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LE BARON DE MONTULLE

Esprit alerte et charmant, mon vieil oncle reproduisait la grâce enjouée du vieux temps.

De nombreuses et gracieuses gravures, dédiées par les artistes du dix-huitième siècle aux Montullé d'autrefois, attestent que les goûts éclairés, élevés, font depuis longtemps partie du patrimoine, dans cette spirituelle famille. Le baron n'avait rien perdu de cet héritage intellectuel, de cette vivacité prodigue, riante, poétique, qui faisait autrefois le charme de l'esprit français, des salons distingués.

Les petits vers faciles, les billets drôlement troussés, les gais récits, les anecdotes et les souvenirs ont abondé sous la plume et sur les lèvres de ce charmant vieillard, qui avait tout vu, tout retenu, qui, souriant philosophe, a, le long de la vie, en dépit des frimas et des luttes, butiné le miel et moissonné les fleurs.

Un jour le baron de Montullé composa notamment de jolies scènes en vers qui formaient charade. Le mot était annivej^sah^e ; et la pièce fut jouée chez l'auteur pour la fête de ma grand'mère L'acte à succès fut le premier, qui était emprunté

— iH — avec une très divertissante bonne humeur au conte de Peau d'âne. On y voyait le prince Belamour qui arrivait à Chatou la couronne en tête, pour goûter à la ferme de sa nourrice; il était accompagné d'une gouvernante revêche, dame Barbara, qu'il scandalisait très fort. Au dénouement. Peau d'âne, servante de la ferme, se transformait soudain, conformément à la tradition, en belle princesse étincelante de diamants :

— Prince! je suis princesse!

Le prince épousait aussitôt; et Barbara éplorée adressait au public cet appel final :

J'ai perdu mon élève et me voilà sans place. O mères de garçons, je vous supplie en grâce D'avoir recours à moi : je saurai, par état, Conduire vos enfants au baccalauréat!

Le jeune premier, le prince Belamour, on le retrouverait aujourd'hui sous la simarre et l'hermine, à la Cour de Cassation, et l'une des jeunes premières est aujourd'hui grand'mère, elle se nomme Mme l'amirale Bourgois.

Or, parmi ceux qui applaudissaient à la représentation se trouvait, dans le salon du baron de Montullé, un prélat, l'évêque de Nancy, Mgr Menjaud. Il était aumônier de Napoléon III; il parla de Peau d'Ane au Palais. L'empereur fit demander au baron de Montullé communication de son manuscrit, et la charade entière fut jouée aux Tuileries, non pas dans les grands appartements, mais dans ceux du premier chambellan. Les acteurs avaient changé , et le rôle de Peau

d'Ane était tenu cette fois par Mlle Eugénie Tascher de la Pagerie. Elle avait vingt ans; elle était fort belle et quand tomba son humble bure laissant apparaître une éclatante toilette constellée l'enthousiasme fut très vif. Les applaudissements étouffèrent le fameux hémistiche.

— Prince ! je suis princesse !

Peu de temps après, Mlle Eugénie Tascher écrivait au baron de Montullé :

« L'hémistiche m'a porté bonheur! Vous avez été bon prophète en le plaçant sur mes lèvres ! Peau d'Ane devient princesse... et pour de bon, cette fois! Merci du gracieux pronostic; il se réalise. J'ai la couronne fermée avec le meilleur des maris! »

En effet, l'ombre d'une vraie couronne descendait sur la tête de la jeune française. L'un des spectacteurs de la comédie jouée aux Tuileries, hôte passager du Palais à cette époque , avait admiré sa grâce et sa beauté dans le rôle de Peau d'Ane transformée; il s'était renseigné sur Mlle Tascher, il avait étudié son caractère...., puis demandé sa main. Or, ce spectateur, le prince Maximilien, appartenait à une famille dont les Etats ont été médiatisés, mais qui fut souveraine et qui a conservé en Autriche une situation de premier ordre, la maison de Thurn iind Taxis^ que nous appelons en français : Tou7' et Taxis.

Race qui confine de bien près à la souveraineté; car la jeune française trouvait au palais de Ratisbonne, comme aînée de sa nouvelle famille, la

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princesse Hélène de Tour et Taxis, et cette princesse Hélène avait pour frères les princes de Bavière; pour sœurs l'impératrice d'Autriche, la reine de Naples, la duchesse d'Alençon, la comtesse de Trani; pour belles-sœurs une infante du Portugal et une fille de la princesse Clémentine d'Orléans! On voit que la maison de Tour et Taxis mêle son sang à toutes les hautes dynasties!

Le marquis de Maillé

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