composa son livre : Centurij of inventions. C’étail une seconde bataille de Poitiers gagnée sans coup férir par la cupide Angleterre.
On a reproché comme un crime, au cardinal de Richelieu, d’avoir méconnu, d’avoir repoussé sans un examen sérieux, la sublime découverte de Salomon de Caus. On a blâmé le châtiment excessif qu’il fit infliger à l’infortuné savant. Au point de vue humanitaire et moral, certes, on ne saurait trop flétrir l’abus de pouvoir, la vengeance prolongée d’un ministre presque roi ; mais au point de vue politique, il faut avouer que le cardinal, en s’assurant d’un homme qu’on lui dépeignait comme un Français à la solde de l’étranger, comme un traître, comme un espion, comme un meurtrier prêt à lui enfoncer un poignard dans le sein, ne fit qu’un acte de vulgaire et sage prévoyance.
Mais, dira-t-on, pourquoi ce puissant Richelieu, pourquoi ce ministre que les poètes du temps ont divinisé, que l’histoire ellemême a décoré du nom de Grand, n’a-t-il pas compris, n’a-t-il pas senti la découverte de Salomon de Caus ?
Le génie ne découvre pas toujours le génie, les intelligences supérieures ne parviennent pas toujours à convaincre et à persuader les intelligences semblables. Richelieu, au dix-septième siècle, Richelieu avide de tous les genres de gloire et de tous les genres de puissance, a persécuté le père de la vapeur ; Ronaparte, au dix-neuvième siècle, Ronaparte, ennemi implacable de l’Angleterre ; Bonaparte, aussi insatiable que Richelieu de gloire, de grandeur et de vengeance, chassa Fulton de son palais des Tuileries, en le traitant d’idéologue et de fou, Fulton qui lui apportait avec son navire à vapeur les clefs de Londres, le traité de Bretigny conquis et la liberté des mers ! ! !
Denis Papin, vers le milieu du dix-septième siècle, vint ajouter de nouvelles lumières, un nouvel éclat à la découverte que Salomon de Caus n’avait fait qu’indiquer ; l’ouvrage très-curieux et très-peu lu de Papin, intitulé : La manière d’amollir les os et de faire cuire toutes sortes de viandes en fort peu de temps, fit faire un très-grand pas à la science. Papin imagina, en outre.
le premier, de faire intervenir le piston dans la machine à vapeur.
Plusieurs ingénieurs anglais et allemands apportèrent tour à tour des perfectionnements dans la construction des machines. James Watt inventa le Condenseur et l’appliqua avec succès.
En 1772, un ingénieur militaire français , Cugnault, construisit une machine à vapeur propre , selon lui , à parcourir de grandes , distances : il ne manquait qu’une chose à ce véhicule formidable , c’était la direction. La première expérience de cette machine se fit dans le parc du château de Yanvres, chez le prince de Conti. Des membres de l’Académie des Sciences, l’ambassadeur anglais, des savants français et étrangers, le prince de Conti lui-même qui, à l’exemple des hommes de sa race, encourageait noblement les sciences et les arts, étaient présents à l’expérience. La machine de Cugnault, suffisamment équipée et chauffée, partit furieusement au signal donné par M. le prince de Conti, franchit en quelques secondes la longueur du parc , renversa un pan de muraille et alla, toujours haletante et toujours furieuse, se précipiter dans un ravin à un quart de lieue de distance de son point de départ , après avoir renversé sur son passage les arbres, les cabanes, les barrières qui lui faisaient obstacle. L’expérience réussit donc, mais on s’accorda à penser qu’on ne pouvait raisonnablement appliquer à un objet d’utilité générale un engin si merveilleusement rapide et si effroyablement destructeur. Cugnault reçut du prince une gratification de mille louis, des savants présents à l’expérience des compliments où l’ironie se mêlait traîtreusement à l’éloge , du roi le cordon de Saint-Michel L
Malgré l’incomplet succès de Cugnault, ses efforts dans le domaine de l’inconnu ne furent perdus ni pour la science ni pour l’industrie. Papin avait démontré et prouvé combien la force de la vapeur serait préférable à celle des galériens pour obtenir une grande vitesse en mer, et Jonathan Hull, dès 1737, avait
’ La machine inventée par Cugnault se voit encore au Conservatoire des Arts- Pt-Métiers, rue Saint-Martin, à Paris.
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construit un petit bâtiment ponté , qui se mouvait à l’aide de la vapeur. Mais après l’expérience de Cugnault les essais devinrent plus nombreux et successifs : Perrier en 1775, Jonathan en 1778, Patriesk Miller en 1787 et 1791, lord Stanhope en 1795 et Symenton en 1801, firent des tentatives sur une plus grande échelle et obtinrent des résultats satisfaisants et qui laissaient apercevoir, dans un prochain avenir, le triomphe décisif de cette grande découverte:
Mais il était réservé à l’américain Fulton de remporter la palme de ce triomphe si attendu. Profitant avec une habileté merveilleuse des découvertes de ses prédécesseurs, mettant à profit leurs fautes, comprenant avec une sagacité toute mohicane les moyens qu’ils avaient employés pour maîtriser, asservir, dompter le terrible agent trouvé par Salomon de Caus , il construisit et lança à New- Yorck le premier bateau à vapeur ; chargé de voyageurs et de marchandises , le moderne argonaute s’élança sur les ondes de l’Océan au bruit des fanfares et des acclamations d’un peuple immense rassemblé sur le rivage et qui contemplait dans cette nef hardie le pont gigantesque jeté sur l’abîme par le génie de Fulton. A compter de ce moment l’Amérique n’était plus séparée de l’Europe; et le cataclisme, qui l’en arracha il y a six mille ans par les solitudes de l’Atlantique, était vaincu par l’intelligence de l’homme.
Ce fut quelques années après cette première course en mer , sur les ailes de la vapeur, que Fulton vint proposer à Napoléon son expérience , ses services et son secret. Napoléon le refusa et laissa échapper ainsi le sceptre des mers, qui seul pouvait affermir et consolider son trône européen ; car, ainsi que l’a fort bien exprimé un poète.
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
La navigation à vapeur eut un temps d’arrêt comme toutes les inventions quf changent ou modifient les sociétés humaines. De 1807 à 1814- les mers furent à peine sillonnées de douze à vingt
bâtiments construits sous les ordres deFulton; mais, à compter de 1815, la navigation à vapeur prit des proportions considérables et les puissances maritimes commencèrent à se préoccuper sérieusement d’une découverte qui pouvait tout à coup peser d’un poids immense dans les batailles navales. La marine militaire s’inclina alors devant la marine marchande, et les matelots d’Aboukir et de Trafalgar furent obligés d’aller prendre des leçons des pacifiques marins du Connecticut et du Massachusset.
Mais si la puissance et l’utilité de la vapeur se déployèrent lentement sur les mers, elles prirent, dès 1810, un prodigieux essor dans les champs du commerce et de l’industrie. L’Amérique donna la première l’exemple, et l’Angleterre ne tarda pas à la suivre. Les manufactures de la Grande-Bretagne adoptèrent à l’envie les machines à vapeur, et selon les calculs les moins exagérés plus d’un million de bras en Irlande , en Écosse et Angleterre se trouvèrent inoccupés dans le court espace de trois ans par l’adoption de ces agents formidables qui centuplent les forces de l’humanité. Mais la froide et imperturbable politique anglaise ne s’émut pas de cette révolution du travail , et elle eut l’adresse de faire servir le désespoir de ses ouvriers, désormais sans moyen d’existence, à la consolidation de sa puissance dans l’Inde.
Non-seulement l’Anglais se servit des machines à vapeur, mais encore il en fit un trafic considérable. La France, toujours lente à adopter les progrès qu’elle même a fait naître, achetait de la Grande-Bretagne les machines dont elle avait besoin. Les heureux larrons de Salomon de Caus revendaient en détail à celte pauvre ' France, toujours généreuse et toujours trompée, le génie de l’un de ses plus illustres enfants.
En 1820, on ne comptait pas en France, plus de deux cents machines à vapeur à haute et basse pression, dont un quart environ étaient d’origine anglaise; en 1830, ce nombre ne dépassait pas cinq cent soixante-douze, dont cent six étaient anglaises. Nous ne possédions en 1841 que cent soixante-neuf locomotives, dont soixante-quatorze françaises et quatre-vingt-quinze étran-
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gères. Mais l’industrie nationale s’est améliorée depuis le traité de Londres ; le gouvernement français a senti l’inconvénient de tirer des machines, qui servent aussi à la guerre navale, d’un jiays qui peut être notre ennemi. Leur construction a donc été encouragée chez nous, et les ateliers d’Indret, de Paris, du Creusot, delà Ciotat, de Bitchwiller, du Havre, de Mulhouse, d’Angers, etc., sont maintenant en état de rivalise’’ avec les ateliers étrangers les plus avancés.
La vapeur est appelée , selon toute apparence , à opérer dans le monde une révolution plus complète, plus radicale que n’ont pu le faire les découvertes de la poudre à canon, du nouveau monde et de l’imprimerie. La poudre à canon n’a changé, après tout, que le système militaire; car le boulet de canon a multiplié le bruit sans multiplier la mort, et la muette framée de nos ancêtres portait des coups plus terribles et plus sûrs que le fusil babillard de nos soldats. La découverte de l’Amérique, en grevant l’humanité d’une hideuse maladie , en répandant sur l’Europe une pluie d’or et de vices, — car l’un ne va pas sans les autres, — a fait surgir des linceuils du moyen-àge, l’étincelanté civilisation du siècle de Périclès et du siècle d’Auguste. L’invention de l’imprimerie a placé l’analyse à côté du dogme, la liberté à côté du droit, la raison face à face avec la religion. Ces trois découvertes, on le voit, n’ont exercé une influence positive que sur trois objets spéciaux : La guerre — La civilisation — La religion. La vapeur a elle seule absorbe ces trois grands objets; car en rapprochant les peuples, elle nivelle tout : c’est un rabot impitoyable qui passera sur les mœurs , sur les lois , sur les religions, sur les arts de toutes les nations du monde. Cinq cents ans de vapeur, et les bourgeois de Londres , de Pékin et de Paris seront identiquement dans les mêmes conditions sociales.
Au point de vue exclusivement commercial et industriel, la vapeur est un bienfait pour les peuples, puisqu’elle peut unir, par un sillon de flamme, les continents les plus éloignés ; puisqu’elle peut, en dévorant l’espace, transporter les produits d’un hémi-
sphère dans les ports d’un autre hémisphère et égaliser ainsi les
jouissances de l’humanité.
Mais au point de vue moral et philosophique, les résultats de cette découverte sont beaucoup moins séduisants. La vapeur, messagère aveugle et terrible des passions politiques , peut couvrir l’Europe de sang et de ruines, détruire radicalement l’autorité des lois et des mœurs, et ramener une barbarie plus atroce, plus effroyable et plus hideuse que celle intronisée par les Goths sur les débris de l’empire romain. La vapeur peut effacer de la langue humaine le mot de patrie, mot cher et glorieux qui comprend la Religion, la Famille, la Vertu. Et comment, en effet, ce mot pourrait-il conserver sa vieille et sainte signification , quand des générations entières, entassées comme de vils pourceaux sur des wagons à prix réduits, pourront, en quelques heures, aller d’un bout de l’Europe à l’autre colporter les vices qu’elles ont et nécessairement ceux qu’elles n’ont pas encore.
C’est la vie nomade, comme on voit, des Goths et des Arabes, mais la vie nomade sans la halte sous l’oasis, sans le repos sur le bouclier du guerrier, sans la foi qui marche avec les grandes émigrations.