ABD-EL-KADER
Après avoir traversé le Liban, la plaine de Baaibeck et PAnti-Liban, j'aperçois de loin les grandes murailles qui défendent contre les pillards du désert les richesses de la vieille cité, Damas.
Je retrouve disjointes et brisées, les dalles de la chaussée romaine que suivit saint Paul, il y a dix-huit cents ans, et le lieu où le renversa de sa monture, l'aveugla, le convertit, la splendeur subite du regard de Dieu ; j'aperçois, creusée dans le rempart, la fenêtre par où le nouveau chrétien fut descendu nuitamment, quittant, apôtre, la ville de son baptême.
Puis je traverse les jardins extérieurs, clos de murs épais, plantés d'abricotiers, arrosés de clairs ruisseaux, où se joue le soir la population joyeuse.
Je passe sous les portes fortifiées que gardent en fumant les soldats turcs, je traverse les places plantées de grands sycomores; les bazars où l'on vend les selleries, les senteurs de rose et les esclaves noirs; le quartier franc où le temps n'a pas encore réparé les ravages du fanatisme ; j'arrive dans le vieux Damas; au milieu de ces vastes demeures aux longs enclos silencieux qui n'ouvrent
sur Textérieur qu'un œil voilé et le discret regard de quelque moucharabi sculpté, j'en trouve une où m'attend l'accueil ami du vieil Africain.
Les serviteurs ont reconnu l'accent et la langue de la France, ils introduisent joyeux les Frères de l'Emir dans le vaste atrium carré qu'entoure un cloître mauresque, où jaillit l'eau murmurante d'un bassin central, et qui sert de salon dans toute demeure orientale. Des orangers et des fleurs embaument ce lieu charmant : tout à l'entour règne une série de petites salles fraîches où l'on se retire à l'ombre pendant la chaleur du jour.
De grands lévriers d'Afrique ont reconnu des amis, ils accourent et marquent leur joie, prodiguant aux visiteurs leurs plus expansives caresses.
Le maître de la maison paraît; son visage fier et bronzé porte la trace des gloires d'autrefois; il fixe franchement sur les arrivants d'Europe un regard net et pénétrant, il salue à l'orientale en touchant son front, sa bouche et son cœur, puis tend la main, selon l'usage de l'Europe. Il porte le noble et large costume de l'Arabe des tribus, très différent de la levantine brodée qui pare les Damasquins : les insignes de la Légion d'honneur se détachent sur la laine blanche de son burnous.
Un interprète l'accompagne et ses fils l'entourent.
Le vieillard prend majestueusement, lentement la parole ; il souhaite bienvenue et prospérité à l'hôte de France que Dieu lui envoie; on prend place sur des coussins, et les serviteurs apportent le café, les confitures, les chibouchs.
— Tu es bien jeune, pour courir le monde!
— Pas si jeune, Emir, que je n'aie entendu et compris le récit de vos actes ; je sais la reconnaissance que vous doivent les chrétiens de Damas, et leurs frères du monde entier.
— L'Emir a protégé les faibles : il n'a pu faire tout ce qu'il eût souhaité.
Et gravement, simplement, Abd-el-Kader raconte les faits : le soulèvement de ses coreligionnaires, le couvent des Sœurs françaises envahi, les maisons européennes pillées et brûlées, les chrétiens massacrés.
— Je suis vieux, fait-il, et j'ai vu couler bien du sang : celui-là m'a ému. Si Dieu s'est servi de moi pour éviter de plus grands malheurs, que Dieu soit béni !
— Emir, où avez-vous recueilli tant de victimes ?
— Elles ne pouvaient être en sûreté que dans ma propre maison; cette cour même était remplie il y avait des Sœurs, des orphelines, des blessés et des mourants.
— Et l'émeute s'est arrêtée sur votre seuil? Un éclair, la plus expressive réponse, s'alluma
dans les yeux du vieil Africain... Il se leva pour nous faire visiter ses armes de luxe, dons de souverains, qu'il aimait à produire, faisant remarquer avec complaisance leur richesse et leur perfection.
Il nous demanda d'apporter les nôtres le lendemain.
Nos fusils à percussion centrale l'intéressèrent vivement, il les mania, les examina, épaula plusieurs fois.
Un jour, il me demanda si je connaissais Amboise, où il fut longtemps captif. Il gardait de cet étroit palais un triste souvenir.
Personne n'osait prononcer le nom de l'Algérie; il y vint de lui-même; ses souvenirs brièvement exprimés, sans emphase et sans colère, avec une sorte de résignation fatidique, ne l'emportaient jamais. Il commandait à ses sentiments comme à sa langue.
Cet austère visage, cette langue gutturale aux intonations impérieuses, ce geste noble et hospitalier, exerçaient sur nous une attraction qui nous ramena souvent, bien que le vieil Africain ne se livrât jamais à l'abandon de la causerie familière; il régnait dans son langage et dans sa tenue une majesté sympathique, mais volontairement soutenue, qui excluait toute grâce.
Je ne ne l'ai vu quitter cette réserve qu'au moment des adieux. Nous partions pour Tadmôr (les ruines de Palmyre) ; or, à cette époque, l'immense désert qui, des portes de Damas, s'étend vers l'Orient jusqu'en Mésopotamie, n'offrait que la plus relative sécurité.
Les Bédouins insoumis rançonnaient et massacraient les caravanes. La terreur régnait jusqu'aux portes de Damas.
Sans doute un entrepreneur spécial traitait avec le cheick de Palmyre, lequel garantissait la vie sauve aux voyageurs francs , moyennant finance, grosse finance; mais ce fils des sables n'exerçait qu'un empire limité autour de ses colonnes branlantes; pour se rendre chez lui et
pour le quitter, on affrontait des détrousseurs moins patentés.
Chaque semaine le consul d'Angleterre lançait de Damas vers Bagdad un Arabe bien monté, porteur de ses dépêches. Ce courrier fantastique emportait sur lui un peu de nourriture, s'arrêtait à peine, fuyait à toute bride tout cavalier qu'il apercevait, mangeait et dormait à cheval ; c'étaient là les seuls procédés qui pussent lui faire espérer d'atteindre son but. Il revenait de même à Damas; ei telle était l'appréhension commune que l'arrivée de cet énergique serviteur incrusté sur sa selle, couvert d'écume et montrant fièrement sa sacoche poudreuse sauvée des mains des maraudeurs, causaient toujours une sensation profonde dans la ville ; on l'acclamait comme un vainqueur; on louait Dieu à haute voix; l'homme et le cheval étaient traités avec un soin presque religieux.
On comprend que l'Emir ne nous vit pas sans crainte affronter un voyage dans des régions si mal famées. Il avait longtemps cherché à nous dissuader, nous montrant la route de l'Occident, mais obstinément nous regardions vers l'Orient.
L'étreinte d'Abd-el-Kader fut vraiment chaleureuse; il écrivit son nom avec un souhait de bonheur en langue arabe sur une feuille qu'il nous donna; puis, d'un mouvement spontané, empressé il détacha quelques branches d'orangers qu'il nous remit en souvenir.
Franciscain d'Orient
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