‹ Merveilles et moralitésChapitre 12 sur 36 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

BIBLIOTHECA

Orphelin, tout enfant, Patrice avait été recueilli par un riche éleveur de la plaine, qui comptait se payer au plus tôt les intérêts de sa charitable action. Dès que Patrice fut en état de se rendre utile, on l'employa aux menues corvées de la ferme et, à mesure qu'il grandit, on le chargea de plus rudes travaux. Si bien qu'à vingt ans il avait en partage toutes les mauvaises besognes dont les autres domestiques, mal rétribués, ne voulaient pas. Gomme son maître lui avait souvent fait sentir quelle devait être sa dette de reconnaissance, Patrice n'osait pas récriminer et réclamer des gages; il se contentait de trouver à part soi qu'il se fût bien passé d'un bienfait aussi lourd. Il était rudoyé par tout le monde, maigrement nourri, et il couchait dans l'endroit le plus puant de l'étable.

Cependant, accoutumé de bonne heure à son sort, il avait acquis la placide résignation des paysans. Il accomplissait avec indifférence ses occu-

pations quotidiennes, allait, venait, le dos courbé, l'esprit vague. On ne le voyait jamais rire ; on ne l'entendait pas gémir. Il parlait peu; aussi passaitil pour borné, car les jugements sont prompts; mais, avec un peu de réflexion, on se serait demandé pourquoi il aurait parlé, sinon pour ne rien dire; pourquoi il aurait ri, rien n'était plaisant dans sa vie; pourquoi il se serait plaint, puisque cela n'aurait servi de rien.

Dès la belle saison, le maître de Patrice envoyait ses troupeaux dans les pâturages de la montagne. Ayant eu à se plaindre d'un de ses bergers, il le congédia et il décida de le remplacer par son protégé, qui ne lui coûterait pas et qui serait assurément fidèle. Patrice accepta ce nouveau devoir avec sa soumission coutumière ; peu sensible à l'honneur qu'il recevait, il se félicita du moins de gagner la solitude et la liberté.

La nuit de son départ, il veillait, devant être en route avant l'aurore, et, luttant contre le sommeil, il se promenait de long en large au milieu des moutons couchés. Son attention fut tout d'un coup attirée par les sons d'un air de musique qui s'élevait agréablement dans le silence. Patrice s'arrêta de marcher et écouta, charmé, non sans avoir corrigé son chien qui hurlait désespérément. Le musicien reprit haleine, joua un autre air, puis un autre: tantôt les notes s'enchaînaient lentement

LB JOUBun nr. plutb 103

en une douce mélodie, tantôt elles se précipitaient et formaient de vives cadences. Et Patrice était attendri et joyeux tour à tour. Curieux de savoir qui pouvait, à cette heure tardive et en pleine campagne, se distraire à ces harmonies, le berger s'avança du coté qu'elles s'élevaient, et, regardant par-dessus la claie, il vit, à quelques pas devant lui, le musicien assis au pied d'un châtaignier, dans la clarté de la lune.

C'était une sorte de vagabond, mal habillé de loques de bure qui découvraient par places sa poitrine et ses jambes velues; il avait un laid visage aux yeux obliques, aux larges oreilles, au nez écrasé ; ses cheveux en broussailles tombaient sur son front bas ; une barbe de bouc pendait à son menton et à son cou. Il promenait sur ses lèvres épaisses une flûte de bois; il s'arrêta de jouer pour adresser la parole au berger.

Patrice était peu rassuré devant ce singulier personnage; mais sa crainte ne dura pas, car l'homme se montra d'humeur cordiale et plaisante; une bonhomie malicieuse égayait la laideur de ses traits mobiles. Il raconta les plaisirs de la liberté insouciante, courses à perte d'haleine à travers les champs, longues paresses à l'ombre des taillis, maraudes dans les vergers, viols des filles surprises: il avoua sa peur des paysans et son horreur de la race humaine, impie, cruelle et sans

bonne foi ; il aimait, disait-il, la solitude sans contrainte, et il charmait son repos en soufflant dans les flûtes adroitement taillées par lui, où il traduisait les fantaisies passagères de ses rêves.

Le berger répondit en déclarant que c'était là une existence enviable et qu'il souhaiterait pouvoir se distraire de cette sorte dans les montagnes où il allait se rendre.

— Eh ! dit le musicien en riant, tu es bien empoché de m 'imiter en toutes choses. L'esclavage est la marque par quoi les hommes se distinguent des autres créatures. Mais si tu t'ennuies, prends cette flûte, je te la donne volontiers. Exerce-toi à devenir habile à en jouer; l'art est aux hommes la seule ressource pour oublier leurs chaînes.

11 jeta sa flûte à Patrice, qui la reçut et la retourna dans tous les sens avec un étonnement et un embarras comiques.

— Je ne saurai jamais me servir de ce morceau de bois! dit-il avec découragement.

L'homme se leva, examina le ciel et répondit :

— Ilàte-toi donc de franchir la clôture; viens jusqu'ici. J'ai encore quelques instants pour te donner une leçon; tu me fais pitié.

Patrice apprit ainsi à souffler dans la flûte et à placer et soulever ses doigts selon les trous. Le maître bienveillant était aussi attentif que son

élève. Cependant les étoiles pâlissaient et se fondaient dans le ciel d'ardoise. Soudain un coq chanta.

— Par ma barbe ! s'écria le vagabond en laissant tomber la llùtc, il n'est que temps de courir avant que les hommes ne soient debout. Adieu, berger !

Il fit quelques bonds, prêta l'oreille et s'enfuit avec une rapidité merveilleuse ; la terre sonnait et volait sous sa course.

— Si je ne suis pas fou, pensa Patrice interdit, j'ai bien remarqué deux cornes dans ses cheveux, et ce sont des pieds de chèvre qui le portent.

Il se signa, craignant d'avoir rencontré le diable, et il hésita, méfiant, à ramasser la flûte dans l'herbe.

— Je dors debout, se dit-il enfin, et je rêve... Et il mit l'instrument dans sa poche.

Avec cela, il s'était attardé ; il fallait songer à autre chose. Patrice siffla ses chiens, rassembla Le troupeau et partit pour la montagne.

Occupé de son nouveau métier, satisfait den'être plus sans cesse harcelé par des ordres, le berger gagna sans ennui les hauts plateaux où devait s'écouler son été. .Mais, une fois campé dans les herbages déserts, l'inaction no tarda pas à lui peser. Il avait le cerveau et les bras également oisifs; né dans la plaine, il ne possédait pas Le

don d'indécise rêverie qui permet aux hommes des sommets d'oublier indéfiniment les heures. Pour tromper sa mélancolie, il eut recours à la llûte, et, se rappelant la leçon, il s'exerça à s'en servir. Il ne tira d'abord que des sons troubles et criards ; sa langue et ses doigts étaient indociles. Mais il s'obstina jusqu'à ce qu'il fût devenu maître de son instrument. Il avait souvent eu du dépit devant les difficultés; alors seulement commença le découragement, car c'est peu de connaître la pratique d'un art si l'on n'a point le souffle qui J'anime. Quelles émotions, quels songes, quels désirs Patrice eût-il transposés dans sa musique? Il était indifférent et insensible.

Il se remémorait quelques-uns des airs qu'il avait eulendus, et il les répétait; mais aucun effort de sa volonté ne parvenait à coordonner une harmonie, sortie de lui-môme. Il assemblait des notes, monotones comme sa pensée. Il ne pouvait s'expliquer sou impuissance; mais, déçu, il ne se détachait pas de ce mystère incompréhensible. Il restait étendu sur le pré, absorbé dans une méditation sans issue, et il s'en remettait aux chiens de la garde du troupeau.

Mais les chiens ne purent empêcher des moutons qui paissaient sur les pentes d'être entraînés par un éboulis au fond du ravin où ils s'écrasèrent. Quand, au soir, Patrice compta ses bêtes, il décou-

LE JOUEl'K DE FLUTE 107

vrit que plusieurs lui manquaient, et il les chercha vainement.

Bientôt il faudrait redescendre dans la vallée. Que dirait-il à son maître pour excuser sa négligence? Peut- rire l'accuserait-on de vol, comme le berger qu'il avait remplacé. On le chasserait ignominieusement, en lui reprochant son ingratitude. Il sentait assez qu'il ne méritait aucune indulgence et qu'il était coupable. Il se désespéra pour la première fois de sa vie.

La tlûte se trouvait sous sa main, et, machinalement, pour étourdir son remords à l'aide d'une préoccupation moins cuisante, il la porta aux lèvres. Et ses doigts, fidèles interprètes, obéirent à sa douleur; un chant mélodieux la traduisit. Patrice, ému, savait chanter; mais, s'il apaisait son tourmenl, il n'en demeurait pas moins inconsolable.

L'automne enveloppait les cimes de lourds nuages pluvieux; les mélèzes se roussissaient; la douceur de vivre redescendait vers la plaine; de tous côtés des cloches de troupeaux annonçaient que les pâtres quittaient les hauts plateaux. Patrice reculait son départ, dan^ la crainte de l'accueil qu'il recevrait.

I "n jour qu'il était absorbé à moduler sa plainte, il n'entendit pas s'approcher de lui des bergers qui passaient dans le voisinage et que les sons avaient attirés. Lorsqu'il se tut, un bruit île

sanglots lui fit tourner la tête, et il aperçut ces hommes qui pleuraient. Ils le prièrent de jouer encore. Jamais ils n'avaient rien entendu de comparable, et tout leur être était remué. Ils quittèrent Patrice en le couvrant d'éloges, mais leurs yeux mouillés étaient la plus puissante des louanges.

Patrice en eut tant de vanité qu'il se sentit consolé. L'orgueil le détourna de demeurer sincère. A présent qu'il ne soutirait plus, pourquoi s'osbtinait-il à répéter l'hymne douloureux qui lui avait valu de la gloire auprès des bergers?

11 renonça à retourner chez son maître, et il abandonna le troupeau décimé par son incurie. Il projetait de franchir la montagne et de redescendre par l'autre versant dans les pays habités.

— Je charmerai les hommes avec ma flûte, se disait-il. Ils aiment à pleurer. Et ils me récompenseront de satisfaire leur goût des larmes.

Ainsi, jouant à plaisir son air désolé, plein de projets d'avenir, il entra dans les gorges abruptes que déjà couronnaient les neiges. A un détour des rochers, il fut surpris d'entendre une voix qui lui répondait. Combien elle était mélodieuse et séduisante! combien elle était désespérée! Patrice abandonnait sa flûte, et la voix se taisait; il la reprenait, et la voix chantait à sa suite.

Le berger, enivré, avait le cœur gontlé et les yeux humilies ; il ne voyait plus où il marchait, et il se dirigeait du côté ; de la voix. Et, victime de lui-même, il roula dans un précipice.

Page 1