‹ Merveilles et moralitésChapitre 34 sur 36 · LES DEUX ROYAUMES · texte numérisé non relu

LES DEUX ROYAUMES

« Nous sommes infirmes et contrefaits; nous sommes laids et courts de taille : malheur à ceux qui sont droits, et grands, et beaux!

« Nous sommes faibles; malheur aux forts! Notre lâcheté se courbe et obéit : malheur à ceux qui commandent !

« Nous avons un cerveiu flottant dans un crâne étroit : malheur à qui possède un large front tendu par la pensée !

« La beauté, la force et l'esprit sont les fleurs orgueilleuses du jardin de la vie: nous crachons sur le jardin et sur ses fleurs.

« Mais nous aurons notre tour dans un meilleur royaume : là nous serons glorifiés pour tout ce qui fut notre abaissement.

« Et ceux que nous maudissons regretteront Teurs joies éphémères, car ils ne seront pas conviés à notre banquet d'éternité. »

C'est ainsi qu'une foule immense gémit haineusement. En attendant la mort libératrice, elle se vautre dans son fumier, et elle se pare d'ordures comme de joyaux.

Mais, de l'autre côté des portes de la vie, dans le crépuscule des Limbes, la foule se retrouve avec les anciens maîtres de la terre. Ils sont vêtus de robes de lin ; ils se promènent par troupes aux pas silencieux sur des prairies de gramen, ou bien ils sont assis dans la mousse, au pied des cyprès, ou sur les berges d'un lac pavé de nénuphars ; ils sont recueillis et sereins.

La foule n'ose avancer près d'eux. Contre un rempart de rochers noirs, elle est pressée en rangs épais comme les pins d'une forêt, et de sourds grondements de désespoir la traversent, pareils au bruit du vent dans la montagne.

« Nous sommes exilés des jardins de la terre, mais le nouveau royaume n'est pas pour nous. Devant ce crépuscule agonisant, nous regrettons l'éclat du beau soleil que nous détestions. Devant cette paix silencieuse, nous regrettons le tumulte bruyant de là-bas, que nous avons méprisé.

« Pourquoi nous asseoir, comme ceux-ci, sous les cyprès? Nous ne sommes pas, comme eux, fatigués pour avoir rempli notre destinée. Ils sont heureux dans le repos; mais nous, nous n'avons pas vécu, et le repos nous est un supplice.

« Ceux-ci sont riches du souvenir de leurs jouissances ; leur recueillement est une commémoration perpétuelle. Nous nous rappellerons toujours notre fumier et notre haine.

« Et nous voici devant eux, pareils à ceux que nous étions hier, et nous n'entrerons pas dans le meilleur royaume que nous attendions, parce que nous avons craché sur les fleurs orgueilleuses du jardin de la vie.

« Nous sommes maudits, parce que nous avons maudit. Nous ne vêtirons pas les robes de lin, parce que nous nous sommes parés d'ordures. Nous ne sommes pas conviés au banquet d'éternité, parce que nous avons refusé les joies éphémères. »

Ainsi la foule immense gémit douloureusement.

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