RELATION D'UN VOYAGEUR PORTUGAIS
A Louis Fabulet
La confiance du souverain m'ayant choisi pour visiter nos établissements de la côte d'Afrique et fonder, s'il m'était possible, de nouveaux comptoirs, je quittai Lisbonne avec trois bâtiments. Une saison égale et des vents favorables me permiivnt d'accomplir facilement la première partie de ma mission. Après une escale à Mozambique, je repris la mer, plein d'espoir dans le succès.
Nous naviguions depuis une semaine vers le nord, quand une bourrasque nous assaillit. Mon vaisseau eut un mât brisé et resta désemparé, tandis que les autres bâtiments étaient emportés par la tempête. Au bout de plusieurs heures, il fut permis de réparer notre avarie ; mais les deux navires étaient hors de vue. Je me mis d'abord à leur recherche. Bientôt je dus renoncer à cette entreprise, plus généreuse que sensée, et je décidai avec douleur de me rapprocher des côtes et de poursuivre mon voyage,
abandonnant mes compagnons à leur fortune.
J'eus tort de ne point considérer cette catastrophe comme un avertissement; le malheur se précipite dans le sillon creusé par une première calamité. -Mon équipage inquiet espérait que je reviendrais à .Mozambique. Ma décision connue, ily eut quelque rumeur; il me fallut prévenir une mutinerie par des châtiments sévères, et ce souci s'ajouta à mon deuil.
Tout fût peut-être rentré dans l'ordre si la mer n'avait charrié un convoi d'épaves dans nos eaux. L'équipage voulut reconnaître ces débris pour les restes de mes navires, et, reprenantpeur devant un inconnu périlleux, refusa d'un commun accord de m'obéir. Seul contre une troupe de révoltés, je ne me soumis point cependant à leur exigence ; j'aimai mieux mourir que céder. On me garrotta, et mes juges improvisés résolurent de se défaire de moi eu me déposant sur le rivage le plus proche. J'ignore si ce fut par pitié ou par un raffinement de vengeance qu'ils ne m'égorgèrent pas.
Dès que la vigie eut signalé une terre, on mit à flot un canot où je fus descendu. De prompts rameurs me conduisirent; mais nous atterrîmes avec peine, à cause des brisants dont les bords étaient hérisses. Je fus dépouillé de mes liens et abandonné sur la grève sauvage. Les matelots détournaient leurs yeux de moi, émus par mon
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silence et par lu constance avec laquelle je supportais ce revers inouï. La barque retourna vers le
vaisseau.
Je m'en remis de mon salut à la bonté divine. J'avais déjà fait le sacrifice de mes jours, et, sans m'attarder à un inutile désespoir, je courus audevant du sort qui m'était réservé. J'étais enfermé dans une anse peu profonde, ceinte de hautes falaises dont les contreforts étaient battus des vagues ; pour gagner l'intérieur du pays, il me fallait escalader ces remparts. Cet assaut fut rude; manquant d'appui et de prise, je glissais sur les blocs humides, tendus de varech. Souvent, je rétrogradais, arrêté par une paroi lisse, et je recommençais ailleurs cette dangereuse ascension. J'atteignis le sommet, ensanglanté et les vêtements en lambeaux.
Je pus alors mesurer mon malheur. De l'autre côté d'un étroit plateau, la mer brillait au soleil. J'étais sur une ile désolée et certes inhabitée. Çà et là jaunissaient de maigres plantes, poussées par miracle dans le sol poreux et dur.
Ce spectacle m arracha toute mon énergie ; je demeurai replié sur ma consternation. Mais mon attention fut requise par une fumée blanchâtre qui, t quelque dislance, fuyait, semblait-il, de terre. Ne pouvant m'expliquer la raison de ce phénomène, je me dirigeai de ce côté. Et à cet étonnement
d'autres succédèrent, assez puissants pour me faire pendant un temps oublier mon état.
J'avais remarqué que le terrain était déchiré de • . vasses et de fissures profondes; comme je baissais la tête afin de surveiller mes pas, je vis luire une pierre dont l'éclat était comparable à celui du diamant. Je la ramassai, et vraiment il ne me fut pas possible de douter que je tenais un diamant, bien que sa grosseur dépassât de loin tout ce que nous sommes accoutumés de rêver. J'étais encore dans l'admiration quand j'aperçus une seconde pierre, puis une troisième ; c'étaient des émcraudes: leurs feux et leur volume étaient incomparables. Et, à mesure que j'avançais, je faisais de nouvelles trouvailles; rubis, diamants, saphirs, améthystes et d'autres gemmes, dont j'ignore le nom, jonchaient le sol. D'abord, obéissant à mon instinct d'homme ébloui par un trésor, j'avais ramassé ces pierreries ; bientôt, devant leur nombre, je dus y renoncer et je m'aperçus tout d'un coup combien ces richesses étaient vaines pour moi.
Je revins à la fumée qui m'avait intrigué auparavant. Ainsi que je l'avais présumé, elle sortait de l'ile même ; elle s'échappait d'une crevasse et montait en un mince filet dans l'air immobile.
Je ne pus m'approcher tout auprès, car elle répandait une acre et chaude senteur de soufre, insupportable à respirer ; mais à plusieurs reprises
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je perçus de sourds grondements, et il me sembla que la terre tremblait.
Je savais assez, que des îles volcaniques naissent de la fantaisie du feu terrestre et peuvent retourner un jour aux profondeurs d'où elles sortirent. Telle était la patrie d'exil qui ne tarderait pas à être mon tombeau.
Au soir, je ressentis les premières atteintes de la faim. J'errai à la recherche d'une baie ou d'une racine dont pouvoir me nourrir ; je ne trouvai que des pierres précieuses.
Après avoir longtemps lutté contre ma pensée et ma souffrance, je m'endormis exténué. Cette trêve ne dura pas. Vers le milieu de la nuit, je fus éveillé par une violente secousse. Pris d'effroi, je me redressai. Le sol vacillait sous mes pieds et rendait une rumeur pareille à celle d'un tonnerre lointain. Et de partout s'élevaient d'épaisses vapeurs sulfureuses, éclairées par les reflets d'invisibles foyers.
L'épouvante me chassa vers le rivage ; les flots me paraissaient moins redoutables que ce rocher trépidant rempli de feu. Mais toute la nature, sous la menace d'un cataclysme, était en proie à révolutions singulières. La mer s'était retirée au loin, laissant à découvert une multitude d'ilôts. I5icn que sans astres, la nuit était d'une limpidité merveilleuse. Une ligne sombre à l'ho-
rizon me lit supposer que la côte d'Afrique s'étendait devant moi.
Je n'avais, en restant sur la place, qu'à attendre de succomber d'inanition. Aussi, malgré sa réussite douteuse, le parti que je pris ne fut-il pas insensé. Je voulais profiter de cette marée basse sans exemple pour gagner le continent de rochers en rochers.
Pendant des heures, je marchai sur le lit desséché de l'océan ; mais enfin les vagues remontèrent. Je m'avançai péniblement jusqu'à ce que l'eau me vînt aux épaules, puis, me mettant à la nage, j'atteignis un îlot que le flux ne recouvrit pas. Je me nourris de coquillages arrachés à la roche; mais une soif cruelle me dévorait, et j'étais épuisé de fatigue.
Le jour s'était levé; un soleil sans rayons roulait dans l'espace livide. Brusquement le vent souffla. Une épaisse nuée couvrit le ciel; un cyclone furieux se déchaîna. Au vacarme des lames et de la foudre s'ajoutaient des détonations stridentes venant de l'île que j'avais quittée et qui était enveloppée d'un nuage sanglant.
Lorsque le calme et la clarté revinrent, l'aspect de l'océan avait changé; mon séjour de la veille avait disparu; certains récifs étaient engloutis et d'autres avaient surgi. En songeant au danger auquel j'avais échappé, je reconnus que la Provi-
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dence avail veillé sur moi; je repris un peu de courage. La côte n'était pas si éloignée qu'il me fût impossible d'y atteindre à la nage en profitant du reflux pour reprendre pied en chemin sur les écueils qu'il Laissait à découvert. Mais je me basardais avec des forces déjà défaillantes, et, au moment où je me croyais près du but, je roulai inanimé sur un banc de coraux que les Ilots montants inondaient.
Pourtant les plus surprenantes aventures m'étaient encore réservées, et je n'avais pas touché le ternie de mes tribulations. Des pêcheurs me recueillirent ; je repris connaissance dans leur pirogue. C étaient des sauvages entièrement nus. Uuand je vis leurs visages noirs penchés sur moi, je ne pus d'abord me défendre d'une extrême ! rieur; les soins qu'ils me donnaient me rassurèrent, et j'augurai favorablement de leurs dispositions à mon égard. Je ne me trompais point. Ils ..pparlenaient à une peuplade aux mœurs douces, qui vivait de chasse et de pèche. Au débarquer, ils me conduisirent à leur roi qui occupait, au milieu du village, une case de terre plus vaste que li - autres. Une foule était accourue etnousescortait, manifestant sa joie en dansant et en frappant sur des tambours. Le roi me fit bon accueil et m'exprima, par ses gestes, son désir de me retenir auprès de lui.
Il me donna un arc, des flèches et une pirogue, et je commençai une existence nouvelle, n'osant témoigner, devant ces gens hospitaliers, de ma douleur d'être à jamais exilé de l'univers civilisé. La rude vie que je menais m'aidait à tromper mon souci; mais je souffris beaucoup de devoir rester silencieux jusqu'au moment où mon oreille put retenir quelques mots d'un langage barbare et ma bouche les répéter.
Tout inutile qu'il me fût, j'avais toujours conservé un des diamants que j'avais ramassés autrefois. Il était caché dans la ceinture de mon vêtement en morceaux, et seule la crainte de le perdre m'empêchait de renoncer à mes haillons. Le roi continuait à me manifester tant de bonté que je pensai l'en remercier par le don de cette pierre. Je vins la lui offrir, mais ma générosité se tourna contre moi.
A la vue du diamant qui brille dans ma main, le roi, comme effrayé devant un prodige, recule en tremblant. Ses gestes sont désordonnés, il roule des yeux, il bégaye. Je crois comprendre qu'il parle de feu, et, pour le rassurer, je m'approche. Son épouvante grandit; il sort de sa hutte en appelant du secours. En un instant je suis environné; mais le diamant produit sur tous les sauvages un même effet de terreur, et personne n'ose se saisir de moi. Encore tout interdit
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de surprise, j'essaye de m'expliquer avec Les quelques phrases que je connais. Des clameurs
couvrent ma voix; on me menace; de loin on me jette des pierres. 11 ne me reste qu'à fuir. Poursuivi par la foule hurlante, j'arrive au port, je saute dans ma pirogue et, faisant force de bras, je m'éloigne au milieu d'une pluie de flèches.
Livré à de nouveaux hasards, je naviguai à distance de la côte; j'étais devenu un habile pêcheur; ainsi mon vivre quotidien était-il assuré. Parfois je touchais terre avec précaution, lorsque le lien ne- paraissait inhabité. Mon existence était misérable et -uns issue; souvent j'eus la tentation d'y mettre lin moi-même.
Un jour, qu'ayant tiré ma barque sur le sabir, je m'étais endormi, croyant cette grève déserte, je fus capturé par une tribu de Nomades guerriers. Ces anthropophages trouvèrent en moi un prochain régal ; je lus dans leurs regards luisants ma con- <1 'innation. Ils préparèrent un bûcher et m'arrachèrent mes vêtements. Le diamant qui naguère avait causé ma perte me sauva; il fut découvert dan-; ma ceinture, et aussitôt mes ennemis, s'extasiant devant cette pierrerie merveilleuse, me montrèrent des dispositions contraires. Ils formèrent autour de moi un cercle respectueux, et ils me rendirent hommage en se prosternant à mes pieds. Sans doute ils me prenaient pour un Dieu
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ou pour un Génie, comme les autres m'avaient supposé un Démon ou un malfaisant sorcier.
Je ne me félicitai pas longtemps d'avoir été épargné. C'est un pesant devoir que d'assumer la divinité. Mes adorateurs voulurent me garder avec eux. Je dus les suivre, prisonniers de leurs honneurs. Et j'assistai aux pillages et aux meurtres; on m'immola les plus belles victimes, et je reçus en présent les dépouilles choisies. Jamais mon sort ne fut plus haïssable.
Il arriva que les voyages de cette bande me rapprochèrent de Mozambique. J'étais bien loin d'imaginer que le territoire que nous dévastions était un peu de ma patrie. Les colons, inquiets des incursions des Nomades, envoyèrent des indigènes pour les combattre. Notre troupe fut massacrée, et je fus emmené comme prisonnier par les vainqueurs, étonnés de reconnaître un blanc parmi les sauvages.
Quelle fut ma joie en me retrouvant à Mozambique! J'étais sauvé alors que j'avais renoncé à toute espérance. Je me fis reconnaître de mes compatriotes que j'avais visités à l'époque de mon passage. Ils n'avaient jamais eu de nouvelles de mon expédition, et ils croyaient que j'avais péri.
Dans ma pénurie extrême, je refusai de tout devoir à la charité, et j'allai porter mon diamant à
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un riche marchand ; je le priai de m'en donner Le prix qu'il estimerait.
Le marchand soupesa la pierre et se mit à rire.
— Vraiment, dit-il, je n'aurais point attendu de vous cette imposture. Gardez ceci, et acceptez l'argent que je vous avancerai pour vos besoins.
— Eh quoi ! dis-je, vous refusez de m'acheter ce diamant?
— Un diamant! vous soutenez cela sans vous dérider? Est-il possible que vous croyiez posséder un diamant? Mais le trésor du Portugal ne suffirait pas à vous indemniser ? A-t-on jamais vu pierre précieuse de ce volume ! Celle-ci suffirait à les discréditer toutes, si...
— .Mais enfin, l'éclat de cette pierre est d'un diamant. Pourquoi vous refuser à l'évidence ?
— L'évidence est qu'aucun diamant connu n'atteint ce poids, et de beaucoup; je m'en tiens là.
Je me contenais mal. — Hé! m'écriai-je, j'ai habi d'une île qui était semée de rubis, d'émeraudes et de saphirs plus beaux encore. Je ne nie pas le témoignage de mes yeux.
Le marchand laissa éclater sa gaîté : — Equipez en hâte un vaisseau et courez à cette île. Neconimettez plus la sottise d'abandonner une si profitable récolte.
— Hélas ! elle a été engloutie sous la mer bientôt après mon départ.
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Mon interlocuteur cessa de rire et me regarda avec une telle compassion que je m'écriai :
— Ne me regardez pas ainsi; je ne suis pas fou.
Sa conviction était faite, et je la renforçais avec mes protestations. Il m'éconduisit et je laissai violemment se répandre ma colère.
Le bruit de ma folie eut vite fait le tour de Mozambique. Mes récits étaient trop peu vraisemblables pour paraître véridiques; on les crut inventés par l'imagination déréglée qui voyait un diamant dans une pierre qui ne pouvait pas en rire un .
Cette dernière infortune me jeta . dans une humeur noire tellement irritable que les colons s'assemblèrent pour délibérer à mon sujet. J'appris qu'ils avaient formé le projet de m'enfermer. En me retirant la liberté, mes compatriotes m'allaien! être plus incléments que les barbares.
Un vaisseau était au port, prêt à faire voile pour l'Europe. Le capitaine connaissait mon nom. J'allai le supplier de me rapatrier secrètement. Mon désespoir me donna des accents qui l'apitoyèrent. Il consonlit à satisfaire à ma requête et me tint caché jusqu'au jour du départ. Il avait accompli assez de navigations pour comprendre un voyageur et s'étonnerde peu de choses. Mais je ne lui parlai point d'abord de mon diamant.
Au cours de la route, mon sauveur n'eut pas de peine à se convaincre que mes malheurs n'avaient