‹ Merveilles et moralitésChapitre 8 sur 36 · VIE APOCPYPHE D'UN SAINT · texte numérisé non relu

VIE APOCPYPHE D'UN SAINT

Dès l'aube, Anthime se prépara au départ.

— Je vous suis, lui dit Ànastase. Je verrai avec vous nos frères; je veux me racheter en les imitant.

Ils marchèrent pendant deux semaines. Ils se reposaient en chemin chez les cénobites; Anastase les entendait tous narrer les assauts effroyables que les mauvais esprits leur livraient, et, comme il les voyait suivre une existence semblable à la sienne, il se demandait pourquoi, seul, il n'avait point subi de tentations.

— Anthime avait raison, pensait-il. Le Seigneur n'était pas avec moi.

Et ses inquiétudes croissaient.

Les voyageurs sortirent de la gorge aride dans laquelle le fleuve était encaissé. Derrière eux les collines dénudées s'abaissaient et s'écartaient. Le Nil étalait ses eaux lentes au milieu d'une large vallée couverte de champs de maïs et de blé. Des allées de sycomores encadraient les métairies aux murs blancs, éparses dans la campagne. Anastase goûta la satisfaction d'abriter sa tête à l'ombre d'une branche et de promener son regard sur une étendue verdoyante. Il n'avait jamais quitté le désert, et la beauté du monde l'arracha à son souci. Il ne put se retenir de manifester naïvement son plaisir et ses curiosités.

— Mon frère, dit Anthime, qui tenait le front

incliné, ces campagnes disent la gloire du Créateur, niais notre patrie n'est point en ce monde.

Enfin ils atteignirent le but de leur voyage.

Au milieu des ruines d'un palais, toute une ville de hasard s'était levée. Sous les pylônes démesurés, au pied des obélisques, entre les portiques, se pressaient des tentes en étoffe et en peaux et des baraquements de planches qui servaient d'hôtelleries et de boutiques pour les pèlerins. Et il y avait une foule d'hommes et de femmes vêtus à la mode de tous les pays, qui s'agitaient bruyamment sur une place où s'élevaient les restes d'une colonnade.

Anthime et Anastase levèrent la tête et virent, au sommet de deux fûts de granit, les ascètes qui attiraient ce grand concours. Sous leurs cheveux et leur barbe en broussaille, ces moines ne montraient plus visage d'homme ; leurs robes en pourriture pendaient à leurs membres décharnés. Telle était leur immobilité que des bandes d'oiseaux venaient se poser sur eux.

Anastase tomba à genoux ; sa vie passée lui paraissait miel et blandices auprès de cette pénitence. Et, dans sa fervente prière, il demandait la force d'égaler ces deux saints.

— 0 Dieu, disait-il, je retournerai dans le désert et je m'infligerai des supplices qui vous désarmeront contre mon ancien péché.

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Il entendit alors une voix moqueuse :

— Non, tu ne retourneras pas au désert. Tu ne t'arracheras pas à la riante plaine dont tu as connu la douceur.

Anastase chercha autour de lui qui pouvait répondre à des mots que ses lèvres n'avaient pas prononcés ; mais il n'y avait à ses côtés personne qu'Anthime, qui était plongé dans une méditation silencieuse. Il comprit que le Démon venait de le tenter.

Il se réjouit. — Ma prière a touché le Seigneur, et il m'éprouve aussitôt.

Le soir, les deux compagnons se perdirent l'un l'autre parmi la foule, et il leur fut impossible de se rejoindre. Tandis qu'Anastase vaguait à la recherche du vieillard, ses yeux furent touchés par maints objets de scandale. Car, auprès des dévots, on rencontrait force païens, venus par curiosité, et des marchands qui tiraient profit des besoins de tout ce monde. A la lueur de mauvaises lampes, on découvrait dans les tentes des danseuses et des acrobates et des hommes ivres avec des femmes de plaisir. Anastase, ignorant des coutumes du monde, regardait ingénument ces spectacles nouveaux; il était curieux sans méfiance. Enfin, étourdi du tumulte et las d'avoir Longtemps marché il renonça à retrouver Anthime ; il choisit un abri désert et s'endormit sous les étoiles, au pied d'un colosse de pierre.

Les cénobites du désert n'étaient pas tous des saints. Cet immense troupeau comptait bien des brebis galeuses. Nombre d'hommes avaient pris l'état de religion pour se livrer plus aisément à la mendicité, à la paresse et au brigandage ; comme des oiseaux de proie, ils s'abattaient partout où il y avait un gain à retirer. Aussi s'étaient-ils donné rendez-vous autour des stylites; ce lieu de pèlerinage possédait plus de mauvais moines que de bons.

C'est pourquoi une prostituée sans logis, qui rôdait, n'eut aucun scrupule à s'étendre auprès d'Anastase. Elle était en mal de caresses, et son adresse intéressée sut donner au dormeur un songe délicieux.

Anastase se réveilla avec le goût du péché. Il n'avait jamais rien su de la femme et de la volupté ; il lui suffit de les connaître pour souhaiter d'y retourner.

L'aurore, cependant , lui apporta quelques remords ; mais les baisers de sa compagne les effacèrent.

Pour le mieux persuader, elle le mena dans une taverne où ils burent ensemble du vin épais puisé dans une outre de cuir. Ce breuvage, exquis à sa bouche, troubla vite la raison d'Anastase. Il chancelait, au sortir de la taverne, et la courtisane, mieux aguerrie, le soutenait.

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