LE FAUX NEGRE
Un Européen qui, seul, avait échappé au naufrage du vaisseau qui le portait, tomba, sur la côte d'Afrique, aux mains d'une peuplade de sauvages.
Ces nègres étaient d'humeur douce; ils ne maltraitèrent pas leur prisonnier et se bornèrent aie traiter en inférieur, comme un être d'une autre race. (Qui demanderait à des sauvages de reconnaître la suprématie à un Européen, quand ceux-ci du même sang se dénient entre eux les supériorités légitimes?)
Le captif ne se résigna guère aux besognes serviles auxquelles il était condamné; il avait, en outre, le mal du pays et le regret de sa liberté. Il résolut donc de s'enfuir; mais, pour mieux réussir à gagner une colonie, il imagina d'enduire tout son corps du noir le plus épais.
Ainsi travesti et vraiment tout à fait nègre à son goût, il s'esquiva. Il traversa d'abord sans
encombre des régions inhabitées, puis il entra sur un territoire où campait une tribu différente de celle qu'il avait quittée. Il ignorait les mœurs de ce pays; les eût-il connues, pourquoi s'en serait-il tourmenté? N'était-il pas un noir pareil aux autres? A quoi bon se cacher? Il passerait partout inaperçu.
Deux négrillons qu'il rencontra le dévisagèrent pourtant en gonflant les narines et en découvrant les dents d'une manière qui eût été significative pour un Européen. Et ils se mirent à bondir autour de lui, pareils à des sapajous, et à crier de leurs voix pointues : « Un blanc! Un blanc! »
A ces hurlements, la tribu fut en rumeur, et la forêt vomit ses habitants, comme une ruche.
« Un blanc! Un blanc! » Il y eut, ce jour-là, un beau festin chez les anthropophages.
Blancs de mon pays, barbouillez-vous de suie. Nègres de mon pays, teignez-vous de céruse. Un entant vous reconnaîtra.