‹ Mes amisChapitre 15 sur 42 · LE COMTE DE CHAMBORD · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CHAMBORD

C'était à Goritz : j'avais l'honneur d'être reçu par le Roi. Comme il parlait des guerres et des généraux de Louis XV, il fit une allusion obligeante à l'honneur que nous avons de compter le maréchal de Lowendal parmi nos grands-pères. Je m'inclinai et je n'y pensai plus.

Mais voici que le soir, c'était à table, où, avec le Roi et la Reine, se trouvaient seulement Mme la chanoinesse comtesse de Cibens. Cazenove, le jeune comte de Monti et Ludovic Laillet de Montullé — je vois encore la scène et je pourrais détailler le très simple menu du dîner, — le Roi me dit :

— Comment s'appellent vos enfants?

Je répondis que ma petite fille était placée sous l'invocation de sainte Chantai.

— Le joli nom ! fit-il, et l'intéressante patronne! Vous avez lu sa vie? Ces femmes fortes du seizième siècle étaient vraiment admirables !

Il s'étendit sur les noms propres, sur les usages et les goûts en cette matière, goûts qui changent avec les époques. On cita des noms rares : un des

~ 94 — Champollion qui s'appelait Ali, Mme la comtesse de la Poëze, la dame d'honneur de l'Impératrice, qui se nomme Staouëli, une fille ou une petitefille d'un illustre général, appelée Eylau.

— Tiens! m'échappa-t-il, je connais aussi un cheval qu'on désigne ainsi !

Cette observation trop spontanée ne brillait pas par l'à-propos. Le Roi voulut bien ne pas entendre.

— Il est naturel, fit-il, qu'une famille perpétue dans le nom de ses enfants les faits qui ont honoré les pères.

Je me taisais, assez penaud.

— Vous n'êtes pas de cet avis?

Tout à coup son franc visage s'éclaira malicieusement.

— Ma foi! je conviens qu'en ce qui vous concerne, vous n'auriez pu infliger à votre petit garçon le nom auquel je songe : il s'éloigne trop de l'euphonie.

La gaîté de Monseigneur me troublait au lieu de me gagner.

— Quel nom? balbutiai-je.

— Comment! C'est à moi de vous rappeler le maréchal de Lowendal?

— Hé bien! Monseigneur? Il se nommait Woldemar, comme un danois d'origine qu'il était. Woldemar n'est pas trop étrange : on eût pu donner ce nom à un enfant, sans déchirer aucune oreille.

Le roi rit tout à fait.

— Vous éludez, me dit-il; il ne s'agit pas du nom que portait le maréchal. Il s'agit de son prin-

cipal exploit, de son Staouëli, de son Eylau. Son exploit porte un nom devant lequel vous avez évidemment reculé.

— Moi? mais je n'ai pas reculé du tout... l'idée ne m'est pas venue...

— Tant mieux... pour lui.

— Pour qui? fis-je, plus égaré, à mesure que le Roi manifestait plus ouvertement sa gaieté.

Mais, que diable, pour votre petit garçon?... Oui, tant mieux... Il l'a échappée belle, le malheureux enfant!... Le voyez-vous d'ici répondant au nom de...

Enfin la mémoire me revint, et je partageai de bon cœur la communicative gaîté du Roi :

— Répondant, continuait-il en riant, répondant au nom gracieux de Berg-op-Zoom !

Le marquis de Chambray

«W»WV$9f^9fW»fW5«WV^»W9fT^9f^9fT^vT^^

TVTT't'tVt-TV

Page 1