VIE APOCRYPHE DUN SAINT
Anthimc, inquiet, avait passé la nuit à sa rccherche; le hasard lui lit à ce moment retrouver celui qu'il avait perdu. Le vieillard demeura cloué sur la place, ue pouvant croire ses yeux. Mais Anastasc le saluait en riant. Alors il éclata en imprécations ; il devint semblable à un nouveau Je ré mie.
— Malheur à toi ! criait-il ; tu as juré d'être chaste et tu t'es rendu impur comme un bouc. Tu as fait vœu de vivre dans la solitude, hors du siècle, et tu t'enivres en compagnie d'une prostituée. Malheur à toi, Anastase ! Crains que le Seigneur ne te rejette à jamais de son sein.
Ensuite il se calma. Il suppliait Anastase de le suivre.
— Espère en la miséricorde divine. Retourne achever tes jours dans la pénitence.
Des larmes roulaient sur sa barbe blanche. Anastase fut touché de cette douleur, et, dégrisé, il répondit avec douceur :
— Je comprends votre colère, frère Anthime, et votre peine. Mais vous vous irritez et vous affligez à tort. Je ne crois pas être coupable. Oui, j'avais fait vœu de solitude et de chasteté ; mais je pensais alors que l'univers était semblable au désert et que la vie de tous les hommes était pareille à la nôtre. Pourquoi demeurerais-je au milieu des rochers desséchés alors qu'il y a une
24 MEliVEILLES ET MORALITES
plaine fertile? Pourquoi serais-je solitaire lorsqu'il y a des femmes? J'ai goûté tout à l'heure au vin, et j'ai trouvé qu'il était bon. Dieu n'a-t-il pas créé la vigne comme toutes les autres choses? La terre est belle à regarder; j'adore le Seigneur en admirant sa création. Et rien ne l'emporte sur l'amour par quoi l'œuvre de Dieu se perpétue dans le plaisir.
— C'est le Démon qui emprunte ta langue, malheureux. Es-tu déjà tout entier sa victime?
— Je suis sincère, dit Anastase.
A ce ton, le vieillard sentit qu 'Anastase était perdu sans remède. Il rabattit son capuchon sur son visage, et il s'en retourna d'où il était venu.
— Pauvre frère Anthimc, pensa Anastase avec émotion ; je le plains de la longue route qu'il va faire seul. Il racontera là-bas ce qui m'est arrivé, et il gémira sur moi avec les cénobites. Que ne se lamentent-ils sur leur ignorance ! Je ne suis pas un impie, parce que je veux désormais attacher du prix à une vie que je tiens de Dieu et qu'il est, au contraire, sacrilège de mépriser.
Et, lorsqu'il arriva sur la place où étaient les stylites, il ne s'agenouilla pas comme la veille.
— Ce sont des fous, dit-il à son amie en haussant les épaules; ils offensent le Seigneur. Satan les conseille et les soutient.
Anastase ne voulait pas cesser d'être un honnête homme et un chrétien. Ses prières étaient même plus ferventes qu'autrefois, puisqu'il avait à remercier le ciel de plus de biens et de plus de bonheur. Mais, comme rien ne lui répugnait davantage que le mensonge de ces moines qui n'accordaient pas leurs pensées à leur mise, il échangea son costume contre un vêtement de pauvre artisan.
Sa compagne de rencontre l'avait quitté pour des soins plus lucratifs. Il rougissait maintenant de s'être attardé aune forme méprisable de l'amour. Il s'éloigna d'un lieu où il n'y avait rien à espérer pour quiconque ne vivait pas effrontément de L'exploitation d'autrui.
Ci'lait l'époque de la récolte. Le pénible travail de l'arrachage dos blés demandait beaucoup de bras. Anastase n'eut pas de peine à trouver de l'emploi dans les champs.
Un jour, il découvrit sur une route ensoleillée un mendiant qui se lamentait et demandait à boire, étendu sur la poussière. Les passants se détournaient de lui avec dégoût, car il avait le corps tout couvert d'une lèpre qui exhalait une affreuse odeur ; ses pieds et ses mains saignaient. Il allait mourir sans secours.
Anastase, pris de pitié, vainquit sa répugnance. Il courut à une fontaine remplir sa gourde d'eau fraîche, et il revint laver le visage du mendiant et lui donnera boire.
Aussitôt cette bonne action accomplie, la lèpre disparut de la face du pauvre ; au lieu de sang, les plaies de ses mains répandirent de la clarté; et il dit:
— Je te remercie, Anastase. Les illusions de la chair et de l'esprit sont d'un faible poids en balance de la charité. Adieu; je te rendrai le bien pour le bien. Tu me reverras, si tu m'invoques.
Anastase reconnut Jésus-Christ et se prosterna pour l'adorer. Quand il osa lever la tête, le mendiant divin n'était plus là.
Ce prodige suscita un grand trouble dans son esprit. Il cessa d'être heureux à cause du doute. Ce qu'il avait cru le bien ne plaisait-il donc pas au Seigneur? Les cénobites avaient-ils donc raison de pleurer sur lui? Se serait-il trompé?
Et, le cœur désolé, il reprit lentement le che-
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min du désert. 11 ne reverrait plus le sourire des Femmes, les campagnes frissonnantes, les crépuscules doux et roses; ses yeux ne seraient plus charmés par des visions agréables. Il ne dormirait plus sous les palmes balancées au souffle du soir ; il n'aurait plus la joie d'agir et de parler avec d'autres hommes. Jadis il n'avait pas de tentations dans sa caverne, car il n'avait rien à désirer ni à regretter. Désormais il désirerait tout vainement, et ses souvenirs seraient autant de regrets.
— Contemple mon sacrifice, ô Seigneur, disaitil ; je me soumets à ta volonté que je ne m'explique point.
Il entra dans les gorges rocheuses du Nil. Une bande de brigands, qui faisaient la chasse aux moines, l'assaillit et le laissa pour mort sur la place. Anastase expirant se souvint de la promesse de Jésus-Christ; il gémit:
— Aie pitié de moi, Jésus. Voici que, jeune encore, je vais périr sans avoir assez vécu pour te servir et me racheter.
Aussitôt il se sentit guéri et se leva. Une voix qu'il reconnaissait, et qui venait du ciel, lui dit :
— Je me suis acquitté envers toi. Tâche de mériter le paradis en te conformant à ma loi.
Anastase se remit en marche, et il regagna son ancienne demeure. Rien n'y était changé. Le soleil embrasait les collines crayeuses; le fleuve miroi-
tait entre ses berges désolées. Le silence pesait sur la solitude. Le moine se remit à tresser des fibres de dattier et à pêcher les poissons à la chair fade dont il se nourrissait. La nuit, agenouillé dans l'obscurité, il écoutait les pas et la voix des fauves rôdeurs, jusqu'à ce qu'exténué il s'endormît sur la pierre. Mais il ne savait plus prier ; son esprit fuyait sans cesse vers les souvenirs récents et ne pouvait s'en détacher. L'ennui l'accablait ; il était comme un prisonnier. Son existence lui était atroce, et il la détestait.
Des moines qui avaient passé par là et qui, avec un joyeux étonnement, l'avaient vu de retour, portèrent la bonne nouvelle dans le désert où bien des actions de grâces furent rendues pour la conversion du coupable. Le vieil Antilime, en l'apprenant, retrouva les forces que la douleur lui avait enlevées ; il prit son bâton et se rendit auprès d'Anastase, malgré la longue distance.
il arriva, défaillant d'émotion et de fatigue, et, serrant Anastase dans ses bras, il s'écria: — Loué soit Dieu! J'ai retrouvé celui que j'avais cru perdu. A présent je puis mourir.
Anastase, soumis comme un fils, lui raconta tout ce qui lui était arrivé; il n'omit pas de dire son découragement, ses regrets et son quotidien supplice.
— Le Seigneur est maintenant avec toi, lui
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répondil Anthime. Il t'envoie les tentations qui sont le partage des maints.
Us converseront longtemps ainsi, puis Anthime cessa de répondre. Anastase pensa d'abord qu'il dormait et qu'un songe riant éclairait son visage ; mais il était entré dans le repos.
Anastase pleura le bon vieillard qui avait été Bon ami. Il le porta sur le sommet de la montagne et le coucha dans une excavation naturelle, qu'il combla avec des quartiers de grès. Cette tombe devint le lieu de ses méditations.
Il songeait : — Pieux Anthime, tu ne m'as pas compris; chacun de nous rapporte tout à sa propre conception. Je n'étais jamais sorti du désert ; aucun pays ne me semblait meilleur à habiter, et mon existence m'était bonne parce que je n'en imaginais point d'autre. J'étais heureux et je n'avais aucun mérite. Ensuite je suis descendu dans le siècle et, à partir de ce moment, j'ai senti que ma place ne pouvait plus être ici. Je suis revenu cependant, croyant agréer au Seigneur. Hélas ! je ne sais plus prier et je suis la demeure du démon. Anthime méprisait ce monde afin de gagner le paradis, et certes il l'aura mérité, car c'est la foi vivace qui donne leur valeur à nos actions. Mais il tenait la tête basse et marchait en aveugle. Pour moi qui ai regardé la terre et qui l'ai trouvée belle et douce à habiter, le paradis commence dès
ici-bas; j'honore Dieu en aimant sa création et ses créatures. Mon péché est d'imiter les cénobites en ne partageant pas leur certitude. Leur souiïrance sera récompensée; la mienne aura été stérile. 0 Jésus, tes desseins me sont obscurs, mais ma pensée est nue comme ce ciel au-dessus de mon front; tu la vois, me condamneras-tu?
Anastase débattaitloyalement avec lui-môme. Il ne se décida que lorsqu'il fut certain de n'être la victime d'aucune illusion coupable. Alors il quitta le désert sans remords.
Des années s'écoulèrent. Anastase s'était établi à la ville. Il avait appris l'art du potier, et, après des ans de pauvreté subis d'un cœur léger, sa fortune prospérait peu à peu. Il occupait une maison modeste avec la femme qu'il avait choisie et les enfants qu'elle lui avait donnés. Et il était heureux, ce qui était sa manière de rendre grâces à Dieu.
Un soir, à l'heure du repas, Anastase attendait les siens, et il se réjouissait de sa journée, quand un mendiant poussa la porte et entra ; son visage était majestueux et terrible. L'artisan se souvintde l'avoir secouru bien des années auparavant, et il se jeta à ses pieds.
— Seigneur, lui dit-il, à ma naissance vous
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m'avez fait le don de la vie, et vous m'avez rendu le souille Lorsque des brigands m'avaient égorgé. Je n'ai pas pu dé tester votre présent, et je l'ai doublement aimé, puisque je le tenais deux fois de vous. Pouvais-je vous mieux servir qu'en me montrant un homme et en vous louant à travers vos œuvres? Si je suis coupable, expliquez-moi ce mystère et pardonnez-moi.
— Relève-toi, Anastase, dit le mendiant, et donne-moi à manger.
Ils s'assirent. A ce moment la femme, qui portait une jatte remplie de fumante bouillie, entra, une chanson aux lèvres. Les enfants se bousculaient derrière elle ; ils s'élancèrent sur les genoux de leur père et se suspendirent à son cou.
Alors tous les yeux se tournèrent vers l'étranger, et, devant son visage courroucé, on prit place à table en silence. Personne n'osait demander qui était ce convive ; mais les regards se portaient sans cesse, avec un amour anxieux, vers Anastase qui soulevait son couvert en tremblant.
Le repas s'acheva dans cette inquiétude. Ensuite infants, dont l'esprit est distrait, se mirent à jouer par terre; ils riaient et babillaient, et la mère, à pas glissants, vaquait aux soins du ménage. Le logis, éclairé par les derniers rayons du jour, était rempli d'une tranquille joie.
Et l'hôte divin, dont Anastase ne détachait pas
les yeux, dépouilla sa redoutable majesté; il devint pareil à un homme ; à sa colère succédait une grande tristesse telle qu'à son muet spectacle Anastase fondit en larmes.
— 0 Seigneur ! vous ai-je offensé, demanda-t-il ? et souffrez-vous de mon péché ?
Mais le mendiant se leva ; il promena son regard douloureux sur les murs nus de la chambre, sur l'âtre, sur les tas d'argile, sur les outils du travail quotidien, sur la planche lourde d'écuelles ébauchées, sur la table, sur les enfants groupés aux pieds de leur mère, et il sortit de la maison sans répondre.
Anastase vécut en chrétien jusqu'à sa mort. Et ceux qui l'ensevelirent ont prétendu que son cadavre exhalait une odeur exquise d'aromates, encore qu'il n'eût point passé entre les mains des embaumeurs.
Un prince de la Chine, qui allait être père, chargea son intendant de découvrir une femme digne de l'honneur d'allaiter et d'élever son héritier.
Intéressé par la crainte à bien remplir sa mission, l'envoyé se montra si difficile qu'il manqua de ne trouver personne à sa convenance ; son absence se prolongeait, et le moment des couches était proche.
La princesse éprouvait les premières douleurs quand l'intendant arriva, fier de ramener la seule nourrice qui l'eût enfin contenté. On ne lui lit aucun reproche pour les inquiétudes que son interminable voyage avait données, tant la nouvelle venue était de mine à se concilier tous les suffrages. Elle avait, sous ses vêtements de paysanne, la contenance majestueuse d'une épouse de roi. La noblesse de son beau visage imposait. Elle semblait, certes, née pour faire l'orgueil d'un
palais, et nulle autre mieux qu'elle n'eût mérité d'offrir son sein aux lèvres d'un futur monarque.
L'enfant vint au monde ; on lui avait réservé le nom de Sourire-du-Matin. Il avait été attendu avec une joyeuse espérance; mais sa venue jeta le deuil dans le cœur de ses parents, car c'était le plus chétif et le plus contrefait des nouveau-nés. L'accouchée le repoussa avec horreur, et le prince fut au désespoir de cette disgrâce inouïe.
Sourire-du-Matin fut abandonné aux soins de sa nourrice, qui se félicitait en elle-même de l'affliction générale dont elle était l'auteur. Elle était une de ces méchantes Fées qui ne se plaisent qu'au mal; elle avait adroitement abusé l'intendant, et c'était par son sortilège que l'enfant se trouvait un lamentable avorton. Mais les Fées participent assez de la nature humaine pour être soumises aux inconséquences des hommes. La nourrice prit malgré soi son élève en affection, conquise par ces grâces de l'enfance, plus touchantes encore lorsque la beauté ne les accompagne point ; elle regretta son œuvre et se promit de la réparer autant qu'il serait en son pouvoir.
Personne au palais ne s'inquiétait de Souriredu-Matin ; son nom môme ne devait pas être prononcé. Son père et sa mère se refusaient à lui donner des caresses, et ils restèrent inconsolables jusqu'au jour où ils eurent un autre fils, qu'ils se
promirent d'avantager au détriment de son aîné. Sourire-du-Matin grandit tristement; la tendresse de sa nourrice ne suffisait pas à Lui faire
oublier qu'il vivait en paria, objet de risée même pour les laquais. Il avait les bras trop longs et les jambes cagneuses; sa poitrine se creusait, et son dos se voulait; sa figure flétrie était grimaçante, comme celle de ces monstrueuses idoles que l'on vénère dans les pagodes.
Lorsque la Fée dut le quitter, elle lui offrit un écrin qu'elle lui recommanda d'ouvrir aussi tôt après son départ; il contenait un souvenir précieux. Mais l'enfant, dans sa douleur de se séparer du seul être qui l'aimât, n'attacha pas un grand prix an cadeau. Ce fut longtemps plus tard qu'il ouvrit l'écrin. Il y trouva un miroir, et, ne pouvant s'empêcher de penser avec amertume à l'ironie d'un pareil présent, il jeta les yeux sur la surface brillante du verre. Au lieu de sa laide personne, qu'il connaissait trop bien, quelle fut sa surprise en découvrant devant lui un gracieux visage. Comment croire au témoignage du miroir? Et cependant il était irrécusable. Sourire-du-Matin ne se lassait pas de s'admirer et de constater sa métamorphose.
La Fée avait voulu réparer son crime à l'aide du miroir trompeur qui figurait de la beauté en échange de la laideur ; mais, créée pour le mal, elle
ne pouvait rien accomplir que de mauvais. Son présent était funeste, malgré l'intention bienfaisante.
L'infirme n'eut pas de mal à se persuader qu'il était beau et bien fait; il en conçut une insupportable vanité, et, s'enhardissant à sortir des appartements où il était relégué, il s'étonna qu'on ne lui rendît point les honneurs auxquels il avait droit. C'était pitié que de le voir se promener insolemment, sourire avec condescendance, tendre sa main à baiser et darder aux dames de conquérantes œillades.
On ne faisait que d'en rire et, bien qu'on ne dissimulât guère, il ne lui venait pas à l'idée que c'était de lui qu'on riait.
Ses parents ne comprenaient rien à cette attitude, si peu convenable à son état. Ils avaient eu quelque remords d'avoir fait à leur fils un crime de sa laideur, et, à défaut d'affection, ils lui auraient témoigné une indulgence tardive, si Souriredu-Matin n'avait, par ses manières inexplicables, mis le comble à son ridicule. Le jeune homme, qui nourrissait contre eux le grief de son enfance délaissée, se heurta à leur froideur; il éprouva combien son frère lui était préféré.
Il s'aigrit et ne se gêna pas pour manifester sa rancune. On chercha comment se défaire de lui; sa majorité approchant, il allait sans nul doute réclamer ses prérogatives.
Le prince désirait laisser son gouvernement et ses héritages à son lils cadet; il usa de tous les prétextes pour tenter d'éloigner Sourire-du-Matin ; mais celui-ci, déliant, n'écoutait rien et demeurait. A bout de raisons plausibles, il imagina de tendre un piège grossier à la fatuité de l'infirme.
— Vous voici en âge de vous marier, lui dit-il; que ne parcourez-vous l'empire à la recherche d'une épouse! Je ne vous parle point de votre nom et de vos prochaines destinées, qui suffiraient à vous gagner les plus illustres des princesses, car, avec votre visage, vous récolterez assez d'amour. La reine de Mongolie est fille ; elle a votre âge; elle est, diton, d'une éclatante beauté. Ne vous semble-t-il point que cette union vous conviendrait? Il n'est pas trop ambitieux de la souhaiter. A qui ne pouvez-vous prétendre?
En tenant cet extravagant discours, le prince avait peine à soutenir son sérieux. Il ignorait parfaitement qui régnait sur la Mongolie, et, en dépêchant au loin ce fils gênant, il comptait sur la fatigue du voyage et sur les rigueurs de l'hiver pour vaincre sa santé chancelante ; au surplus, s'il arrivait au but, les barbares Mongols se chargeraient d'un meurtre auquel répugnaient les mains paternelles.
Mais Sourire-du-Matin, touché dans sa manie, répondit en se rengorgeant :
— Vous avez raison, mon père. Je ne doute pas que la reine de Mongolie ne cède au vœu que je vais lui porter. Munissez-moi, je vous prie, d'un équipage convenable; je partirai demain.
Le prince contint mal sa joie; il n'avait plus confiance en ses ruses, et jamais il n'aurait cru son fils à ce point dément. Aussitôt le bruit se répandit dans le palais que Sourire-du-Matin allait chercher femme en Mongolie ; on accourut en chœur pour le complimenter; les antichambres et les galeries répercutaient d'interminables risées.
Or, tandis que l'exilé quittait la cour de son père en compagnie de quelques soldats sacrifiés, le roi de Mongolie mourait à plusieurs centaines de lieues de là dans sa capitale ; et, faute de descendant mâle, sa fille, Fleur-des-Sourccs, était appelée à lui succéder. Cette princesse avait été aussi mal partagée par la nature que l'était Sourire-du-Matin par la volonté maléfique d'une Fée. Elle était bien éloignée de penser que quelqu'un traversait la Chine dans l'intention de l'épouser ; car pas un seul de ses sujets ne lui aurait demandé sa main.
Contre toute attente, Sourire-du-Matin vint à bout de son voyage. L'hiver avait été exceptionnellement doux; les routes étaient praticables, et l'on n'avait pas fait de dangereuses rencontres. La confiance en soi-même, justifiée à tout moment par l'affirmation du miroir, avait soutenu le jeune
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homme dans son entreprise. Il entra dans la capitale des Mongols et sollicita une audience de la reine.
Fleur-des-Sources, intriguée par la venue de ces étrangers, les reçut avec apparat. Elle était assise sur un trône, entourée de ses dignitaires. Sourire-du-Matin fut introduit avec son escorte; mais, dès la porte, découvrant la laideur de celle qu'il supposait une perfection, il fut pris, au scandale des assistants, d'un accès d'hilarité impossible ;i maîtriser. La jeune iille sentit l'affront et pâlit; elle contint cependant sa fureur, et elle interrogea l'insolent sur le but de sa visite. Il continua de pouffer et ne trouva rien à répondre; les phrases qu'il avait préparées étaient devenues inutiles ; il ne souhaitait que de s'en retourner.
La reine, outrée, donna l'ordre d'arrêter ces singuliers ambassadeurs. Sans autre procès, les soldats de Sourire-du-Matin eurent la tête tranchée, et lui-même fut jeté dans un cachot en attendant qu'on le mît à la torture pour le contraindre à avouer ses desseins.
Le prisonnier fut dépouillé de tout ce qu'il portait; ces objets furent remis à la reine. Dans le nombre, elle trouva le miroir enchanté et, s'y étant par un mouvement de coquetterie féminine, elle B'exclama devant son merveilleux changement. Son déplaisant visage s'était orné soudain
de tous les charmes qui rendent les femmes désirables. Trop disposée à se laisser convaincre, Fleurdes-Sources oublia son captif pour ne plus songer qu'à sa beauté.
A la stupéfaction générale, elle prit des manières nouvelles. De contrainte et modeste elle devint superbe et hardie, et elle donna dans tous les travers par quoi Sourire-du-Matin s'était signalé jadis dans son pays.
Pendant ce temps le malheureux se désespérait dans son cachot. Le pire de ses maux était la perte du miroir, et il ne cessait de le réclamer en gémissant. Les geôliers avaient tant d'insultes pour son infirmité qu'il en arrivait à douter de son illusion ; il avait besoin d'être rassuré par le reflet de son image. Le souci aidant aux mauvais traitements, il tomba gravement malade. La reine en fut informée, et elle alla le visiter.
— Pitié, reine! s'écria-t-il en se jetant à ses genoux. Je ne vous demande ni la liberté ni l'adoucissement de mon sort. Mais, je vous en supplie, rendez-moi le miroir qu'on a saisi sur moi.
— C'est à mon tour de rire aujourd'hui, dit Fleurdes-Sources en se tenant les côtes. Un miroir! Et qu'en ferais-tu? Tues trop laid pour avoir du plaisir à te contempler. On n'a jamais vu personnage plus répugnant et plus contrefait.
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Elle railla tellement son prisonnier que celuici quitta son humble posture et se révolta.
— Vous mentez, dit-il en bondissant. Aussi vrai que votre visage fait reculer de dégoût, je suis le plus beau des hommes.
— Misérable ! cria Fleur-des-Sources hors d'elle-même. Tu vas payer enfin tes injures.
— Je me réjouis de mourir; je tiens moins à la vie qu'iï mon miroir.
— Tu aurais mieux fait de ne pas répondre, car, si tu te flattes d'échapper à la vie, je te refuserai cette satisfaction. Tu vivras pour ma vengeance, et, puisque tu veux des miroirs où exposer ta grotesque personne, tu seras comblé, je te le jure.
Il y avait, au fond du parc, un kiosque dont les lambris, le parquet et le plafond étaient recouverts de glaces; c'avait été une coûteuse fantaisie du feu roi. Fleur-des-Sources y était entrée une fois, dans son enfance; elle n'y était pas revenue tant elle avait eu de dépit d'y lire cent et cent fois sa disgrâce. Ce fut là qu'elle lit enfermer Souriredu-Matin.
L'infortuné, qui réclamait un miroir, fut mal servi par ces murailles véridiques. Partout où il promenait ses yeux, il assistait à sa difformité perpétuée en des perspectives infinies. Sa conviction chimérique se dissipa, et il connut le supplice atroce de ne plus s'échapper h soi-même. Ce nou-
veau coup accrut sa maladie, et il appelait à grands cris la mort, qui ne pouvait tarder à survenir.
Il arriva que par mégarde Fleur-dcs-Sources laissa tomber le talisman qu'elle portait toujours sur elle ; le verre se répandit en mille éclats. Elle manifesta un chagrin qui parut à tous hors de proportion avec ce minime accident. Personne ne la plaignit autrement qu'en paroles, car son orgueil l'avait rendue détestable.
On était alors en promenade dans les jardins du palais. La reine, affligée, s'assit sur un banc au bord d'une pièce d'eau. Mais tout d'un coup on la vit se redresser en poussant un cri, et elle rentra précipitamment. Les courtisans se penchèrent sur le bassin, pensant que quelque reptile avait dû causer cet effroi; l'eau limpide ne leur montra que leur portrait. C'était bien cela qui avait épouvanté la souveraine.
Fleur-des-Sources passa par les mêmes tourments que Sourire-du-Matin. Et, quand il lui fallut se rendre à la rigoureuse évidence, elle le comprit et le plaignit. Elle alla le trouver dans sa prison, et elle perdit, entre les murs de cristal, les derniers souvenirs du mensonge.
— Je viens te délivrer, lui dit-elle. Tu étais innocent, je le sais. Pardonne-moi.
Il répondit : — Nous n'étions coupables ni l'un ni lautre.
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— Je suis la moins belle des reines, dit Fleurdes-Sources.
— Je suis le plus laid des princes, dit Souriredu-Matin.
Les soins de la jeune reine guérirent le malade. La conscience de ce qu'ils étaient les rendit indulgents l'un pour l'autre ;et, en cherchant à se consoler mutuellement de leur infortune, ils se conquirent leurs cœurs et s'aimèrent.
Leurs noces furent célébrées au milieu d'un grand concours de peuple. Ils remplaçaient la beauté par tant de bonne grâce et de simplicité que nul ne songeait à se moquer d'eux.
Et, par un miracle de l'amour, ils eurent de beaux enfants : ce furent les magiques miroirs en qui, sans pâtir d'une erreur, ils purent volontiers se complaire.
Tels furent les détails que les prêtres égyptiens nous donnèrent sur Hélène. J'y ajouterai quelques remarques qui me sont personnelles.
si Hélène avait été, en effet, dans Troie, certainement on l'aurait renvoyée aux Grecs, qu'Alexandre y •■ut consenti ou non ; car on ne peut pas croire Priam et Bi rents insensés au point de vouloir mettre en danger leur propre existence, celle de tous leurs enfants et de toute une ville pour laisser Alexandre jouir paisiblement d'Hélène... Mais, comme il était hors du pouvoir de Priam de rendre cette Hélène que les Troyena n'avaient pas dans leurs mains, et que, de leur coté, les Grecs s'obstinèrent à ne point admettre ce fait comme vrai, je croirais volontiers qu'un mauvais génie perpétua ce malentendu...
{Histoire d'Hérodote, Livre Second CXX.)
Il me semble qu'Homère n'a pas ignoré ces faits; mais, comme le séjour d'Hélène en Egypte ne s'accommodait pas avec le plan de son e, il a adopté une autre ver- (A/., CXVI.)
« Hymen! hyménée! ...» Les voix se perdaient au lointain dans la nuit.
Les lampions fondus, les fanfares étouffées, chacun s'en fut chez soi. Sur le seuil de l'appartement, l'époux mit au front de l'épouse un baiser paternel, et ils se souhaitèrent de tout cœur une bonne nuit.
Rentrée dans sa chambre, Hélène rangea sous un globe de verre son bouquet de fleurs d'oranger, puis, très lasse d'avoir beaucoup dansé, elle se blottit au lit et s'endormit du sommeil, jamais mieux qualifié, de l'innocence.
Peut-être attendait-elle qu'en rêve la visitât le cygne aux douces plumes blanches dont, avec embarras, sa mère lui avait parlé tout à 1 heure; mais, comme elle n'avait pas compris mot à ces instructions ambiguës, il est à présumer qu'elle n'attendait rien. Est-ce qu'une petite fille bien
élevée, hier encore pensionnaire, a des soupçons à seize ans? Elle a lu les poètes dans des éditions expurgées où, au mépris du mètre et de la rime, le mot amour est remplacé par amitié. Elle s'en remet à ses parents qui lui ont dit : « Voici le mari qu'il te faut. » Et elle veut bien : la cérémonie est pompeuse, on porte une belle robe, et on reçoit des compliments; ensuite on peut jouer à la dame pour tout de bon et s'amuser avec les vraies poupées parlantes que l'on achète au marché aux choux.
Sans doute nous connaissons des vierges moins ingénues. Mais ce sont celles qui ont lu dans le regard brillant des jeunes hommes qu'elles étaient belles et convoitées ; elles ont de la reconnaissance pour ces yeux-là. Le désir est instructif et contagieux. Hélène était sans beauté, malgré son profil nécessairement grec ; sa banalité bourgeoise manquait d'expression, et elle était plate et dégingandée.
Dans la chambre voisine, Ménélas réfléchissait. — 0 mariages de raison! vous êtes sucre et vinaigre. Une veuve plantureuse eût bien mieux été mon affaire que ce petit citron acide. Suis-je donc un vieillard pour témoigner du goût à cette enfant ! Par Zeus, j'ai de l'appétit, mais point de vice. Mon abstention, ce soir, m'honore. Heureusement qu'elle est d'une discrète sottise. Une oie!
Cette comparaison, évocatrice de l'ancestral
oiseau, amena un sourire sur les lèvres du songeur, et sa pensée tourna vers des méditations plus aunables : — Remettons à demain les galanteries sérieuses. Nous sommes les jouets du Destin. J'avais des brèches à réparer, et aucun choix entre les matériaux nécessaires. Mes troupeaux, décimés par la prodigalité, s'enrichissent d'une belle dot de bètes à cornes. Tyndare n'a pas serré les claies de ses bergeries. Désormais je pourrai mener une existence vraiment royale. Somme toute, j'aurais mauvaise grâce à trop me plaindre.
Ayant ainsi établi la balance sur son grandlivre mental, il étala sa large barbe de quadragénaire sur la couverture; et Morphée, embusqué dan> le ciel de lit, lui chatouilla les paupières avec des tiges de pavot.
En ces temps de féodalité pastorale, le roi était la loi pour les bergères, et Ménélas prélevait avec exactitude les taxes sexuelles, dûment établies par de bonnes chartes, et d'ailleurs volontiers consenties, car il se piquait de justice et refusait de garder tout le profit par devers soi. Ses droits lui coûtaient aussi cher que des devoirs de charité; au prix du plaisir, il se montrait largement généreux. Chaque dimanche, dans toutes les chaumières, cuisait la poule au pot. Et il n'y avait que quelques disgraciées, et leurs familles surtout, pour maudire le vert galant.
Tout occupé aux soins de cette administration cordiale, Ménélas laissait mûrir sa petite épouse pour les tisanes de la vieillesse. De jour en jour il remettait la greffe de l'indispensable héritier. Mais, à la fréquentation de ses amies mariées, cy-
niques en leurs honnêtes confidences, Hélène s'était renseignée.
Pourtant elle n'eut point de rancune envers celui qui la laissait en friche avec une si dédaigneuse indiflérence. — C'est un bel homme, sans doute, se disait-elle, mais il pourrait être mon père. J'aurais honte... en vérité. Mue ne m'a-t-on donné pour ces ébats un camarade de mon âge ! Ce n'est pas que j'aie le moindre regret, mais le rôle d'exception est ridicule à jouer. Quelle contenance tenir devant le monde !
Elle avait beaucoup plus de préjugés que de tempérament.
Or Alexandre, dit Paris, arriva tout à point, précédé par sa réputation de joli cœur.
Il appartenait à celte race aussi odieuse à la jalousie des hommes que chère au mauvais goût des femmes, et que se partagèrent depuis les théâtres d'opéra et les boutiques des coiffeurs.
Sa chevelure brune, irréprochable et parfumée, attestait les soins constants du fer et des onguents; ses joues ambrées étaient toujours trop fraîchement sorties de la caresse du rasoir. Nul doute que, s'il avait porté des moustaches, il ne les eût tortillées en pointes conquérantes.
Il souriait continuellement pour découvrir sa dentition, et il roulait sous les cils d'humides et langoureuses prunelles. Il parlait beaucoup, à tort et à travers, mais avec cette assurance qui impose aux sots et désarme les modestes; sa voix était moelleuse et ses termes choisis. Et il s'ac-
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compagnait de gestes arrondis et du jeu de ses mains travaillées. Son himation orange, bordé d'une fine broderie, était drapé selon la mode, et ses sandales de cuir pourpre étaient fixées è la jambe par un réseau savant de lacets de métal.
Opendant il était court de taille, carré d'épaules et un peu gras.
— Quelle beauté! quelle élégance! quel charme! quelle distinction ! roucoulaient les femmes des deux continents.
— Est-il assez vulgaire! grognaient les maris. Alexandre voyageait pour son commerce. Grâce
au cauchemar d'Hécube, qui lui avait valu d'être nourri par les pasteurs de l'Ida, il s'était trouvé pourvu d'utiles connaissances sur l'élève du bétail. Lorsqu'il fut revenu au giron familial, il mit son savoir à profit. C'était l'âge d'or de l'agriculture; ses fermes modèles prospérèrent. Il trafiqua de ses produits et les importa de l'autre côté de l'Hellcspont.
Il y gagna le mépris de ses frères guerriers, mais assez de richesses pour s'en consoler.
Il était venu de sa personne traiter avec Ménélas un important marché. Avec l'aide de sa faconde, il ne manquait jamais de mettre l'acheteur à sa merci.
A la première uillade, coulée distraitement par habitude, Hélène fut conquise.
— Encore une ! se dit Alexandre. Je ne me souviens même pas de l'avoir regardée. Certes cette personne a du goût; mais il n'y a rien en elle qui rende son hommage particulièrement flatteur. Enfin ! Traitons-la selon son rang et montrons-lui des égards. Gela lui fera plaisir, et je ne risque rien, puisque je repars dès demain.
Malgré son chatouillement d'amour-propre, il était assez blasé par le succès. Il n'était qu'égoïste et vaniteux, et point du tout aimant ou sensuel. Il était la victime de son physique.
Hélène lui avait assigné un rendez-vous. Il s'y rendit sans entrain, avec la seule préoccupation de grossir d'une unité sa liste de victimes. Mais il n'avait pas compté avec la volonté du Destin.
La jeune épouse, sotte et sans attraits, avait des revanches à prendre, et elle les prit si bien que cela la rendit presque belle et spirituelle à coup sûr. Alexandre ne partit pas le lendemain, et, lorsque les convenances s'opposèrent à ce qu'il demeurât plus longtemps, il ne sut pas se résigner à partir seul.
Par une belle soirée d'été, le roi Priam dînait sur une terrasse avec tous ceux de ses enfants qui demeuraient avec lui, et il y en avait un assez bon nombre pour que ces frugales et intimes agapes eussent toujours une physionomie de festins.
On parlait justement de l'absent, d'Alexandre, dontle séjour, à l'excès prolongé, donnaitdes inquiétudes, lorsqu'un messager fut annoncé comme dans les tragédies.
Et le messager s'avança et prit la parole :
— 0 roi Priam, ce ne sont point des nouvelles de joie que ma bouche t'apporte. Puissent les plus grandes calamités n'accourir point dans la trace de mes pas! L'IIellade entière est comme une ruche en fureur. Un bruit d'armes secoue les airs, et déjà cent vaisseaux bondissent sur la crête des Ilots. Ton lils bien-aimé, Alexandre, a ravi l'épouse de
son hôte, et Ménélas, indigné, a fait partager son ressentiment à tant de princes que je ne les puis dénombrer. Les peuples se sont levés contre Troie, animés d'une ardeur de vengeance, et ils ont juré d'assiéger cette ville, dussent-ils rester dix ans avant de la réduire en cendres, si toutefois Hélène n'a pas été livrée aussitôt.
— Voire ! vociféra Hector en frappant du poing sur la table.
Hécube cachait dans ses mains son visage trempé de larmes. Le roi Priam tremblait comme un vieux peuplier, et, arrachant péniblement des mots à sa gorge serrée, il gémit :
— Hélas! hélas! L'indigne fils qui déshonore ma vieillesse ! Si du moins il était revenu près de nous, je le conjurerais, par cette barbe, de rendre à son époux l'épouse dont il a joui. Mais que puis-je? Il s'est bien gardé d'abriter sa honte sous mon toit. Comment rendrais-je aux Grecs la fugitive que je ne cache point! Qu'ils viennent donc! Je ferai des excuses.
Hector blasphéma plusieurs divinités, habitude qu'il devait à la vie des camps. — Des excuses ! nous ! s'écria-t-il. On dégonflera ces outres vaniteuses si notre parole d'honneur ne leur suffit pas. Saisissons l'occasion par la crinière ! A quoi bon entretenir une armée pour la laisser se rouiller dans la paix ! Et, quant à Alexandre, si vous
voulez mon avis, c'est la première fois qu'il se montre vraiment un mâle ; mes compliments!
Et il sortit, au milieu de la stupeur, en faisant sonner sa cuirasse, et en hurlant à tue-tête : « Aux armes ! » Si bien qu'une heure après toutes les milices étaient en tenue de campagne.
Mais Priam, écrasé sur son fauteuil, bégayait comme un enfant désolé: — Je ferai des excuses, je ferai des excuses...
Dès que Ménélas eut été convaincu de son infortune, il prit une considération soudaine pour l'épouse jusqu'alors inaperçue.
— C'était donc une vraie femme! Stupide que j'étais!
Et il se prit à la désirer et à la regretter avec une profondeur de sentiment qu'il ne se soupçonnait pas. Ah ! si seulement elle était revenue après le premier relais, comme il lui aurait pardonné et comme il l'aurait aimée jusqu'à la fidélité !
Cependant il s'agissait de ne pas montrer une mine attristée qui aurait doublé son ridicule, et il affecta de pousser de hauts cris et de donner une allure nationale à son mécompte. Il ne pouvait décemment pas courir seul après une femme ouvertement négligée ; mais, escorté de toute une nation, cela devenait épique. Oubliant qu'il engageait son avenir et renonçait à sa joyeuse tran-
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quillité, il dépêcha courriers sur courriers à ses voisins. Avec une solidarité merveilleuse tout le monde prit le parti de Lacédémonc. Il est vrai qu'on n'était pas riche et que Troie promettait du butin ; ce grand zèle était loin du dévoûment.
Ménélas, bonhomme à son ordinaire, fut touché.
— Dans le malheur, on reconnaît ses véritables amis ! Et l'on apprend aussi à se connaître soimême ! J'avais une taie sur les yeux; Hélène devait être assez belle, car cet Alexandre s'y entend.
— Vers quels rivages voguons-nous, mon amour ?
— Laissons aux vents du ciel le soin de nous guider, ô mon Hélène ! Partout où tu seras seront ma joie et ma patrie.
— J'ai fait un rêve tout à l'heure. Je me voyais parmi les tiens, à Troie. J'étais devenue la sœur de tes sœurs et la fille d'Hécube.
— Laisse ma main clore ta bouche. Le roi Priam est un vieillard grognon. Ah ! nous serions les mal venus.
— Ce n'était qu'un songe. Qu'il s'envole avec le sommeil ! Et cependant je le regrette, je m'y étais habituée déjà. Comme nous aurions vécu heureux; j'aurais été ta femme, ta vraie femme devant tous. Tu souris ? Ah ! c'est que je ne suis pas du tout aventureuse. Si j'avais eu un mari qui me comprît...
— Oublions-le.
— ... je n'aurais pas rempli ce personnage d'héroïne. Il n'y avait qu'une folie pour me tirer d'affaire, et je l'ai acceptée. Un enlèvement ! Mais maintenant c'est bien fini. Je t'ai; nous pourrons vivre en paix dès que nous saurons où.
Ainsi, au lendemain d'une nuit voluptueuse, Hélène et Alexandre discouraient, enlacés tendrement. Un pan de la tente avait été relevé, et les rayons de l'aurore venaient lécher le bord de leur couche. Lorsque leurs regards se séparaient un instant, ils découvraient à l'infini le bleu de la mer tranquille et l'immobile bleu du ciel. Et les nouveaux amants se reposaient de leurs baisers en édifiant les projets d'un avenir indissoluble.
Mais, vers le milieu de la journée, une nuée trouble salit l'horizon, et, poussée par le souffle d'une brise soudaine, envahit peu à peu tout l'espace. Le dos voûté de l'océan se hérissa. Les mâts gémirent, et la coque du vaisseau craqua ; les voiles battaient comme des ailes effarées. La tempête se déchaîna, exaspérée et inlassable.
Plusieurs jours et plusieurs nuits, le frêle navire de bois resta suspendu au-dessus d'abîmes dont chacun semblait devoir être définitif, ou enfoui dans des gouffres dont on ne comptait plus échapper. Baisers! étreintes! mots d'ambroisie! qu'ils étaient loin! Longs silences d'angoisse! cris de terreur ! c'était leur tour.
— Je veux mourir, hoquetait Hélène dans ses nausées.
— Je veux vivre, hurlait-elle ensuite à une poussée de la rafale.
Comme Alexandre était piteux avec ses cheveux aplatis et ruisselants, ses lèvres blêmes, ses grimaces et son menton bleuissant !
— Ah ! je suis bien punie ! C'est votre faute ! Si j'avais su... !
Ce furent les premières paroles d'Hélène au sortir de l'orage.
— Il fallait rester avec Ménélas, ricana Alexandre.
— Ne vous moquez pas, il était galant homme.
— Et respectueux, n'est-ce pas ?
— C'était de la délicatesse.
Mais les propos aigres-doux n'étaient ni une issue, ni une consolation. L'irréparable était consomme. Ils étaient liés par leur complicité et par des attaches secrètes.
Ils se détestèrent franchement; ils ne manquaient point de se le crier cent fois dans le jour, mais ils se juraient qu'ils s'adoraient, toute la nuit, ce qui était vrai aussi, comme il arrive en beaucoup d'autres amours moins criminelles que les leurs.
Or, les vents les ayant jetés sur la côte d'Egypte, ils s'établirent dans ce pays.
Au camp des Grecs pendant le siège :
— Ils s'obstinent à prétendre qu'Alexandre n'a pas reparu et qu'ils ignorent la couleur des cheveux d'Hélène.
— Lorsqu'on a commencé par mentir, il est chaque jour plus difficile et plus honteux de se dédire.
— 11 ne manquerait plus qu'ils avouent.
— D'ailleurs, moi, j'ai de mes yeux reconnu Hélène sur les remparts.
— Nous avons tout à gagner, rien à perdre.
— Vive la guerre ! Elle rajeunit les cadres.
— Faut-il tout de même qu'ils soient entêtés, pour une femme !
— Tiens ! Et nous ?
— Nous avons notre point d'honneur...
— Quand il serait prouvé que nous nous trompons, nous n'en aurions pas moins raison.
— Est-ce qu'ils se laisseraient affamer et égorger pour rien ?
— Il est vrai que leurs calamités dépendent de notre incrédulité.
— Qu'y faire alors ? C'est un cercle vicieux. Vive donc la guerre !
Des conversations symétriques bourdonnaient à l'intérieur des murailles de Troie.
— Ils veulent qu'Hélène soit ici. On ne peut cependant pas en inventer une pour la leur rendre.
— Ils ont pris un mauvais prétexte. Et, quand ils en auraient envie, ils n'osent plus maintenant revenir sur leur déloyauté.
— Comment croiraient-ils aujourd'hui à la parole dont ils ont douté hier !
— Mais se laisseraient-ils décimer sans raison ?
— Ils souffrentdc l'impossibilité où nous sommes de les satisfaire.
— Il n'y a donc qu'à se battre. On n'en sortira pas.
— Quelle obstination pour une femme !
— Nous saurons résister. La guerre a du bon; elle donne de l'avancement.
— Quand il serait si facile de s'entendre !
— Si facile ? C'est bien là ce qui rend toute entente irrémédiablement impraticable.
Hélène jouait de malheur. Elle, qui n'ambitionnait rien moins que les aventures, se trouva saisie par un engrenage de complications, à l'heure où elle souhaitait en avoir Lien fini avec le romanesque de son exploit amoureux.
Alexandre, ayant eu des démêlés avec ses serviteurs, ceux-ci allèrent dénoncer le crime de leur maître et sa situation irrégulière. Sur quoi, les amants furent conduits comme des prisonniers à Mcmphis où ils eurent à subir toutes sortes d'interrogatoires et de vexations.
Le roi Protée rendit enfin un arrêt d'expulsion contre le ravisseur et l'invita, d'un ton comminatoire, à vider le pays sur-le-champ.
C'en était trop pour Hélène. Son coup de cœur lui avait valu trop de désagréments pour l'avoir laissée d'humeur à en risquer d'autres. Elle ne demandait que la paix, et définitive. Aussi, aux
propositions d'Alexandre, elle répondit par des refus inébranlables.
L'infortuné bellâtre, l'oreille basse, emporta dans son cœur le feu mal éteint d'un amour qu'il se reprochait cruellement. Il avait sacrifié une brillante position à une créature qui ne lui en avait guère montré de gré. Encore si Hélène en avait vraiment valu la peine, comme tant de femmes qu'il avait fréquentées autrefois. Mais comme elle était ordinaire! Hélas! on ne commande pas à ses passions.
Il était triste et dégoûté. Il voyagea. Il redoutait tellement l'accueil qu'il recevrait chez lui, comme conclusion, qu'il ne s'empressait pas d'y retourner.
Enfin, avec le secours du temps, il se rasséréna, et il prit le mal du pays. Priam, depuis tant d'années, devait être mort, ou si vieux qu'il aurait perdu la mémoire ou laforcede la colère.
Alexandre regagna les plaines qu'arrose le Simoïs. Il chercha sa ville natale; mais, comme elle avait été détruite et rasée, il ne la trouva pas.
Rendue à son naturel, avec quel soupir de soulagement! Hélène coula paisiblement, dans Memphis, des années uniformément grises. Elle ne regrettait rien, elle n'avait plus de désirs. Son passé s'effaçait de sa mémoire. Elle était heureuse ; elle engraissa.
On ne lui tint pas rigueur de son égarement de jeunesse ; elle avait bien montré le peu de cas qu'elle faisait du séducteur. Elle avait été victime de la fatalité; on s'accorda pour la plaindre. Elle avait si peu l'allure, en outre, d'une personne à bousculer les bienséances. Elle était si réservée, si respectable.
Autour de l'étrangère une société choisie se
forma. Il ne s'y rencontrait point de jeunes gens
ra ni de poètes à la fantaisie déréglée, ni de
philosophes qui sont les plus dangereux des
poètes, mais des vieillards meublés de connais-
sauces, et des prêtres. Hélène goûtait ces graves réunions. A fréquenter des annalistes, les études historiques la séduisirent. Les sciences exactes auraient peut-être flatté davantage son caractère, mais elles dépassaient sa bonne volonté.
Sa haine pour toute imagination la porta à combattre les méthodes élastiques alors en faveur. Elle exigeait des faits, cuirassés de preuves ; elle sabrait les hypothèses avec acharnement; elle préférait le néant au doute. En compagnie d'un crudit, elle dépouilla des papyrus et déchiffra des hiéroglyphes. Ses travaux eurent pour résultat pratique de détruire bon nombre de légendes, solidement accréditées. Aussi ne laissa- t-elle point que de devenir pédante en vieillissant.
Epoques invraisemblables, où le globe terrestre était à lui seul un univers, où l'on se repliait sur soi sans s'inquiéter de son voisin ! L'absence de gazettes avait laissé ignorer à Hélène qu'il y avait eu pour elle une guerre de Troie, mais, en compensation, lui avait-elle valu de ne point se lire nommée catin par un publiciste équivoque.
Confite dans sa quiétude, l'ancienne épouse de Mendias atteignit l'extrême limite de la vieillesse. Un jour, elle reçut la visite d'un prêtre qui avait pendant longtemps quitté l'Egypte. Elle s'étonna de le revoir, car elle l'avait congédié jadis pour avoir, en sa présence, émis de ridicules paradoxes. Il avait osé soutenir la vanité de l'histoire, affirmant qu'un poète pouvait créer en beauté une vérité éternelle, capable d'éclipser les humbles faits certains. Hélène avait fait sentira cet apologiste du mensonge qu'on ne la berçait point de sornettes.
Cependant elle lui fit bon accueil; son grief était de ceux que le temps efface, et elle espérait que les voyages avaient mûri cet esprit hasardeux.
Le prêtre fut sobre de paroles. Il ne voulait, dit-il, que remettre en hommage à Hélène un poème dont le succès en Grèce était considérable.
— C'est une épopée dont l'auteur est un certain Homère; elle rapporte de grands événements qui bouleversèrent autrefois votre pays. Ace titre, j'ai cru que cette lecture ne vous serait pas indifférente, encore que je me souvienne très bien de votre dédain pour les inventions rythmées.
11 ajouta en souriant : — Tous vos compatriotes, d'ailleurs, tiennent ce récit pour fidèle.
Hélène avait pris le manuscrit; ses mains le déroulaient machinalement. Soudain elle pâlit et se mit à trembler de tous ses membres; ses yeux agrandis, et comme slupides, fixaient le parchemin. Elle balbutia: — Ce... n'est... pas... vrai! Ce... n'est... pas... vrai !...
Puis, fouettée par la fureur, elle se dressa. — Et d'abord je n'étais pas belle ! cria-t-elle, prête, semblait-il, à s'élancer sur le prôtre narquois et silencieux. Mais, dans ce sursaut de colère, le sans avait inondé son cerveau ; elle retomba lourdement sur son siège, et ses lèvres laissèrent échapper tout bas, dans un suprême souffle, ces mots désespérés :
— Et la vérité historique ? !
BLEUETTE
Bleuette était assise clans les blés. Une forêt de dorées l'environnait, bruyante de grillons et de sauterelles. Les bleuets, ses frères, étaient attroupés au hasard; des coquelicots aux pétales souples étaient posés çà et là comme de merveilleux oiseaux-mouches. Au-dessus d'elle, un peu de ciel apparaissait à travers les épis, courbés par le poids de leur maturité.
Bleuette n'avait d'autre souci que de se laisser vivre tout simplement à la place qui était la sienne; elle était heureuse sur ce champ, parmi les bruits et les bruissements familiers. La douce chaleur de la terre la pénétrait; l'ardeur du soleil de juillet la plongeait dans un anéantissement délicieux. Elle sentait la plénitude de son épanouissement.
Toute une saison, elle restait l'hôtesse du lieu où elle s'étaitlogée, mais elle n'avait pas de pairie. La moisson faite, elle gagnait un autre pays.
Tantôt elle s'établissait sur le petit terrain cultivé avec amour par un pauvre paysan ; elle se cachait dans l'ombre de la masure ou bien au long du mur aux pierres éboulées. Tantôt elle habitait au flanc d'une colline d'où elle aimait contempler la vallée verte et rousse coupée par un fleuve miroitant. D'autres fois elle allait sur quelque haut plateau; elle y restait longtemps, car la récolte était tardive; le soleil, tard levé et vite disparu derrière la montagne, était avare de rayons, et Bleuette frissonnait dans les longues rosées. Parfois elle était voisine des oliviers et des figuiers, en un pays de terre rouge, brûlé et altéré.
Aujourd'hui elle demeurait sur une de ces plaines interminables, tapissées de céréales, que partagent de larges routes poussiéreuses. Cette contrée était balayée par le vent ; on voyait, audessus de la mer mouvante des cultures, surgir les clochers d'ardoises et les toits rouges des villages et des riches fermes où rogne un paysan avare et cruel.
Bleuette allait ici, ou là, on ignorait comment; elle savait se rendre invisible. L'été fini, elle partait et, le lendemain, elle était ailleurs, quelquefois au bout du monde, là où le blé mûrit lorsque chez nous le grain dort sous la neige. D'ailleurs personne ne prenait garde à elle tant elle était discrète et douce; elle était fleur, elle était Fée.
BLEUETTE 77
Bleuette s'abandonnait donc mollement au plaisir d'exister, quand un garnement qui fuyait, la blouse pleine d'abricots volés à un verger, vint la heurter rudement. Elle poussa un cri de douleur.
Lui, talonné par la peur, poursuivait sa course sans s'excuser ni s'attarder à ramasser les fruits que dans la surprise de cette rencontre il avait laissé tomber. Quelqu'un était sur sa trace, facile à suivre à travers les épis foulés et couchés en désordre; on entendait des cris et des menaces. Et bientôt, devant Bleuette en larmes, parut un gros paysan essoufflé et cramoisi.
— Ah ! je te tiens, brigand ! cria-t-il en saisissant furieusement Bleuette par les épaules. Une femme ! c'est une femme ! A-t-on vu jamais ,unc pareille audace ! Allons, debout, bohémienne ! Tu ne penses pas, je suppose, que tes larmes vont m'attendrir. Et tu ne nieras pas, ajouta-t-il en ramassant les abricots dorés dont il gonfla ses poches.
— Je suis une pauvre fille et je n'ai pas fait de mal, dit Bleuette. Je vous en supplie, Monsieur, croyez-moi. Tout à l'heure un homme qui se sauvait, votre voleur sans doute, m'a frappée du pied sans me voir et a laissé rouler ces fruits.
— Connu, connu, dit le fermier. Et qu'est-ce que tu fais là, si bien cachée? D'ailleurs, je te reconnais. Ta robe bleue, je la prenais pour un
sarrau de paysan, car vraiment je n'aurais pas imaginé qu'une fille Je ton âge fût capable de ces mauvais coups. Tu n'en es pas à ton essai. Hier, deux lapins ont disparu et, l'autre jour, c'étaient des poules ; et tu as empoisonné mon vieux chien.
— Je ne suis pas coupable, je vous le jure, répétait Bleuette en sanglotant.
— Nous nous expliquerons avec le juge.
Et, la prenant par le bras, il l'entraîna, plus content de tenir son voleur et de se venger qu'il n'avait eu de peine en voyant, couché sur le dos et les pattes raides, Goliath, le fidèle gardien de sa maison.
Bleuette marchait docilement, renonçant à des protestations inutiles. Le paysan pérorait tout seul, se félicitait et menaçait. En route, ils rencontrèrent des cultivateurs qui jetaient à l'innocente Fée des injures et des mots grossiers qu'elle ne comprenait pas.
Bleuette fut remise aux gendarmes qui la conduisirent, les mains liées, jusqu'à la ville où étaient la prison et les tribunaux. Elle y arriva à la nuit noire, mourant de faim, de honte et de fatigue.
On la mit dans un cachot, et elle dut attendre que le juge, qui était en vacances, fût de retour. Elle ne s'enfuit pas; cela lui eût été facile; les murs ne comptent pas pour les Fées. Mais elle avait sans doute son idée, puisqu'elle consentit
BLEUETTi; "0
à souffrir, exilée, privée de la lumière el delà bonne senteur des campagnes.
Le juge revint enfin et interrogea Bleuette ; il s'irrita fort de l'entendre qui se défendait; quel crédit accorder à une vagabonde qui n'avait aucun métier et d'autre domicile que les champs? Et puis on avait des preuves irrécusables. Le fermier vint au tribunal avec ses habits du dimanche et une grosse chaîne d'or sur le ventre ; il affirmait reconnaître son voleur, que lui-même avait surpris en possession des fruits dérobés. On pouvait croire au témoignage de cet honnête homme, riche et considéré dans le pays. Bleuette fut chargée des méfaits antérieurs et condamnée. Cette injustice et son infortune l'affligèrent moins que de songer que, pendant ce temps, on avait récolté la moisson ; elle quitterait la contrée, sa peine accomplie, sans y avoir vécu toute la vie dont elle y devait jouir.
Or, quelques jours après la condamnation de Blouette, arrivèrent de singuliers événements. Le chien qui avait remplacé Goliath fut trouvé inanimé; un carré de pommes de terre fut dévasté, et la basse-cour mise au pillage. Le fermier, fou de colère, s'embusqua toutes les nuits son fusil chargé et finit par découvrir le coupable, escaladant le mur du potager. Il tira; l'homme tomba, un bras cas
C'était un garçon d'une vingtaine d'années dont la fainéantise était le premier crime ; la maraude lui tenait lieu de travail. Il comparut devant le juge ; celui-ci, qui se piquait d'être un habile instructeur, plaida le faux pour obtenir la vérité, et accusa le prévenu des vols commis déjà chez le même fermier. Quelle fut sa surprise en recevant des aveux! Le malfaiteur, qui pensait la justice informée, espérait que la franchise lui vaudrait de l'indulgence. D'abord le magistrat ne voulut rien croire ; mais l'autre, soupçonnant une ruse, fit de telles déclarations qu'il fallut bien se rendre a l'évidence. Le juge avait une trop haute opinion de sa perspicacité pour reconnaître s'être trompé plus qu'à moitié ; il supposa Bleuette complice tout au moins. Le voleur jura qu'il avait agi seul. Il fut confronté avec la prisonnière. Tout de suite il nia l'avoir jamais vue ; puis il se frappa le front, ému par un lointain souvenir.
— Il me semble, dit-il, avoir rencontré cette fille dans les blés, un jour que je me sauvais, chargé de fruits. Oui, c'est bien elle ! Elle est assez belle pour qu'on s'en souvienne, et cependant c'est à peine si je la vis. Je l'avais heurtée en courant, et elle cria.
Et le jeune homme, regardant avec admiration sa victime, lui demanda pardon de l'avoir fait condamner à sa place.
BLBUBTTR 81
A la grande confusion du juge ei du fermier, il fallut relaxer Bleuetto. Le bruit de l'aventure avait couru la ville; des gens s'étaient rassemblés devant la prison pour fêter l'innocente ; mais elle partit sans que personne la vit, et jamais plus on n'eut de ses nouvelle-.
Le maraudeur fut condamné à une longue prison. La mauvaise humeur de la justice confondue se soulageait sur lui. On espérait qu'il récriminerait et qu'on pourrait aggraver sa peine, mais il se tut. 11 ne pensait qu'à cette délicieuse jeune tille, si douce et si bonne, qui avait payé pour lui. Ce n'était pas une nature endurcie ; la paresse lavait mené à mal faire; il sentait l'étendue de sa faute et se la reprochait. Son plus grand châtiment était dans la pensée qu'il ne reverrait pas Bleuetle, car il se sentait gontlé d'amour pour elle.
Au milieu de la nuit, la porte du cachot glissa sans bruit sur ses gonds, et Bleuette entra en souriant. Le prisonnier resta d'abord frappé d'étonie ment, ne discernant point s'il rêvait; ensuite il se mit a genoux et répandit beaucoup de larmes.
— Partez, partez, balbutiait-il entre ses sanglots ; vous êtes libre.
— J'entre partout comme je veux, dit Bleuette ; je suis Fée. Viens avec moi.
— Non, non, j'ai mérité d'être ici, je ne dois pas échapper à ma punition.
— Tu peux me suivre, dit Bleuelte, j'ai accompli ta peine. Ton repentir t'absout. Laissons derrière nous la chancelante justice des aveugles. Les Fées n'ont pas seulement été créées pour embellir la nature et parfumer l'âme des poètes, elles ont aussi la mission de rendre aux hommes la vie légère en leur enseignant à la comprendre. N'use pas, dans cette prison, ta jeunesse qui peut encore être féconde en œuvres bonnes. Moi, je pouvais attendre ici, j'avais devant moi l'éternité.
Ils partirent et s'en allèrent ensemble, très loin de l'autre côté de l'océan, dans un pays où le jeune printemps venait de jeter sur les sillons un voile vert et transparent. Et là Bleuette disparut aux yeux de son compagnon. L'été, parmi les épis blonds, il la chercha, courant partout où les bleuets en troupe lui semblaient une robe étalée.
Il s'était loué chez un cultivateur, et Bleuette, le voyant, pour l'amour d'elle, renoncer à l'oisiveté et courageusement se livrer au travail, consentit plusieurs fois à se montrer a lui sous son apparence féminine.
L'année suivante, il ne la découvrit pas ; les vents sans doute l'avaient portée sur un autre rivage. Mais maintenant il n'aimait plus seulement Bleuette, il avait appris à aimer la terre qui récompense le rude labeur de l'homme avec le divin sourire de ses fleurs.