‹ Merveilles et moralitésChapitre 14 sur 36 · LA FÉK DES LIS · texte numérisé non relu

LA FÉK DES LIS

s'écoula vite de la sorte. Le crépuscule nous surprit arrêtés devant les bâches du potager. Nous nous assîmes alors sur un banc rustique près du bassin verdi où L'on puisait pour l'arrosage. Autour de nous les carrés de légumes étaient rangés, propres et symétriques; de menus sentiers rayonnaient. Au bord du chemin principal, quelques lis montaient; la brise nous apportait leur odeur.

— Apprends à aimer les fleurs, me dit mon père. Tu viens d'entrevoir leur beauté, mais tu iras de surprises en surprises. Ce ne sont point seulement les saisons qui modifient la face des jardins : les jours, les heures même, la renouvellent. L'amour enfante de grands prodiges ; le regard des yeux indifférents ou simplement curieux s'arrête à la surface des choses; il n'y a pas de limite à la vision que l'amour accompagne. Les formes sont l'enveloppe tangible et la manifestation des âmes. Les fleurs ont une âme ; elles participent de la divinité; elles sont le sourire de Dieu. Cela te sera révélé, si tu retiens mes paroles. Sache croire ; aie l'orgueil d'être de ceux dont les esprits forts sourient. Le paradis est ici-bas ; la divinité nous environne. La prétendue science a mis une taie sur nos regards. Les vrais savants étaient ces jeunes peuples à qui l'univers apparaissait comme un temple débordant d'êtres de grâce

et de majesté. Et ce sont les simples qui rencontrent encore des Fées dans nos campagnes. Moi qui t'enseigne, je suis un philosophe parce que je fus jardinier. J'ai médité, courbé sur mes parterres.

Je ne t'oblige point à suivre mon exemple. Choisis ta vie. Je me suis élevé volontairement audessus de l'humanité pour m'enfermer dans une contemplation désintéressée. Si tu désires être un homme et agir, tu devras témoigner des préférences. Ton âme sera en harmonie avec quelquesunes de ces âmes cachées sous les formes fleuries ; avec d'autres, elle sera en désaccord. Tu l'éprouveras de toi-même.

Mon père continua de discourir jusqu'à la nuit. Alors nous rentrâmes. J'étais recueilli et grave à l'unisson de l'univers. Très tard je songeai aux paroles que j'avais entendues; mais j'étais trop ému pour les approfondir comme il aurait convenu. A peine avais-je pris garde aux réalités immédiates qu'un monde infini venait de m'être entr'ouvert ; ma raison s'y perdait. J'avais seulement un grand étonnement au seuil de la foi. Il ne me serait pas venu à l'esprit de douter. Mon père était de ceux dont un fils n'a point à se demander s'ils se trompent.

Le lendemain, je ne descendis pas au jardin avec mon étourderie coutumière. J'avais la conscience de m'éveiller grandi. Je portais en moi

LA FÉE DES LIS li~

un Bavoir précieux. Je découvrais la sainteté de la

vie.

Je refis la promonade de la veille. Chaque fleur m'arrêtait; je les contemplais, je les touchais avec respect; je tâchais de pressentir leur secret. Je les admirais tour à tour, et je me demandais laquelle préférer.

— Comment iixer mon choix, pensais-je ? Toutes me sollicitent également. Vers laquelle mon souvenir se tournera-t-il le plus volontiers ? Quelle est la compagne de mon àme?

Cela me conduisit à me replier sur moi-même ; j'avais senti que mon àme m'était encore étrangère.

Je me retrouvai au potager sur le hanc où nous nous étions assis la veille. Lassé de tant d'interrogations que je m'étais posées, je suivais machinalement des yeux le va-et-vient d'un manœuvre occupé à sarcler. D'un geste maladroit, cet homme brisa un des lis qui bordaient le chemin. Il me sembla que j'avais été blessé ; je courus recueillir la tige pantelante.

Les lis se suivaient en ligne, solennels et rigides, dominés par leurs (leurs nacrées. 11 n'y avait poinl en eux de grâce, humble ou riante ou royale; leur réserve hiératique glaçait. Je ne trouvais en eux aucune des séductions qui m'avaient arrêté ailleurs. Je laissai tomber à mes pieds la tige que j'avais

saisie avec pitié. Et, interdit, je demeurai devant la bordure, en ennemi.

— Méfie-toi de la Fée des lis ; c'est une mauvaise conseillère.

Je reconnus la voix de mon père; il était arrivé sans bruit. Je me retournai et je le vis qui souriait. Il poursuivit son chemin; je le suivis de loin sans oser le questionner.

Fut-ce le mystère de ces mots ? Fut-ce le besoin de contredire qu'éprouve la jeunesse? Dès ce jour je fus attiré vers les lis et délaissai pour eux le reste du jardin. Cependant je me défiais d'eux; je me tenais à distance avec crainte. Je voulais les deviner et m'expliquer le pourquoi de cette a M faction mêlée de haine.

Or rien ne m'était découvert, car mon adolescence était livrée à trop de désirs tumultueux ; dans cette confusion, je ne savais que démêler. Trop d'élans confus et sans but me brisaient ; mes nuits avaient perdu le sommeil, et mon corps était dans le trouble, aussi.

Une nuit que l'énigme des lis me tourmentait à me rendre insupportable le repos, je m'échappai de la maison et m'élançai vers les fleurs. La violence de mon désir suscita la présence cachée ; la Fée des lis m'attendait dans son domaine. Je l'aperçus dressée au-dessus du plan, jaillissant d'entre la verdure. Sa forme et son visage parfaits

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