‹ Mes amisChapitre 14 sur 42 · FRANCISCAIN D'ORIENT · texte numérisé non relu

FRANCISCAIN D'ORIENT

Je me souviens d'avoir un jour, en Syrie, reçu l'hospitalité dans un monastère de Franciscains Espagnols. A l'accablante chaleur du jour succéda une nuit délicieuse que nous passâmes sur les terrasses, la cigarette aux lèvres et causant avec le Prieur, il parlait toutes les langues : l'un de nous l'entreprit sur la chimie, sur la botanique, et ne fut pas le plus fort : un autre le poussa sur les problèmes historiques les plus ardus : nous trouvâmes en lui un architecte, un poëte, un astronome, un économiste, un théologien, un navigateur, un artiste; \et quand pâlirent les étoiles au bleu ciel d'Orient, nous gagnâmes nos cellules, tout stupéfaits de cette science universelle.

Le lendemain, comme nous nous mettions en selle, le Père vint sur le seuil nous souhaiter bon voyage, bon désert et bon vent.

« Nous n'oublierons pas cette étape ! lui dis-je : « Merci de votre bon accueil si touchant! Nous « conterons en France que la famille de Saint- « François, conserve intactes ses traditions d'hos- « pitalité gracieuse, chantées déjà par la lyre de « Châteaubriant ! »

Le Prieur ouvrit des yeux énormes.

— « Qui est-ce Châteaubriant, Seigneur? » Nous ne pûmes contenir notre surprise : Je

répétai, croyant avoir mal prononcé :

— « Châteaubriant, le chantre des Saintsce Lieux. ))

— « Ah ! un pèlerin de Syrie ! «

— « Sans doute : un hôte célèbre, et dont le '« livre vous a faits célèbres ! »

— « Très-bien! Très-bien! Sans doute il passa « ici, avant que je n'y fusse envoyé : car je ne l'ai « pas vu, et je n'avais jamais entendu son nom. »

Et voilà ce qu'est la gloire !

Les Libanais

LES LIBANAIS

Je les ai vus affirmer leurs sentiments religieux et leur union au Chef de TEglise d'une façon bien inattendue.

Un jour, comme je gravissais leurs montagnes avec quelques autres français pour atteindre la région des cèdres, la population d'un village tout entière se porta selon l'usage, au devant de notre petite caravane; les hommes nous saluaient par des salves de mousqueterie, les femmes et les enfants chantaient Hosamiah en répandant des fleurs sous nos pas; le curé maronite, entouré de sa femm.e et de ses enfants, nous adressa dans sa langue un discours que nous jugeâmes fort éloquent; bref l'enthousiasme nous parut si démonstratif qu'arrivé au lieu du campement, notre prodigue trésorier ne crut pouvoir faire autrement que d'éventrer un rouleau de pièces blanches et un sac de pralines qui avaient fait avec nous le voyage.

Les pralines eurent un grand succès. Mais les pièces de vingt sous! Chacun considéra la sienne avec une attention soutenue, la porta à son front,

à ses lèvres, la pressa sur son cœur, et nous vîmes dans les yeux de grosses larmes. Cet attendrissement, ces démonstrations de reconnaissance qui nous furent prodiguées nous déplurent.

— « Fi ! s'écria un moraliste anglican qui nous accompagnait, cette joie est indécente ! Quelle vénalité? Cela écœure! N'avouerez-vous pas, messieurs, que ce spectacle est avilissant pour rhumanité et que vos catholiques du Liban ont aujourd'hui perdu cette dignité simple qu'ils prétendaient tenir de leur race et de leur religion? »

Ma foi, nous ne sûmes que répondre.

Le lendemain, dans un autre village, même réception. On entame un autre rouleau de monnaie blanche. Mais, cette fois, nouvel aspect : les montagnards aisés refusèrent notre offre d'un geste noble; les pauvres l'acceptèrent sans aucune exubérance.

Le curé savait quelques mots d'italien; nous l'invitâmes à dîner et nous eûmes la clé de l'énigme, qu'il avait apprise le matin de son confrère.

Les pièces d'argent que nous avions distribuées ce jour-là représentaient une simple aumône; elles avaient été accueillies comme telle. La veille au contraire, le hasard avait voulu que le rouleau distribué fut uniquement composé de lires pontificales à l'effigie de Pie IX. Nos hôtes avaient reconnu et accepté son image avec les transports de joie et d'amour qui nous avaient frappés. On avait vu, dans notre présent, des médailles reproduisant les traits aimés du Père qui est à Rome !

A cette explication touchante, nous regardâmes, triomphants, le moraliste de la veille : i] dut faire amende honorable à nos pauvres coreligionnaires.

Le comte de Chambord

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