LA FLF. DES LIS
avaient la blancheur d'un rayon de lune; elle se tenait droite, sa longue taille immobile. Sa nudité était chaste. Je l'aurais prise pour une vierge morte. Mais ses yeux me fixaient, ses yeux vivants et froids qui luisaient. L'haleine de sa bouche mi-close versait dans l'air une odeur douceâtre et pénétrante.
Mes pieds étaient de plomb; je ne m'approchai pas. Des frissons me parcouraient. Je voulais à la fois m'élancer en avant et fuir. J'étais ivre du parfum respiré et j'avais le cœur soulevé. Indicible angoisse ! Volupté amère ! A l'aube pâle, la Fée s'évanouit parmi les fumées de la terre.
Plusieurs nuits furent semblables. Mon exaspérai ion croissait. Malgré mon envie désordonnée, je ne me décidais pas au geste qui arracherai! une parole ou un geste révélateurs à l'apparition silencieuse et figée.
A la lin, la folie me donna de la force. Je me sais jeté sur la Fée pour boire à sa bouche le souflle qui me grisait. Mes bras enlacèrent le marbre insensible de son corps. Il me sembla que j'embrassais une statue de neige ; l'hiver me pénétra et arrêta la course de mon sang. Et mes lèvres B'étant collées à la fadeur de lèvres corrompues, je m'abattis avec dégoût au milieu des herbes qui gémirent. Je sanglotai jusqu'au matin.
Quel attrait mortel avais-je trouvé à cette dan-
gereuse expérience? Je la renouvelai et j'y aurais ilétri ma jeunesse, si mon père n'avait lu sur mon visage le coupable secret qui le creusait. Il épia mes sorties nocturnes et m'arrêta.
— Que vas-tu chercher, me dit-il ? Faible enfant, n'es-tu pas encore désabusé ? Je t'ai mis en garde contre la Fée des lis, et tu ne m'as pas écouté. Combien de jeunes hommes elle a pris au piège, la vierge trop pure qui a le parfum d'une courtisane. Tu t'obstines à rester la victime d'un amour stérile. La frontière est invisible entre la corruption et la vertu, et sans t'en douter tu as passé de l'une à l'autre région. Seras-tu donc ton propre meurtrier?
Mon père comprit bien qu'il ne me convertirait pas. Il lit arracher tous les lis du jardin, et ce lui fut une grande douleur. Gomme son esprit dépassait nos pauvres raisons humaines, si limitées, il pouvait chérir sans péril le peuple innombrable des fleurs.
Je ne dirai point mon déchirement. A la place du plan détruit, on avait semé des roses. Je revenais toujours en ce lieu où j'avais tant aimé. Lorsque les roses s'épanouirent, leur vue m'apporta des consolations que pourtant j'étais loin de chercher ; j'oubliai peu à peu, et une Fée aux lèvres pourpres, qui était saine et riante, me guérit.
Un pauvre faquir gisait dans son sang au travers d'une route ; il portait au cou une large blessure, et la pâleur de son visage annonçait qu'il n'était pas loin de rendre l'âme. Autour de lui des débris épars, flacons, restes de vivres, tisons fumants, lambeaux d'étoffes, témoignaient de la récente halte d'une caravane.
Il n'y avait pas longtemps, en effet, qu'un convoi de marchands avait établi là son campement. Fort échauffés par l'ardeur de la saison, les voyageurs avaient fait d'abondantes libations, et ils étaient tout à fait ivres lorsque le faquir était venu leur demander l'aumône. Le mendiant avait, selon son habitude, forcé la générosité au moyen de surprenantes jongleries. On le voyait, debout sur la tête, se tenir en équilibre tout en récitant d'interminables versets; il posait ses paumes sur de la braise sans en paraître incommodé, et sautait, les pieds nus, sur le tranchant d'une épée. Les mar-
chands s'étaient fort divertis de ces pieux exercices, mais l'un d'eux, égaré par la boisson, voulut reconnaître si la lame de son couteau entamerait la chair endurcie du saint homme. Le faquir s'affaissa sans une plainte. Bien qu'un peu dégrisés par la vue du sang, les marchands prirent leur sieste en paix.
Ils furent réveillés par des courriers qui suivaient la route en criant de laisser libre passage au roi Baber, de retour dans ses Etats après la victoire. Les marchands rassemblèrent leur bagage et, peu soucieux d'avoir à répondre d'un meurtre, ils s'éloignèrent au plus vite.
Monté sur uu éléphant en tête de son armée, Baber se réjouissait d'un triomphe qui portait aux nues sa renommée et mettait lin à une longue et douteuse campagne. Il avait, de sa propre main, tué son ennemi, et il caressait avec complaisance la poignée du cimeterre qui avait servi à sa vengeance. Il ne se lassait pas de se représenter ce roi, tombé dans la poussière, la gorge ouverte, et il s'enivrait de cette lamentable image. Indifférents à tout ce qui n'était pas cette vision, ses yeux promenaient devant lui des regards sans objet; mais le hasard les attira sur un corps inerte que l'éléphant allait écraser sous son large pied.
— Arrête ! cria Baber au cornac ; qu'on relève celui qui git là, et que mon médecin le ramène à la vie, s'il en est temps encore.
LE FAQUin 125
Les serviteurs emportèrent le corps du faquir, cependant qu'un murmure de louanges courait et se répandait à travers la foule armée. Baber entendit ce bruit monter à lui comme une musique agréable. Il n'avait point calculé qu'il serait beau et profitable à sa renommée de se révéler un prince charitable, après s'être montré un redoutable conquérant. Il avait obéi à un invincible sentiment, à la vue de l'étranger qui portait la même blessure qu'il avait faite à son rival.
Rentré dans sa capitale, Baber s'informa bientôt de la santé du faquir. Le médecin, convoqué, répondit que l'état du malade, moins grave qu'on ne le supposait, lui avait permis de se remettre presque aussitôt après les premiers pansements.
— Comment, dit le roi, il est parti?
— Je ne croyais pas devoir m'y opposer.
— Pourquoi lui a-t-on refusé de m'apporter son remerciement?
— II n'en a pas témoigné l'envie. Tout le temps que je le soignai, il ne desserra pas les dents, et, si je ne l'avais entendu marmonner des invocations, je l'aurais cru muet.
— Cela est incroyable ! Dans quelle ignorance était-il donc de ce qui lui arriva? N'a-t-il pas su à qui il devait la vie ?
Je lui ai raconté votre action magna-
nime.
— Et il n'en a pas été touché? Il n'a pas manifesté de reconnaissance?
— Je mentirais en rapportant qu'il montra autre chose que de l'indifférence.
— Ingratitude humaine ! s'écria Baber bassement dépité. Quel roi aurait crié au cornac d'arrêter? Tout autre à ma place ne se serait pas soucié de ce misérable. Si le pied de l'éléphant l'avait épargné, il n'en aurait pas moins péri sans secours. Je me suis abaissé vers un faquir, et il ne daigne pas reconnaître mon bienfait! Cette leçon me servira.
Là-dessus, ayant mené la chasse au tigre, il vit plusieurs hommes déchirés par les fauves, sans faire un geste pour qu'on leur vînt à l'aide.
Jusqu'ici Baber n'avait été ni pire ni meilleur que la plupart des rois. Il obéissait aux coutumes et aux exigences de sa situation sans consulter sa conscience, et le bien et le mal venaient selon l'occasion ou la nécessité. Ses devoirs n'avaient rien de commun avec ceux de l'humanité vulgaire. Sa charité lui avait valu des flatteries dont l'effet s'était promptement usé, la flatterie lui étant acquise quoi qu'il fit. Ce n'étaient pas des éloges qui l'auraient retenu dans une voie hors de laquelle le jetait sa rancune contre l'ingratitude du faquir. Il était à un âge où les moindres événements déterminent un caractère. Baber prit son plaisir à être
impitoyable. Honni de tous, il ne parvint pas à réprimer une révolte, et il s'enfuit, trop heureux d'être saut".
Il eut une existence aventureuse et misérable. Proscrit, traqué, réduit à mendier, son état l'induisit aux réflexions clairvoyantes. — Tout ce qui m'arrive est de ma faute, pensait-il. Il ne tenait qu'à moi de conserver mon trône. Je n'ai pas gagné l'affection de mon peuple, et il ne m'a pas épargné. Le bien engendre son salaire ; c'est de notre premier intérêt que de le commettre.
Et il éprouva sur-le-champ la justification de cette maxime, car, rencontrant un paysan qui pliait sous une charge de riz, il lui proposa d'en porter la moitié. Le paysan lui donna une part de son repas.
Quelques jours après, Baber fut hébergé par un vieux brahmane. Lorsqu'il le quitta, il le combla d'actions de grâces et lui promit toutes les récompenses dues à sa charité.
— Tais-toi, dit le brahmane; si j'attendais une récompense, je ne serais pas pur. Il n'y a pas de mérite sans désintéressement.
Baber cependant continuait à l'accabler de ses remerciements. — Tu ne m'es en rien redevable, reprit son hôte. Tu es arrivé ici harassé et affamé, et ce fut un plaisir pour moi que de t'offrir une natte et du pain. Si je t'avais fermé ma porte j'en aurais éprouvé de cuisants remords. J'ai
eu autant de joie à te sentir soulagé que tu en eus à te rassasier. Nous sommes quittes. Toutes tes paroles sont du superflu. Adieu.
— Comme il a raison, songea Baber en cheminant. Qu'avais-je besoin de la reconnaissance de cefaquir à qui j'avais rendu la vie? Ce ne fut pas uniquement pour lui que j'appelai un médecin, mais aussi pour moi. Sa blessure me lit mal au point que ce me fut un baume que de la savoir pansée. Il m'était pourtant étranger. S'il avait été mon ami, ma pitié aurait été plus vive encore. Mais comment la blessure qui m'avait si fort réjoui lorsque j'abattis mon ennemi m'émut-elle contrairement chez un autre? Gomment eus-je par la suite tant de satisfaction aux cruautés que j'exerçais? Rien n'existe par soi, tout dépend de nous seuls. Et la même chose se présente ainsi sous des aspects opposés. Tout n'est qu'égoïsme; ce furent la haine ou la rancune qui me portèrent à me complaire au mal d'autrui.
Il revint trouver le brahmane et lui dit : — Je me suis égaré. Voulez-vous me loger encore cette nuit?
Le brahmane y consentit. Baber feignit de dormir jusqu'à une heure assez avancée; puis il se leva et fouilla toute la maison, comme pour y chercher quelque chose à dérober. Il ne prenait aucune précaution, et ses recherches furent si bruyantes qu'elles réveillèrent le vieillard. Baber,
très placidement, se laissa surprendre en faute Le brahmane lui lit de grands reproches et le chassa en L'avertissant de n'avoir plus à se présenter chez lui, s'il ne voulait pas être désormais traité en larron.
Baber s'éloigna. — Le brahmane est vraiment un sage, conclut-il, et la raison est avec lui. Je ne l'ai pas éprouvé en vain. Il m'a donné tous les noms, hormis celui d'ingrat.
Tout infortuné qu'il fût, l'ancien roi eut plus d'une fois à exercer sa charité ; on rencontre toujours plus mal partagé que soi. Il n'attendait jamais rémunération ni gratitude. Son contentement intime adoucissait sa destinée; sa conscience le payait largement.
Or une disette terrible se déclara. Les mendiants étaient chassés à coups de pierres des villages, et, comme des bêtes sauvages, fouillaient avec leurs ongles la terre desséchée. Vieilli par ses épreuves, épuisé de privations, Baber, chancelant et décharné, tomba comme foudroyé dans une gorge de montagnes où il était venu chercher quelques racines et une source.
Un vautour traçait déjà des circuits menaçants au-dessus de sa tête nue, brûlée par le soleil, niais un passant le découvrit, baigna son front d'eau fraîche, le ranima, le lit boire et lui donna à ronger quelques croûtes.
Baber reprit pleinement les sens, et il poussa
un cri en reconnaissant devant lui le faquir, dont les traits étaient restés gravés dans sa mémoire.
— Béni sois-tu, lui dit-il avec émotion, tu t'es acquitté envers ton sauveur.
Le faquir répondit : — Je n'ai pas de dettes.
— Ne te souviens-tu pas de moi? Mais, c'est vrai, comment saurais-tu que ce malheureux s'appelait autrefois le puissant roi Baber.
— Je n'ai pas de dettes, répéta le faquir.
— Sans doute. Et si je disposais de récompenses, je ne te les offrirais pas. Mais la pitié est douce à celui qui l'exerce.
— La pitié! dit le faquir du bout des lèvres, avec mépris.
— N'es-tu donc pas heureux de m'avoir soulagé?
L'autre souleva les épaules : — Non, dit-il, ni heureux ni malheureux.
— Alors pourquoi m'avoir secouru? demanda Baber avec une voix anxieuse; car, au moment de frapper aux portes de la mort, il doutait soudain que son âme eût jamais été belle, en dépit de son étude. Ses regards attachés sur le faquir mendiaient une vérité.
Et celui-ci hésita d'abord, en homme qui déteste les longs propos; ensuite il répondit durement :
— Lorsqu'un chien a été piqué par un serpent, je nettoie sa blessure et je la panse avec des herbes.
Lorsqu'un arbuste a été déraciné par le vent, je le redresse et je couvre de terre ses racines. Je suis un bomme ; j'ai le respect de la vie.
Baber sourit faiblement et ouvrit la bouche. Mais son corps épuisé, ranimé un moment, retombait dans la lassitude suprême. Il s'affaissa et ferma les yeux.
Le faquir se pencha sur lui, lui releva les paupières, et, constatant qu'il était mort, il s'en alla.
Ces trois jeunes gens que des attaches de famille et d'ancienne camaraderie avaient réunis dans un même Logis d'étudiants porteront ici les noms bien sonnants de Porphyre, de Zacharie et de Damase.
En vérité s'appelaient-ils plus vulgairement ;
mais ne les compromettons pas, car ils appartiennent à d'honorables familles bourgeoises où l'on n'a point coutume de porter défi à l'opinion publique jusque dans les moindres choses.
Damase, Porphyre et Zacharie avaient associé leur existence pour le temps qu'ils se préparaient dans un même chef-lieu, l'un au barreau, l'autre à la médecine et l'autre au mariage. Ils occupaient un triste appartement sur une cour noirâtre et malodorante, et certes la plus lourde dépense à la bourse commune était l'huile dont ils alimentaient la lampe qui éclairait, avec leurs veilles, une lionne partie de leurs journées studieuses.
Je ne m'attarderai point à dépeindre le physique de ceux qui, par la fatalité de mon choix, <lc\ irunent, sans aucun héroïsme, les héros de ce conte. Aussi bien me serait-il facile d'employer par la suite quelques-unes de ces phrases topiques dont les curieux de réalisme sont friands, phrases comme :
— Damasc tordit nerveusement le bout effilé de ses moustaches...
Ou bien: — Zacharie redressa sa haute taille...
Ou : — Avec quelque difficulté, car il était bègue, Porphyre...
Tout au plus importe-t-il de retenir que nos héros avaient le bon goût de ne point se distinguer. Au milieu de l'incolore foule contemporaine ils restaient effacés. Ils n'avaient même pas une tare apparente. Cependant ces jeunes gens étaient pleins de bonne volonté. Laborieux, ils n'eussent mérité qu'unre proche fondé : c'était de chercher dans les livres au delà de ce qui y est contenu. Mais leur faute n'était pas publique.
Damase faisait son droit, non point par vocation, mais parce que son père avait été magistrat. Il n'avait aucun goût à l'étude du code, et, s'il mettait de l'ardeur à s'en pénétrer, c'est qu'il portait ses regards plus loin que son inscription au barreau. Une association d'idées l'avait déterminé. S'avouant d'avance un raté, il comptait fermement sur le
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choix des électeurs; il serait député. Il se voyait déjà Légiférant pour Le bonheur de L'humanité. Par suite, il était sociologue.
J'ai dit que Zacharie se préparait au mariage. Son cas était subtil. Il suivait eu quelque Faculté des cours à fin d'un diplôme flatteur. On ne le destinait à rien. Le père, qui était riche, tenait à ce que L'héritier de ses rentes fût un parti achevé, car lui-même, dans son temps, avait passé pour très capable. Zacharie s'appliquait à mériter une semblable épithète; mais, fort égoïste, il estimait que, si elle suffisait à son public, elle serait un peu maigre pour le nourrir. «Je n'ai aucun avenir, pensait-il. Une fois pourvu, je risque fort le bâillement à perpétuité. Gomme j'ai tout pour être heureux, il importerait de L'être. » Il piochait nombre de petits manuels et de gros traités de morale.
Quanl h Porphyre, il ne se serait pas résigné à rédiger des ordonnances, comme son aïeul, son bisaïeul (c'était aussi une famille de traditions), si la science, dont on lui otl'rait quelques fruits fades ou coriaces, ne lui avait promis de savoureuses cueillaisons. Voué ,:i tourner dans le manège quotidien de la médecine, il s'évadait au large des plaines de la connaissance.
-I ainsi que tou- trois, se faisanl un moyen du but qu'on leur assignait, se rebellaient tacite-
ment contre les desseins paternels. Ils n'y mettaient pas de malice.
Vers les premiers temps de leur association, nos jeunes gens furent simultanément atteints d'une maladie bizarre. Ils avaient les yeux hagards et les joues enflammées; ils discouraient entre eux avec tant de volubilité et d'éclat que les locataires se plaignirent; et ils gesticulaient entre leurs murs comme des fous dans un préau. Bien qu'ils continuassent à manger d'un excellent appétit, leur vieille servante s'alarma, et de sa propre autorité courut quérir un praticien voisin.
— Inutile de me déranger, dit celui-ci. Je connais fort bien ces Messieurs. Ils sont atteints d'enthousiasme.
— D'enthousiasme ! gémit la domestique abasourdie.
— C'est de leur âge, dit le docteur. Ils vivent renfermés et, faute d'air, ils se sont contaminés mutuellement.
— Je gagerais que c'est Monsieur Damase qui a donné ce mal aux autres, dit la bonne : ces avocats !
— Qu'importe ! Le terrain était également préparé. Mais, rassurez-vous, ça leur passera, à moins pourtant que ça ne les lue.
— Il serait peut-être plus simple de les soigner, hasarda la bonne.
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— Ce sont des malados bien difiicilcs et qui n'en font qu'à leur tète. 11 suffit qu'on veuille les raisonner pour qu'ils s'exaspèrent davantage. Au fait, vous pourriez les conseiller; ils suivraient votre avis, qui sait? Venant de vous, la chose ne leur paraîtra d'aucune importance.
— Monsieur est bien bon ; mais que leur conseillerai-je?
— Engagez-les à prendre l'air. Ils seront calmés certainement, si toutefois...
Le docteur n'acheva pas sa pensée ; mais ce « si toutefois » fut précisément ce qui se réalisa. Car la domestique ayant timidement annoncé, en servant le souper, que « ces Messieurs n'auraient pas tort de respirer un peu », les malades prirent leur chapeau sans aucune métiance. Us descendirent dans la nuit, enfilèrent une rue, puis une autre.
On était à la fin de l'hiver; un vent aigre soufflait; ilbruinait ; le pavé était gluant. Mal d'aplomb, pénétrés d'humidité, Zacharie, Porphyreet Damase enfouissaient dans leurs poches leurs mains devenues inertes et gardaient leur collet relevé contre leurs bouches bientôt silencieuses. Ils circulaient dans des quartiers misérables. Les hautes maisons noires et suintantes s'alignaient indéfiniment. Les becs de gaz vacillaient d'espace en espace. Du linge sale claquait aux fenêtres. De rares passants
se hâtaient. Des ivrognes monologuaient en chancelant ; des bruits de querelles s'échappaient d'impasses norgnes. Parmi les détritus au bord de la chaussée, des chiens renillaient une pâture. Puis ce furent des faubourgs plus lamentables encore, avec des palissades qui geignaient, des constructions inachevées, des terrains vagues et des mares entre les pavés disjoints. Les trois amis allaient devant eux au hasard, avec une obstination cruelle. Ils rentrèrent très tard, éreintés et enrhumés.
— Ces Messieurs sont beaucoup mieux, dit joyeusement la bonne, en élevant la lampe vers leur visage.
Us ne répondirent pas. Ils étaient vraiment si bien guéris qu'ils étaient tombés dans le mal contraire, qui n'est pas moins dangereux. Pâles et muets, grelottants, l'œil éteint, ils faisaient pitié. Au bout de quelques jours, la domestique regretta leur changement. Elle retourna chez le médecin.
— Si vos maîtres avaient pris leur gauche, dit-il, ils auraient rencontré le boulevard. Il y a de la lumière électrique, des boutiques et des cafés; ce n'est pas l'idéal, mais ça brille. Ils seraient rentrés apaisés, mais contents. Ils ont tourné à droite et ils se sont traînés dans les quartiers pauvres. Tels sont les jeux de la destinée. Je n'y puis rien.
Cependant Zacharie, Damase et Porphyre, au
bout d'une assez longue crise, se rétablirent, et, depuis, ils eurent leurs hauts et leurs bas comme tout le monde. Ils oscillèrent entre les deux maladies qu'ils avaient eues. Le plus souvent ils tenaient l'équilibre, c'est-à-dire la santé.
Damase lisait : L'AGE D'OR, ou : VOICI LES SOCIALISTES ! par X..., banquier, représentant du peuple.
Zacharie lisait : V HYGIÈNE DU BONHEUR, par l'auteur de LA SAGESSE, en quinze leçons.
Et Porphyre : L'EXPÉRIENCE FINALE :
Dieu constaté, par Z..., chimiste.
La lampe formait sur la table un cercle lumineux. Les fronts attentifs pesaient au creux des mains; on entendait voler les mouches.
Successivement les trois livres se fermèrent, achevés.
— Quelle heure? demanda Porphyre.
— Il fait jour, dit Zacharie en soulevant les rideaux sur les vitres qui blanchissaient.
— J'ai mal à la tête, dit Damase.
Les autres convinrent qu'ils avaient aussi la tête lourde. Une promenade fut décidée, car il n'était décemment plus l'heure de se coucher.
l.F.S SPÉCULATEURS 143
Dehors, ils no tournèrent ni à droite, ni à gauche, mais, délibérément, ils prirent une rue droit devanl eux, au bout de laquelle jaillissait une futaie de mâts. La ville était un important port <!'■ mer.
Le port était encore endormi. Des vaisseaux, flanc contre flanc, entouraient le bassin; l'eau clapotait; des amarres se plaignaient à petit bruit. Tout était recueilli sous le ciel terne où les dernières étoiles fondaient.
Debout au bord du quai,s'offrantà la brise salée, les jeunes gens regardaient par une trouée, entre deux bâtiments, le poudroiement d'or léger flottant sur la ligne de l'horizon, là-bas, au large de la mer, par delà les vieux forts de jadis qui étranglaient l'entrée du port. Il y avait dans l'air comme une sorte d'attente, et ils se sentaient, eux aussi, dans l'anxiété.
— Voyons ! Voyons ! dit Zacharie après un long moment; nous ne sommes pas sérieux.
Mais il trouva que sa voix sonnait faux, et il regretta d'avoir parlé, presque contre soi-même. D'ailleurs ses amis, absorbés, n'y avaient pas pris garde.
Certes, Damase, Porphyre et Zacharie n'étaient point dos poètes; ils s'en vantaient avec énergie. Et cependant chacun à paît soi m- h lu lait quelque chose qui ressemblait à ce distique :
14'i MERVEILLES ET MORALITES
Orient ! Orient !
Embarquement ! Embarquement !
Nul doute qu'ils n'eussent bientôt rougi de leur émotion, si un phénomène étrange ne s'était point soudainement manifesté. Il convient, comme eût dit Porphyre, de le décrire avec la scrupuleuse exactitude et le sang-froid impartial du savant digne de son nom.
Dans l'espace libre entre les deux vaisseaux par où la vue découvrait, une seconde auparavant, l'entrée du bassin, la pleine mer et l'horizon jauni par les vapeurs de l'aurore, une nef s'intercala ou plutôt se montra tout d'un coup, nul ne l'ayant vu s'avancer. Elle était là, comme depuis longtemps, amarrée aux pieds des spectateurs.
Le nouveau bâtiment formait avec ses voisins mieux qu'un contraste, car l'un était un voilier anglais, noir et lourd de charbon, l'autre un caboteur couvert de fûts vides; et la nef n'était rien moins qu'une galère royale aussi dorée et peinte que possible. Elle semblait descendue d'une image. A la proue, une sirène, offrant les seins, renversait sa nuque dans ses bras élevés. Un cygne aux ailes éployées était figuré à l'arrière, et des attributs allégoriques enrichissaient les bords. De souples cordages s'entrecroisaient, et des voiles de parade, teintes d'écarlate, étaient carguées aux vergues. Les rameurs, en uniforme mi-parti, se tenaient assis à
leurs bancs, les rames levées. Au-dessus d'eux, debout sur le coursier qui partageai I la galère, le capitaine était immobile. Anachronisme choquant. Ce capitaine était vêtu tout autrement que l'époque et son état ne L'exigeaient. Il portait, une armure de héros de la Table Ronde, qui lui donnait un aspect rébarbatif et emprunté. 11 attendait apparemment quelque chose qui ne pouvait pas manquer d'arriver, et il regardait les jeunes gens avec une tixité si tenace que ceux-ci, moins surpris que gênés, se tournèrent l'un vers l'autre pour se consulter.
— Un voyage symbolique, dit Zacharie ! Tout ce que je craignais !
— Nous n'y échapperons pas, répondit Damasc. Ce n'est pas sans raison qu'au bout de cette nuit nous sommes venus au port.
— Symbolique ! dit Porphyre, qui avait mis plus de temps à comprendre, ayant sans doute moins de lettres. Je me demandais aussi pourquoi ce chevalier n'était pas dans son château.
Puis il conclut : — D'ailleurs, que risquonsnous ? Ça ne nous mènera pas loin.
Les deux autres se rangèrent à cette opinion, et, -ans plus tarder, ils montèrent sur le pont. Et une fuis qu'ils y furent, flattés en définitive d'être les passagers d'un si beau bateau, ils se congratulèrent de leur décision, tout comme s'ils n'y avaient pas été contraints.
Ils crurent Lien remarquer que le chevaliercapitaine venait d'ébaucher un sourire narquois, beaucoup trop moderne pour son attirail; mais, tout au plaisir de jouir de leur libre arbitre, ils oublièrent aussitôt leur frisson d'inquiétude.
Sur un signal, toutes les rames plongèrent. Au bruit rythmique de leurs battements répétés, la galère sortit rapidement du port.
Confortablement effondrés parmi des coussins, Porphyre, Damasc et Zacharie s'exposaient tour à tour les fruits de leurs dernières lectures.
Ils avaient le cerveau dégagé, la langue agile, et ils étaient pleinement satisfaits d'eux-mêmes.
Cependant il ne s'agissait pas de se convaincre, puisqu'ils s'occupaient chacun de sujets qui n'intéressaient en rien les autres, sinon en façade, par politesse et bonne camaraderie ; et la conversation finit par se tarir. Ils se séparèrent, et, comme il y avait deux équipes de rameurs qui se relayaient, chacun entreprit un groupe des hommes inoccupés. Ils parlèrent pendant fort longtemps, soutenus par leur conviction et échauffés par le bruit de leur éloquence ; mais, quand ils manquèrent
148 MERVEILLES ET MOKALITLS
de salive, les rameurs leur firent signe qu'ils n'entendaient pas un mot de cette langue. Les jeunes gens, mortifiés, s'accoudèrent au bastingage pour se donner une contenance et contemplèrent droit devant eux pour n'avoir pas a rougir en se regardant.
On avait gagné le large. Le soleil, élevé au zénith, versait sur les flots une lumière violente qui pénétrait les profondeurs de l'océan.
A travers l'étalé surface, les yeux pouvaient librement fouiller le liquide azur transparent et découvrir le spectacle merveilleux offert par les jardins de l'abîme. Sur un lit de sable lin, toutes sortes de coquillages, roses, nacrés, pourpres ou violets, étaient épars, immobiles ou mouvant lentement leurs formes capricieuses. Ailleurs s'étendaient des parterres de fleurs éclatantes et dévastes prairies d'algues couchées, comme des herbages sous le vent, par la poussée de courants invisibles. Des forêts de coraux emmêlaient leurs branches sanglantes. Des collines ondulaient, chargées d'un sombre varech. Et des bosquets de plantes souples et charnues frémissaient d'une vie presque animale. Au-dessus de ces campagnes féeriques, des poissons d'une espèce inconnue voguaient majestueusement en longues liles ou en escadres compactes, ou bien, se poursuivant avec vélocité, décrivaient des figures changeantes. Ils étaient
minces «'I allongés, toul hérissés de piquants d'argent; leurs écailles métalliques scintillaient.
Cola dura pendant des lieues. Les jeunes gens en avaient les paupières cuisantes, et ils tournèrent enfin le dos à la mer. Ils sentirent alors vivement qu'ils étaient à jeun.
— Le régime est maigre à bord, remarqua Damase à voix hante, par manière d'invitation indirecte au capitaine, car celui-ci n'était pas d'un air a engager la conservation, surtout pour un sujet aussi vulgaire.
La réflexion de Damase ne resta pas sans réponse. Un esclave nègre apporta de longues cannes à pèche et en remit une à chaque voyageur, avec une provision d'amorces et de hameçons. Sa mimique les invita à gagner eux-mêmes leur repas.
Les trois amis, se demandant s'il convenait ou non d'en rire, jetèrent leurs lignes, et aussitôt trois poissons mordirent avec empressement. Mais les pêcheurs s'écorchèrent les doigts aux piquants, et, tandis que !e nègre emportait la capture pour l'apprêter, ils secouaient leurs phalanges Baignantes avec des mines d'écoliers attrapés. Le couvert fut dressé. Un seul plat figura; mais la chair des poissons était si Bavoureuse que les convives se délectèrent. Cette chair non seulement flattai! !<• goût, elle contenail Russi des Fer-
mcnts d'ivresse ; car, lorsque Porphyre eut avalé sa dernière bouchée, il eut l'audace d'apostropher le chevalier taciturne.
— Tudieu! capitaine, s'écria-t-il, tout est à l'avenant de votre galère. Quel ciel! Quelles eaux! Quelle marée! Mais serait-il indiscret de demander comment se nomme cette mer peu géographique ? Mon ichtyologie est en déroute.
Pour la première fois le capitaine condescendit à desserrer les dents et, avec une voix emprunt 'e ensemble au Commandeur et à un cicérone de musée, il répondit :
— Le mer des Hypothèses!
— Puissions-nous y naviguer longtemps, reprit Porphyre. Et vous seriez le plus aimable des hommes en nous laissant disposer de ces cannes. Gela nous occuperait, et puis... nous sommes devenus gourmands.
Les amis se mirent donc à pêcher. Pendant plusieurs jours ils n'eurent pas d'autre besogne. Ils ne s'arrêtaient que pour dormir, et en dormant ils y rêvaient encore.
Ils étaient devenus habiles à cet exercice, au sens qu'ils ne se blessaient plus en retirant leur prise de l'hameçon; mais ils n'avaient aucun mérite d'adresse : aussitôt la ligne lancée, une bouche complaisante s'y accrochait. Aussi le pont se couvrait-il rapidement d'une telle quantité de
poissons grouillants qu'on devait les balayer et les rejeter aux vagues où, très vivaces, ils se reprenaienl à la nage. Grâce à quoi l'on attrapait souvenl le même plusieurs fois de suite; cela en devenait irritant au point qu'on l'assommait à la tin pour l'empêcher de recommencer.
Mais Zacharie, Porphyre et Damase se fatiguèrent moins vite de pécher, car il fallait bien se distraire sous le ciel uniforme, que de manger leur capture. Après quelques repas, cette chair ne leur procura plus la moindre ébriété ; peu à peu ils la trouvèrent molle et fade, et elle les dégoûta. Sans compter qu'elle ne les soutenait plus et qu'ils sortaient de table avec la faim.
Alors ils s'ennuyèrent beaucoup. Ils somnolaient au battement cadencé des rames, régulier comme un bruit de pendule.
— Est-ce que cela va durer longtemps ainsi? Zacharie achevait son interrogation dans un
bâillement lorsque, miraculeusement, une terre découpa entre le ciel et les eaux sa silhouette boisée.
— Ce n'est pas malheureux, dit Porphyre. Enfin on va voir du nouveau !
— Crois- tu? lit Damase. Il est clair que ce n'est point un continent, mais tout bonnement une île. Iles Bienheureuses! Iles Fortunées! ou autres ! ce ne sont jamais que des îles où l'on aborde dans cette sorte de voyages.
— C'est toujours autant de pris, dit Zacharie.
— On en a trop vite fait le tour, reprit Damase. Et ça ne se rattache à rien. Tout est trop prévu dans notre histoire. Les choses se passent toujours de la même manière. Le destin manque vraiment d'imagination. Ainsi, n'est-il
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pas inutile d'interroger le capitaine sur cette terre? .le parie toul ce qu'on voudra que c'est l'Ile de la Volupté.
— Tu en parles à ton aise, s'exclama Zacharie. IiiiMi i[ue cela !
— Ce n'est pas de mon ressort, dit Damase. Nous sommes des spécialistes.
Et Porphyre : — Evidemment, cela ne regarde que Zacharie.
— Je m'étonne que nous n'ayons pas encore entendu les Sirènes dont ces parages doivent être peuplés, dit Damase. Cependant il n'est pas possible que je me sois trompé. Que disais-je?
La mer avait pris la ressemblance duntableau d
!>' klin. Une bande de créatures riches en croupe
B'ébattaient dans l'huile glauque des vagues aux crêtes écumeuses. Elles plongeaient, tiraient leur coupe ou faisaient la planche avec une impudeur qu'atténuait la seconde moitié de leurcorps. Leurs queues squameuses tiraient des feux d'artifices bigarrés. Leurs longs cheveux d'algues pendaient sur leur front et s'emmêlaient derrière elles. Elles ;it les yeux inexpressifs et fixes, comme chez tous les habitants des eaux, et cela leur donnait un air énigmatique et troublant.
Elles chantèrent, la bouche fermée pour ne point boire, ei cette -ymphonie confuse prêtait, grâce au manque de paroles. à toutes les interprétations.
Zacharie était complètement affolé. Damase et Porphyre se complimentaient l'un l'antre sur leur sang-froid, s'attribuant comme méritoire une indifférence foncière.
Damase citait Y Odyssée : — « Je prends tin grand pain de cire, je le découpe avec mon èpôc, et, pétrissant les morceaux dans mes paumes, je les amollis. La cire cède à la force de mes mains et à lu chaleur du soleil. J'en remplis les oreilles de mes compagnons ; ils m'attachèrent ensuite au mât du vaisseau. » Le pauvre Ulysse, ajouta-t-il, ne manquait pas de naïveté pour oser se vanter de cet exploit. Avec ce système, on revient de loin. Tandis que nous...
A une centaine de brasses de la côte, les rameurs, sur l'ordre du capitaine, relevèrent ensemble leurs rames et ne les laissèrent pas retomber. La galère glissa un instant, emportée sur les ailes de la vitesse acquise. L'ancre fut jetée, et un canot mis à la mer.
— Vous m'accompagnez? demanda Zacharie à ses amis.
— Pourquoi faire? répondit Porphyre. Je n'en vois pas la nécessité; n'est-ce pas, Damase?
Damase dit à Zacharie : — Ne sois pas trop long, au moins. Nous n'avons pas envie de nous éterniser à l'attendre.
Zacharie sauta dans la barque. Avec des sou-
rires tant soit peu méprisants, ses compagnons le regardaient s'éloigner.
— Chacun son idée, dit Damase en se tournant vers Porphyre
— Oui, mais il y a idées et idées, dit Porphyre.
— Ce n'est certes pas comme moi, achevèrentils en duo.
Zacharie s'oublia. Les marins restaient immobiles à leurs bancs, et le capitaine sur le coursier, avec une constance qui. aurait tenu du prodige, si Ton n'avait pas eu a fia ire à une galère de rêve. Cette absence de vie exaspérait l'ennui des deux passagers.
Lorsque enfin la barque revint de terre, elle ne ramena pas Zacharie, mais une lettre à ses amis qui garnissait toute une rame de papier. L'écriture compacte était hachée de points d'exclamation.
— De la littérature ! s'écria tout de suite Porphyre. Notre pauvre ami est perdu.
La lecture de la missive nécessita un aprèsmidi entier. Tout d'abord Zacharie s'excusait d'avoir autant prolongé son absence ; il demandait cependant quelques jours supplémentaires, car « ça en valait la peine ». Suivait une description de l'île : de la ville, des palais, des jardins, des terrasses, des bains, des musiques, des volières, des parfums, des lits, <lr> festins. Possédé par un lyrisme énumératif, il détaillait minutieusement
I06 MERVEILLES ET MORALITES
les femmes du front jusqu'aux orteils. Il rapportait maintes scènes de luxure et de délices. Et il racontait enfin comme quoi la reine s'étant follement éprise de lui, il goûtait des plaisirs audelà de toute expression. Il terminait en suppliant ses amis de venir en simples curieux se rendre compte, se doutant bien que jamais personne ne voudrait croire à sa relation ; ils s'en reviendraient ensuite tous trois au vaisseau.
— Dieu sait jusqu'à quand il nous fera poser, si nous n'allons pas le chercher! dit Damase.
— Etpuis, dit Porphyre, ilne serait pas mauvais de mettre les choses au point, sinon il sera insupportable.
C'est pourquoi, se rendant à l'invitation de Zacharie, ils prirent la barque qui les conduisit au rivage. De même que les caravanes au désert, leurrées par la vue lointaine de palmes et d'ondes, ne découvrent jamais que du sable en place des oasis convoitées, de même Porphyre et Damase, à mesure qu'ils approchaient de l'île, la voyaient se dépouiller de ses feuillages. Au moment d'atterrir, il ne restait devant eux qu'un énorme rocher chauve et desséché. En guise de palais et de capitale, on n'apercevait que de méchantes cases de j'isé, entre lesquelles circulait une population de nègres Hottcntots dont la laideur est extrême. Ces gens faisaient un grand charivari avec des
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tambours et »l<is liâtes aigres, et ils se livraient à toutes sortes de grimaces et de contorsions.
Sur une place, Damase et Porphyre rencontrèrent Zacharie, qui, accroupi sur des ordures, contemplait avec égarement une épaisse négresse nue qui dansait, à son intention, une danse du ventre excessivement obscène.
— Que vous avais-je écrit! s'écria Zacharie. Porphyre le prit par le bras, et, se dispensant
d'abuser d'un facile triomphe, il parla sentencieusement : — A chacun son propre univers. Seulement, maintenant que tu es iixé, tu aurais mauvaise grâce à nous laisser languir. Nous, nous sommes encore dans l'expectative; nous t'emmenons.
Il fallut entraîner Zacharie presque de force. Il pleurait, geignait, se désespérait. Et quand on fut remonté sur le vaisseau, il resta seul dans un coin, navré et boudeur, tandis que les rameurs emportaient les voyageurs vers des régions nouvelles.
Après trois jours, Zacharie remit dans sa poche le mouchoir qu'il avait tenu trempé de larmes contre ses paupières, et, apaisé, il aborda ses amis.
— Je ne suis pas très bien, leur dit-il d'un ton significatif.
Des poignées de main exprimèrent les condoléances de Damase et de Porphyre.
158 MEKVEILLES ET MORALITES
— Que va dire papa? soupira Zacharie. Mon mariage est compromis. Mais, comme il était jeune et que l'aveuglement des hommes est incurable, il ajouta : — Il faudra donc que je m'arrange autrement. Erreur ne fait pas compte.
Voici ce qu'à son retour Damase raconta à Zacharie et à Porphyre, qui l'avaient attendu dans la galère:
— Ce n'est point sans une émotion sacrée que je foulai la grève de la Nouvelle-Arcadie, où il m'allait être permis de contempler de mes yeux les réalisations de ce que les esprits réactionnaires nomment aujourd'hui des utopies. Grâce à l'obligeance de notre capitaine et à la vigueur de ses hommes, j'avais été transporté au-delà du temps. Je n'étais pas fâché de contrôler certaines possibilités devant lesquelles j'étais jusqu'ici, je l'avoue, resté toujours un peu dans l'embarras.
J'ignore comment on avait été prévenu de mon arrivée ; mais, au débarquer, un personnage qui m'attendait me salua et me tendit sa carte où je lus son nom et sa qualité.