LE MARQUIS DE CHAMBRAY
L'histoire des Chambray veneurs remonte à huit siècles. Orderic Vital, moine de Saint- Evroult, les cite déjà dans ses chroniques, eux, ou au moins leurs aïeux, les La Ferté Fresnel. Au quatorzième siècle, ils concluent un traité de chasse avec les moines de l'abbaye de Tiron; au quinzième siècle, Charles VI leur accorde à Conches et à Breteuil la chasse des animaux à pied clos; au dix-septième siècle, Louis de Chambray envoie au roi de Sardaigne cent cinquante chiens, et celui-ci donne en retour les premiers peupliers d'Italie qui se soient acclimatés en Normandie. Six de ces arbres ancêtres vivent encore dans le parc de Chambray.
Le Chambray actuel?
On a dit de lui que ses amis sont sans nombre : la chose est vraie. Ses amis, ce sont tous les voisins de sa demeure, qui domine, seigneuriale et princièrement restaurée dans le style pur de la Renaissance, la vallée de l'Iton, tous attirés, grands et petits, par sa serviable et simple bonté ; ce sont les électeurs de "nn ^'^ntnr traditionnel-
lement unanimes dans leur confiance justifiée en sa droiture, en son désintéressement, en sa sagesse; ce sont les royalistes de l'Eure, qui connaissent la fidélité inébranlable, publique, de ses convictions; ce sont les veneurs du département et des départements voisins, qu'il associe gracieusement depuis tant d'années au plaisir de ses laisser courre, à l'intimité de ses déplacements; ce sont les paysans de vingt forêts, qui, dans un rayon de cinquante lieues, ont appris à l'aimer, à connaître sa scrupuleuse justice, et sa bourse toujours ouverte; ce sont tous les catholiques de la contrée, pour lesquels il a toujours été le modèle de la pratique religieuse, simple et sans apparat, portant partout l'exemple du respect de la loi dominicale et des autres observances religieuses; c'est tout ce grand personnel ordinaire ou auxiliaire, qui vit des chevaux, des chiens, de la chasse, et qui trouve, chez le maître, mieux que la rétribution due; l'accueil, le conseil familier, le secours et la main tendue ! Car ce noble plaisir a cette utilité qu'il procure à beaucoup du travail et du pain, qu'il entretient et resserre entre tous ceux qu'il associe les relations de l'amitié, du service ou de la sympathie.
Les compagnons ?
Autour du marquis les générations se succèdent : les fils ont chevauché d'abord aux côtés de leurs pères, puis les ont remplacés quand l'âge et les rhumatismes ont ralenti les vieilles ardeurs. La grande famille s'est accrue, s'est renouvelée, sans que s'y mêlât jamais aucitne zizanie, sans qu'au-
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cun partant, emporté au loin par les souffles de la vie, ait oublié jamais l'attraction de ce groupe ami, sans pose et sans façon.
Parmi les anciens : M. Mery de Bellegarde, le marquis de Boury, le comte de Rostolan, M. Raoul Avenel, le comte et le vicomte de Boynes, le vicomte des Brosses, le vicomte de Fayet, le vicomte du Souchey, M. Morgon, le vicomte de Saint-Perrier, tous Normands de naissance ou d'élection, mais très variés d'allure et de monture. Aux uns, des bêtes très fines ; aux autres, de braves bidets sans prétention : l'important c'est que chevaux et cavaliers connaissent la chasse, les passées, les raccourcis, suivent avec ardeur et ne s'égarent point.
Ces anciens et cinquante autres, portent le bouton de l'équipage : habit vert foncé à col de velours, gilet groseille, culotte chamois, toquetraditionnelle.
Cette tenue, relativement sombre, a ses avantages.
Je me souviens qu'un soir la chasse avait fini., comme il arrive parfois, dans un vaste étang. L'hallali avait été superbe, avec une belle quatî^ième tête debout dans un îlot, au milieu des chiens à la nage, avec des feux allumés à l'entour par les paysans accourus aux appels des trompes. Le vieux curé du village voisin avait suivi curieusement ses ouailles. Son enthousiasme devant ce beau spectacle lui inspire un acte de générosité inconsidérée.
Il tire un bel écu de sa poche, s'éloigne du groupe formé par les piqueurs et les valets de
chiens, qui, galonnés et brillants, lui inspirent une respectueuse considération, s'approche du groupe formé par les chasseurs, que leur bouton sombre, leur tenue foncée désignent manifestement comme gens de minime importance, et s'adressant au marquis :
Tenez, mon brave, vos maîtres ont procuré ce soir un vrai plaisir à tous nos gens. Grand merci ! Voilà cinq francs pour boire à notre santé !
Le gîte î
Il varie selon les déplacements.
Ici, un château magnifiquement hospitalier, comme celui de Vaux, oii Mme la marquise d'Aligre héberge facilement trente veneurs, leurs gens et leurs chevaux; tantôt une auberge de forêt où les chambres se transforment en dortoirs, et où les malins se procurent un matelas, les autres une paillasse; tantôt une maisonnette louée ou achetée dans un hameau, à portée de la chasse, et où l'on s'installe en pique-nique, comme la F?'amboisièî'e près de La Ferté-Vidame.
Je ne vous raconterai pas l'histoire circonstanciée de chaque cerf et de son trépas... quelquefois héroïque : car j'ai vu un cheval décousu proprement par un dix-cors, et son cavalier fort avarié. Leurs bois décorent une vaste galerie du château de Chambray; les peaux servent de tapis dans beaucoup de salons amis, de l'Eure et de l'Orne; leurs filets, un peu durs parfois, ont régalé cependant de nombreux gourmets à Paris et ailleurs ; leur gracieuse et artistique image en bronze figure dans la salle principale de Chambray, où l'ont
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déposée, lors de la cinq centième prise, les amis du grand chef\ elle se répète, en bronze encore, mais plus grandiose cette fois, sous les futaies du parc; œuvre magnifique de M. Leduc, qu'ont érigée les veneurs reconnaissants, en mémoire de la milième prise.
L'équipage a même son histoire, une histoire manuscrite et illustrée en neuf grands volumes, auxquels ont collaboré plusieurs crayons, plusieurs pinceaux, mais dont l'honneur revient à M. Thomine-Desmazures, qui a tenu la plume. L'auteur a d'abord résumé l'histoire des forêts de la région depuis les Celtes : ces fastes cynégétiques renferment des traits curieux.
Un jour, par exemple, on conteste aux religieuses de l'abbaye Saint-Sauveur leur droit au gibier de la forêt d'Evreux, sous prétexte que leur privilège périt par prescription; les religieuses, dûment autorisées, quittent leur cloître, chassent bellement dans leur forêt durant plusieurs heures, sans déposer la guimpe ni la coule.
Un autre jour dans la forêt d'Ivry, Henri IV cherchait pour ses troupes un gai traversant l'Eure : soudain il voit une meute poursuivant un cerf; le cerf passe la rivière en un point guéable, montrant aux troupes royales le chemin qu'il faut suivre. Mais qui donc chassait derrière les chiens? Le curé d'Ezy! Henri IV lui témoigne sa joie en lui concédant le singulier privilège de pouvoir célébrer la messe dans la cathédrale d'Evreux, botté, éperonné, avec son haubert au coin de l'évangile et son oiseau au coin de l'Epître 1
Mais rhistorien s'occupe surtout de l'équipage actuel, du temps présent; et ses statistiques sont curieuses.
L'équipage en trente ans a découplé douze cent quatre-vingt-sept fois; il a pris mille quatre-vingtdix cerfs : il n'y a donc eu que cent quatre-vingtdix-sept manques.
Le compte du chemin parcouru, en estimant chaque chasse à quinze lieues, — parcours ordinairement dépassé, — donne, pour les veneurs assidus un total de dix-huit mille lieues... cinquante mille lieues pour les piqueurs.
Quant aux dépenses , en les calculant au minimum^ on atteint une estimation scrupuleusement modérée, montant à onze millions... semés par les chasseurs dans la région!
Pour ne point rester sur les calculs de la prose, j'ajouterai que l'équipage a son poète, le vicomte Ogier d'Ivry, lequel chantant la vénerie, s'est très heureusement inspiré du sentiment archaïque :
Et maintenant, les grands ancêtres, Sous la pierre à jamais rivés, Entendant passer, sous les hêtres, Leurs chiens blancs enfin retrouvés, Disent : « Mon sang point ne décline, « Chambray toujours par la chaumine « Suit les déduicts de saint Hubert! » Puis tâtonnant à travers Tombre, Ils caressent Féchine sombre Du chien sculpté sur leur haubert.
Le cardinal de Bonnechose
Le cardinal DE BONNECHOSE
Le caractère distinctif de cet esprit élevé était la précision, la netteté, le culte du vrai, du positif, de l'exactitude. Le prélat ne se laissait jamais égarer par l'imagination; il voulait se rendre compte; il examinait froidement; les habitudes investigatrices du parquet avaient persévéré chez le prince de l'Eglise.
Un jour, à l'issue d'une cérémonie religieuse qu'il était venu présider dans l'Eure, son ancien diocèse, le cardinal recevait les hommages des châtelains du pays.
Il avise un officier, un capitaine de mobiles qui avait pris part aux opérations militaires, près de Rouen, durant la guerre franco-allemande. C'était moi-même.
— Monsieur, je désirerais vous entretenir en particulier.
L'officier suit le cardinal dans une autre pièce.
— Monsieur, dit celui-ci, on a beaucoup raconté, à Rouen, en 1871, que vous aviez été blessé à la poitrine, qu'une balle ennemie avait
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pénétré dans les chairs en trouant vos habits. On a communément attribué votre préservation à un scapulaire qu'une personne pieuse vous avait passé au cou lors du départ, et que la balle aurait fait pénétrer avec elle dans votre poitrine. Ce fait m'est demeuré très présent. Est-il exact? L'officier s'inclina affirmativement.
— Croyez-vous à un miracle?
— Eminence, je n'ai jamais prononcé ce mot; je pense que Dieu eût mieux choisi son sujet.
— On dit cependant que les balles s'échangeaient de fort près?
— Oui, Eminence, nous n'étions séparés des Prussiens que parla largeur d'une route. La balle qui m'a frappé avait-elle déjà traversé un de mes soldats, avait-elle ricoché contre un arbre et m'arrivait-elle à peu près morte? je ne l'ai pas su positivement. Le fait est qu'elle m'a frappé en pleine poitrine et que me voici.
— Eh bien, monsieur, je vais vous adresser une demande singulière : avez-vous conservé trace de cette blessure?
— Oui, Eminence, une marque légère sur la peau.
— Je voudrais... je voudrais... (comment vous dire cela) constater par mes yeux... voir cette petite cicatrice.
— Monseigneur... quand vous voudrez.
— Je voudrais immédiatement... je vous prie d'excuser ma curiosité... j'ai toujours aimé à examiner de près... voulez-vous vous prêter...
L'officier se débarrassa de son habit, de son gilet^
ouvrit sa chemise... Le cardinal observa quelques moments, demanda la permission de toucher du doigt la marque encore apparente... puis remercia son interlocuteur de sa complaisance; et, pendant qu'il s'habillait :
— Ma curiosité vous surprend...
— Oui, Monseigneur.
— Mon cher monsieur, il y a eu un saint qui a voulu voir et toucher... personne ne Ta trouvé mauvais... Vous excusez saint Thomas, n'est-ce pas? Vous me pardonnerez aussi!
Le baron de Montullé