INVOCATION AUX CHAINES
Certains esclaves (on les compte) chantent:
« 0 fers qui meurtrissez nos chevilles et nos poignets, qui à nouveau vous rivera sur la place îles vieilles cicatrices? Quand sentirons-nous encore l'étreinte cruelle des durs bracelets? Quand donc, à chacun de nos gestes, une blessure répondra-t-elle?
« Est-ce pour marquer notre opprobre davantage, est-ce par dérision que l'on vint nous rompre nos chaînes? Oui, certes, puisque délivrésnous sommes devenus ridicules et honteux.
« Nous appelions la liberté; nous nous tendions vers elle de toutes nos forces. Mais pourquoi nous l'avoir donnée, puisque nous étions incapables de la conquérir?
« Nous étions des esclaves qui tirent sur leurs chaînes, et le fer mordait notre chair; nos blessures toujours ravivées étaient notre conscience doulou-
reuse. Maintenant nous ne sommes plus que des esclaves inertes. Nous ne savons plus ce que c'est que la liberté et môme le désir de la liberté.
« Nos sauveurs étaient-ils criminels ou imbéciles? Maudits soient-ils s'ils voulurent notre confusion, et deux fois maudits s'ils ont rêvé notre bonheur.
« 0 fers, animez-vous à notre voix! Serpents de bronze qui traînez à terre comme si un archange vous avait écrasés sous son talon, animez-vous, enroulez-vous autour de nous, serrez étroitement vos nœuds et ne lâchez plus vos victimes. »