LES NAINS
Les nains ne sont pas contents. L'ombre des géants les gêne.
Est-ce qu'ils n'ont pas raison? Pourquoi cent, ou vingt, ou dix, ou même un seul géant, alors qu'il y a des millions de nains ?
Nains ils sont nés, nains ils restent. Leurs petites âmes se trouvent à l'aise dans leurs enveloppes minuscules.
Quand on allongerait un nain sur un chevalet et qu'on étirerait ses membres comme une pâte molle, on produirait un monstre, semblable à une araignée ilageolant sur ses longues jambes, mais jamais un géant.
Tandis que le géant peut s'affaiblir et engendrer une descendance de nains. Il y a pour cela l'alcool, la débauche, la politique ; les procédés ne manquent pas.
Les nain- sont unanimes à proclamer que le
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progrès, c'est la destruction des géants. Et ils ont foi dans le futur, car ils croient que vieillir c'est grandir.
Ecoutez parler la superbe des géants : « Périsse la race des nains, au prix de la vie d'un seul de nous.
« Ils ne s'étiolent pas à cause de l'ombre que nous répandons. Notre ombre les gêne, parce qu'ils n'ont ni la volonté d'en sortir ni l'humilité d'y demeurer.
« C'est notre ombre qui leur apprend à connaître l'éclat du soleil. La lumière crue du désert et la nuit la plus noire du pôle, ils ne les distingueraient pas.
Xous sommes les fruits mûrs de l'humanité. Lorsque l'arbre ne donnera plus de fruits, ce ne Bera qu'un bois mort attendant le bûcheron.»
Quelquefois on voit un nain prendre des échasses et y grimper. Il tient alors son front à la hauteur du fi'ont des géants.
Le pygmée, haut perché, se garde bien de regarder à ses pieds. Il oublie ses échasses et se croit un colosse.
Les échasses buttent, ce n'est pas long. Et il n'y a qu'une petite tête de nain en moins.
Il arrive aussi qu'un géant soit étendu tout du sur le sol, victime des crocs-en-jambc d'une troupe de nains.
le CHAprrnp. nns esclaves 253
Les nain- se réjouissent à cris perçants, car il ne tient jamais qu'une idée à la fois dans leur cervelle exiguë : ils ont renversé un géant !
Mais le géant tombé se moque dans son cœur. Môme à terre, il demeure un géant, et toute la route est obstruée.
Au son du tambour des Grands-Mots, les esclaves se sont rassemblés : ils ont décrété que les temps étaient venus, et, avec le courage du nombre, ils ont assassiné le roi.
« Le roi est mort ! Vivent les rois ! Nous sommes tous rois ! » Ainsi chantaient les esclaves en dansant autour du cadavre.
.Mais, comme ils étaient plusieurs milliers et qu'il n'y avait qu'une couronne, ils ont jeté la couronne dans la mer.
D'ailleurs, la couronne du roi est large et lourde, et le front des esclaves étroit et faible.
Or, des Ondines, nageant entre deux eaux, aperçurent le cercle d'or qui s'enfonçait dans la mer.
l.K CHAPITUE UKS ESCLAVES
Et elles recueillirent la couronne et la portèrent dans le beau palais de cristal où elles amassent les trésors perdus.
Disant entre elles : « Il n'y a plus de roi sur la terre; il n'y a plus que des esclaves aux pieds marqués de craie.
« Chaque naufrage enrichit d'un nouveau trésor notre beau palais de cristal. Bientôt il ne restera plus là-haut rien qui vaille. »
Sur la terre, les esclaves répétaient en refrain pour se réjouir : « Nous avons tous les pieds marqués de craie. Nous sommes égaux. » Mais ils étaient tristes, car ils n'avaient pas de couronne.
Un lutin des bois qui voyageait hors de son domaine comprit la tristesse des hommes : les lutins des bois sont les plus subtiles des créatures.
Et il se mit à rire de tout son cœur : les lutins des bois sont les plus moqueuses des créatures.
Il rentra dans la forôt, et voici ce qu'il dit à frères, les lutins des bois :
« En chasse! Coure/ et cernez les terriers! \A que chacun nu- rapporte la dépouille d'un Lapin an poil brillant. »
2o6 MERVEILLES ET MORALITES
Les lutins galoperont dans toutes les directions, et, leur mission remplie, ils apprirent ce qu'il leur restait à faire.
Le lendemain, au réveil, les esclaves trouvèrent à leur chevet la couronne que les lutins. malicieux étaient venus y déposer pendant la nuit.
Et les esclaves se répandirent dans les rues, contents et fiers, en se congratulant les uns les autres : « Nous sommes tous rois. Nous avons tous coiffé la même couronne,
« La seule couronne qui nous convienne : un chapeau. »