‹ Merveilles et moralitésChapitre 26 sur 36 · PARABOLE DU FERMIER · texte numérisé non relu

PARABOLE DU FERMIER

On déchargeait dans la cour de la ferme les chariots lourds de froment. Armés de fourches, les valets, juchés tout en haut des tas, jetaient les gerbes serrées à terre où d'autres les disposaient pour le battage du lendemain. Et le fermier, glorieux de sa récolte, allait, venait, donnait des ordres, et supputait les richesses, sauves enfin de risques, enfermées entre ses murs.

Les derniers chars vidés, les bœufs à l'étable et les serviteurs à la cuisine, le fermier s'essuya le front et s'assit sur le banc de pierre, auprès du porche, pour se reposer à la douceur de la nuit naissante. Il contemplait devant lui la plaine dépouillée où se courbaient les ombres de quelques glaneurs attardés.

Une vieille pauvresse, qui tenait à la main un maigre faisceau d'épis, traversa la route et s'approcha du fermier. Elle lui dit : « Voici ce que

j'ai ramassé péniblement sur les champs; la moisson du pauvre tient entre mes doigts. Toi qui as des granges pleines, je t'offre ces épis selon mon devoir; accepte-les. »

Le fermier reçut les épis, et il répondit : « Entre dans la ferme et commande au premier de mes valets qu'il se charge d'un sac de farine et qu'il te le porte chez toi, car je suis un homme juste qui rend devoir pour devoir. »

La pauvresse partie, survint un chemineau loqueteux qui interpella le fermier à voix dure : « Tes greniers crèvent sous le poids, et je n'ai qu'une boite de paille dans mon bissac. N'ai-je pas droit à ma part? Montre donc que tu es un homme juste.

— Je suis un homme juste, dit le fermier en se levant, et tu n'en vas plus douter. Je mets droit pour droit en regard. » Puis, hélant un de ses valets : « Chasse-moi cet homme ! »

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