LE MARQUIS DE MAILLÉ
C'était au château de Jalesnes, voisin de Saumur, qu'habitait alors la branche aînée de la famille de Maillé, celle qui porte le titre de marquis, tandis que la seconde est ducale. Cette magnifique demeure comportait, en dehors de ses salons et de ses galeries, une vaste salle de spectacle, isolée, munie de tous les accessoires utiles, et pouvant réunir à la fois cinq ou six cents spectateurs.
Jalesnes était alors le rendez-vous de tout un brillant voisinage qu'y attirait une hospitalité grandiose, prodigue. Les traditions pieuses et charitables laissées dans la lignée par la Bienheureuse Jeanne de Maillé, la « Sainte Ermitière de l'Ouest )), s'y perpétuaient largement : témoins la belle chapelle seigneuriale si richement décorée, et le riant hôpital créé, entretenu dans le village voisin par les hôtes du château; mais les plaisirs avaient leur temps, et l'écho des fêtes de Jalesnes se prolonge encore en Anjou, après les années et les deuils qui ont emporté ces gaïtés anciennes.
Aucun des hôtes n'a oublié cette afïluence de
toute une population qu'accueillaient dans la cour d'honneur la sonnerie des trompes et l'éclat des torches; l'arrivée des pompiers avec leurs pompes illuminées et enguirlandées; le scintillement des diamants sous les lustres du théâtre; le concours joyeux des villageois endimanchés, dont les stalles s'étageaient en amphithéâtre derrière les châtelaines; la pluie de fleurs tombant sur la scène à la lin des actes; les intermèdes du brillant orchestre: et le souper final, offert à tous, grands et petits, avec une princière magnificence.
Mais parmi ces représentations variées, il en fut une plus éclatante, plus singulière surtout.
Un jour le marquis de Maillé, père du marquis actuel, réunit sa troupe théâtrale, qui se recrutait dans sa famille et dans les châteaux du voisinage : y figuraient notamment le comte et la comtesse de Ghanchevrier, le comte et la comtesse de Merlemont, le comte de Sesmaisons, le comte et la comtesse de Pronleroy.
— Mesdames, messieurs, dit l'amphitrion, c'est à l'occasion de ma fête, la saint Charles, que vous voulez bien jouer la prochaine pièce : je vous demande donc, cette fois, d'intervenir dans la recherche dont vous vous occupez. Or, j'ai souvenir d'un drame qui fut joué dans ma petite enfance, qui eut alors un grand retentissement politique, et dont l'impression m'est demeurée très vive : Edouard en Ecosse : je vous serais obligé de fixer sur elle votre choix!
Je vois encore, à cette déclaration, la mine et l'émoi des artistes. Un drame sur un théâtre de
société! Un drame politique! Un drame en trois actes! Un drame à grand spectacle, avec festin, soldats, seigneurs de différentes importances!
On risqua de timides objections; mais le bon marquis insista avec une si courtoise ténacité qu'il fallut subir la lecture. On fit venir le livret d'^Edouai^d en Ecosse.
Ce fut alors une bien autre explosion !
Edouard en Ecosse^ un aïeul vénérable des Jacobites de Coppée, est une composition en prose qui date de l'an X de la République une et indivisible, et qui a pour père un académicien d'alors, Alexandre Duval. Le prétendant proscrit, ses amis, ses ennemis et les belles dames auxquelles il vient demander un morceau de pain, parlent une langue noble, mais apprêtée, qui fait sourire au premier abord notre génération. L'amour et le dévouement s'enveloppent de formes solennelles et surannées . Il est perpétuellement question de « sensibilité vertueuse, « d'humanité qui console, de charmes vainqueurs, « et d'attraits qui sourient au malheur ! »
Il y eut positivement révolte au foyer : les hommes protestèrent qu'ils ne pourraient garder leur sérieux : les dames ne haïssaient pas personnellement qu'au théâtre on leur parlât sur ce ton éminemment respectueux, mais elles craignaient l'effet de cette phraséologie ampoulée sur un public difficile et malin.
Il fallut que le marquis intervînt de nouveau et attendrît les récalcitrants en peignant avec émotion les vieux enthousiasmes qu'avait suscités sous
le Consulat ce tableau d'une tentative de restauration monarchique.
Il est certain qu'en 1801 la représentation d"* Edouard en Ecosse au Théâtre-Français inquiéta le premier consul.
Fouché avait exigé des acteurs la suppression des scènes et des mots qui eussent pu provoquer dans la salle une manifestation en faveur des Bourbons détrônés. On sait les rigueurs de la censure théâtrale à cette époque : elle s'attaquait à Racine même, et, par ordre, le Théâtre-Français ne jouait Athalie qu'en tronquant et en mutilant le chef-d'œuvre, afin d'éloigner toute comparaison, tout rapport entre la restauration de la race de David à Jérusalem et la restauration de la légitimité en France. Mais, malgré toutes les précautions, toutes les mutilations, Edouard en Ecosse fut acclamé par les loges royalistes; le duc de Ghoiseul et d'autres émigrés récemment rentrés dans Paris saisirent et applaudirent tous les rapprochements auxquels donnait lieu la tentative énergique du prétendant Edouard Stuart. Le premier consul était présent, il ne sut pas dissimuler sa colère; la pièce fut interdite, et son auteur, Alexandre Duval, qui, paraît-il, avait péché par inconscience, jugea prudent de fuir en Russie la colère de Bonaparte, en apprenant que son œuvre avait, à son insu, pris une portée politique.
C'est la résurrection de ces vieux souvenirs oubliés que demandait à ses amis le marquis de Maillé : les amis cédèrent, bien que la tâche leur semblât très ardue.
Mais deux nouvelles difficultés surgirent :
— D'abord, le sous-préfet! Nous oublions le sous-préfet ! — c'était sous le septennat. — Le souspréfet sera gêné par les allusions politiques : c'est un ami : nous ne pouvons pas ne pas l'inviter : il a joué parfois sur notre théâtre : nous le compromettons, avec Edouard en Ecosse!
— Ensuite qui prendra le rôle du prétendant? Ce n'est pas moi, — ni moi, — ni moi !
Solution assez piquante. Le sous-prefet imprudent, — c'était moi-même, — digéra sans sourciller les périodes légitimistes et les appels à la résurrection monarchique formulés par le prétendant : et même, pour tout dire, il fit plus... il joua, en personne, le rôle d'Edouard !
Il y a prescription : voilà pourquoi j'avoue sans scrupule ce crime effrontément commis par un fonctionnaire devant six ou sept cents de ses administrés.
Eh bien! telle est la puissance des grands sentiments, de ce qui est élevé, de ce qui est juste, qu'en dépit de sa forme mièvre, de ses expressions surannées, et de l'inexpérience avouée de ses mondains interprètes, le vieux drame d'Alexandre Duval impressionna tous les invités du marquis de Maillé. Quand le prétendant parut en haillons, dans le vieux castel écossais, quand il jeta son nom à la face de ceux qui, sans le connaître, buvaient à sa défaite, quand son courage entraîna à sa suite les ennemis de la veille on oublia son style archaïque, et les abus « de la sensibilité de son cœur, » les acteurs purent lire l'émotion dans
tous les yeux : châtelains et villageois se sentirent un moment tous fervents Jacobites ! Après quoi chacun fut très marri d'apprendre qu'Edouard vaincu reprenait sans espoir la route de l'exil.
Ce qui complète le souvenir de cette représentation, c'est que, peu après, les mêmes lieux précisément, le même château de Jalesmes reçut la visite d'un prétendant pour de bon, qui a, comme Charles-Edouard, tenté la conquête armée d'une couronne, don Carlos de Bourbon. Il y reçut les honneurs souverains. Les raffinements du plus respectueux, du plus délicat hommage, se multiplièrent sous ses pas. Jalesnes ouvrit ses portes à des somptuosités vraiment royales.
Ce fut là comme le bouquet final du feu d'artifices : la noble demeure a perdu depuis ses hôtes héréditaires.
Mais lorsque se répètent en Anjou les anciens souvenirs de Jalesnes, celui du grand drame, si audacieusement abordé par des amateurs, est un des plus brillants et des plus spéciaux. Les opérettes et les gaîtés du répertoire en effet se sont retrouvées, se retrouveront sur d'autres théâtres de Société : je doute qu^Edouard en Ecosse affronte jamais la rampe d'une scène privée.
Madame J. Meignan
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MADAME MEIGNAN
Madame Meignan, mêlée avec ardeur à tous les efforts du bien, a gravé profondément son nom dans la reconnaissante affection de ceux qui souffrent, dans les annales de toutes les œuvres charitables.
Sa bourse et son cœur se sont ouverts sans cesse, largement et sans compter. Tous ceux qui l'ont connue, ce qui veut dire tous ceux qui l'ont aimée, n'oublieront jamais la rare élévation de son caractère; les délicatesses de son cœur; sa piété vraie et raisonnée; sa participation personnelle, laborieuse, au soulagement, à la consolation de toutes les misères physiques et morales; les principes si sûrs et si droits qui régissaient son intérieur, qui ont éclairée sa vie, et qui l'ont guidée sans défaillance dans la direction d'une famille héritière de ses vertus; la fidélité de ses affections généreuses; enfin son intelligence si claire, nourrie avec choix des aliments les plus substantiels et les plus solides.
Exemple des siens, de sa maison, si chrétiennement réglée, de sa paroisse à Paris et à la campagne.
Mme Meignan a fini comme elle avait vécu. La nuit de Noël, sur son lit de mort, au milieu de sa famille en larmes, elle reçut la dernière visite de Notre-Seigneur avec une piété profonde, que la faiblesse et la maladie n'avaient point abattue. Depuis lors, elle ne sentait plus ses souffrances : elle a expiré après une douce agonie.
Cette femme de bien, aimait l'intelligence et le beau; elle se passionnait pour tout ce qui est noble et grand; elle aimait surtout Dieu, l'Eglise et les pauvres : sa sainte mémoire laissera une trace longue et bénie.
Elle visitait de préférence les quartiers misérables, celui de la Glacière notamment. Il lui arrivait d'assister, entre autres nécessiteuses, des femmes en couches.
Après avoir lavé, enveloppé le nouveau-né :
— Ne le faites vous pas baptiser?
— Non, nous sommes si pauvres... je n'ai ni parrain ni marraine.
— Je serai la marraine : je l'emporte à la paroisse. A l'église, un vicaire : pas de bedeau; c'est presque la campagne : pas un homme pour être parrain.
La brillante marraine s'approche de son cocher :
— Voulez-vous, mon ami, aider à une bonne œuvre? Vous serez mon compère.
— Volontiers, madame; mais qui tiendra les chevaux, pendant la cérémonie?
— Ne resteraient-ils pas sages?
— Je suis sûr que non, madame... Ah ! si seulement on avait un enfant, une femme à mettre devant eux : ils ne bougeraient pas...
Et le brave garçon appelle un gamin, le prépose, moyennant finance, à son attelage, descend de son siège, court répondre, devant Dieu, de la petite âme abandonnée, puis revient prendre correctement ses rênes, dans le meilleur style, tout heureux d'avoir participé au bien... Et quand la dame de charité revient à la Glacière, le cocherparrain trouve sournoisement moyen d'ajouter aux aumônes de sa maîtresse, quelques sous pour son filleul, pour ses filleuls improvisés.
Mme Meignan a laissé deux fils et une fille. L'un des fils, Victor ,est le voyageur et l'écrivain qu'ont apprécié les gens de goût.
Dans Pauvre Islande, il a dévoilé les sublimes horreurs de contrées habitées qui ne sont pas fort loin de nous et qui ressemblent à un enfer. L'Islande, que V. Meignan a parcourue, après avoir intrépidement exploré le monde entier, est une contrée peu connue. On a dépeint sa mer inhospitalière, ses pêches dangereuses, ses aspects extérieurs; et même quelques touristes ont visité sa capitale, ses geisers ou jets d'eau chaude. Mais, cette fois, l'explorateur se jette en plein cœur du pays, quittant les routes frayées, battant la région dans tous les sens et rapportant des impressions neuves : sur ce sol déchiré, grondant, miné par les feux souterrains et par les grandes vagues de l'océan ; sur ces aspects désolés à la morne poésie ; sur ces habitants clairsemés et misérables, chantant sous leurs taupinières les ballades des aïeux. L'auteur a vu ra?'bre, car, en Islande, il y a un arbre; il a traversé les rivières à gué, affronté la
fatigue et le pain de lichen et toutes les rudesses de l'île maudite, que ses enfants aiment avec une passion profonde et qui laisse dans l'esprit un souvenir bizarre, tourmenté, dont l'horreur exerce une sorte d'attrait. Tout cela est dit si simplement que le lecteur s'identifie peu à peu avec l'auteur; qu'il éprouve les mêmes sentiments; que l'auteur disparaît discrètement; et que cette éclipse de bon goût laisse ceux qui le suivent seuls à leurs réflexions vis-à-vis d'un spectacle qui leur est présenté avec intensité; spectacle de désolation sauvage et tourmentée, qui inquiète par sa rudesse, qui retient par son étrangeté.
V. Meignan a raconté ailleurs l'Asie septentrionale, et les Antilles ensoleillées, et l'Egypte au Nil bleu. Cette fois, il s'interdisait la magie des séductions colorées; mais son style n'a rien perdu de sa grâce aisée. C'est la grande qualité de cet écrivain que de faire vivre le paysage, que de laisser parler les choses elles-mêmes, au lieu de se constituer en cicérone indiscret et hâbleur, comme le font trop souvent les voyageurs-auteurs. Ils posent eux-mêmes pour la galerie; celui-ci se cache derrière sestableaux. C'est d'un artiste plus consommé.
La duchesse de Galliéra
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