HUITIÈME YOYAC.K DE SINnnAI) I.K MARIN
gazon piqué de pavots multicolores. Un large escalier les traversait.
Hindbad et Sindbad descendirent les marches et s'engagèrent dans le parc. Ils suivirent un sentier capricieux entre les ombrages d'un bois de rhododendrons et de magnolias. De minuscules oiseaux au plumage d'or, de pourpre ou de lapis voltigeaienl el se poursuivaient; des papillons aux ailes soyeuses se confondaient avec les fleurs. Et, prenant un chemin, puis un autre, les promeneurs s'éloignèrent.
Ils gravissaient de chaudes pentes, hérissées de cactus, d'agaves et d'autres plantes charnues et rébarbatives ; ils s'abritaient sous des bosquets sonores de ramages et s'enfonçaient dans des gorges étroites et fraîches où des ruisseaux bruissaient parmi les bambous. lisse reposèrent au bord d'un lac ; le soleil frappait l'onde limpide et allumait des reflets éclatants sur les écailles des poissons. Puis, reprenant leur marche, ils traversèrent une forêt touffue ; des lianes s'enlaçaient aux branches des érables ; une mousse épaisse et des fougères couvraient le sol. Les perroquets faisaient vacarme; les singes se balançaient aux (laitiers; les antilopes effrayées fuyaient.
Sindbad et le porteur revinrent sur leurs pas
par des routes différentes; ils visitèrent les ver-
parfumés et le jardin des cultures utiles. Ils
suivirent les bords de pelouses que les paons balayaient de leur traîne; des sycomores en quinconce tendirent sur leur tête une voûte compacta; ils eurent le front rafraîchi par les grappes pendues aux treilles en berceau. Et ils se retrouvèrent au pied de la maison.
Au terme de cette longue promenade, la nuit tombait. Ils n'avaient pas échangé une parole ; mais, quand ils furent rentrés dans la salle où l'accueillant voyageur se tenait d'habitude, Hindbad se jeta aux genoux du marin. Son émotion, trop longtemps contenue, l'étouffait ; il balbutiait sans pouvoir s'exprimer; il tenait les mains de Sindbad et les mouillait de larmes.
— Lève-toi, dit Sindbad; tu es mon ami. Ecoute : tous les prodiges que j'ai contemplés au cours de mes incursions lointaines étaient bons pour distraire ou épouvanter la raison d'un enfant. Ils me surprenaient, car j'étais aussi ignorant qu'un nouveau-né. Je ne savais pas regarder autour de moi ; je ne m'arrêtais qu'aux événements qui dépassaient la vie quotidienne et aux spectales qui sortaient de la nature. J'allais à la poursuite de la richesse, et mon amour du lucre augmentait ma cécité. Dès que j'étais de retour, oisif, dans ma demeure, je bâillais d'ennui et je brûlais de repartir. Agitation stérile ! Mais il m'arriva de descendre dans ce parc ; je ne l'avais jamais regardé
LE HUITIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN il
que du haut de mes fenêtres ; je m'enorgueillissais de son étendue et du prix qu'il m'avait coûté ; il m'était comme un riche joyau que l'on porte sans y prendre garde. Et, le jour où le hasard m'inspira de le visiter, j'ai senti l'inanité de mon ancienne existence. Ce fut mon huitième voyage, celui que chaque jour je recommence et qui toujours m'apporte des surprises. Tu as parcouru mon domaine aujourd'hui ; la vie d'un homme ne suffirait pas pour l'admirer tout entier. Je n'en suis plus fier comme jadis, à cause de sa luxuriante vastitude ; je sais que le moindre jardin lui est un trésor comparable. Que sont, auprès de cela, mes aventures merveilleuses?
— Tout en ce monde est merveille, dit Sindbad.