‹ Merveilles et moralitésChapitre 29 sur 36 · APOLOGUE DES JUMEAUX · texte numérisé non relu

APOLOGUE DES JUMEAUX

Il y avait deux bergers qui étaient frères jumeaux; ils avaient la môme taille et le mémo visage, si bien que personne ne pouvait les distinguer. Qui croyait nommer Firmin parlait àSilvain, et Firmin recevait les ordres que l'on destinait à Silvain.

Un jour, Firmin dormait au bord de la route, le front dans l'ombre d'une haie. La fille du roi vint à passer, traînée dans son carrosse d'argent, au trot de quatorze mules blanches.

A travers les glaces de cristal, la fille du roi aperçut Firmin au pied des églantiers, et elle sentit aussitôt que l'amour lui dérobait son cœur. «Halte! cria-t-elle aux postillons, j'emmènerai dans mon carrosse le beau berger qui dort. Ce ne sont pas des feuilles qui doivent abriter sa tête, mais le dais de soie de mon lit. »

Et c'est ainsi que Firmin épousa la fille du roi.

Silvain connut l'aventure de son frère, et il pensa: «Nous sommes jumeaux; nous sommes pareils de taille et de visage. Je m'endormirai au bord de la route, et la fille du roi m'emmènera dans son carrosse. »

Mais chaque jour les quatorze mules soulevèrent la poussière, sans que la fille du roi prît garde au berger.

Alors Silvain s'étendit au travers de la route. « Il faudra bien maintenant, se dit-il, qu'elle me voie et me reconnaisse. Prompte ou lente, je crois en lajustice. »

Lorsque le carrosse passa, Silvain rendit l'àme sous les roues qui l'écrasèrent.

Car, devant les hommes, il y a peut-être des frères et des jumeaux; il n'y en a point aux yeux de la fille du roi.

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