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LA DUCHESSE DE GALLIERA

Le cadre est vraiment merveilleux. Quand vous avez traversé la grande cour d'honneur à la monumentale ordonnance, et tout à fait distincte des cours de service, vous gravissez un escalier grandiose aux degrés faciles, au développement majestueux, orné de vases proportionnés et d'une toile magistrale, la Sainte-Cène.

Une partie des pièces, la bibliothèque notamment, donnent sur la cour; les autres, les plus belles, sur l'admirable parc qui s'étend jusqu'à la rue de Babylone.

Dans ces salons : des merveilles artistiques, des tableaux savamment éclairés, un musée choisi, où tous les grands pinceaux sont représentés par une ou deux œuvres maîtresses. Le catalogue en serait long : il faut passer sans s'attarder devant ces vierges, ces saints, ces portraits, ces compositions célèbres qu'pnt signées les noms illustres de l'art; même devant les Murillo, les Guido Reni et cet admirable Rubens où le peintre a résumé toute sa puissance, pour immortaliser les traits de sa propre famille.

Pas de bibelots, pas d'objets inutiles dans ces grandes pièces tendues de soie, ou de tapisseries antiques : on ne voit pas sur les tables ces mille riens du jour; mais chaque meuble, chaque table, chaque pendule, chaque vase de chemxinée, chaque pièce de l'argenterie est une œuvre d'art, complète, achevée, merveilleuse en son genre.

Des réflecteurs éclairent les détails artistiques, avec sobriété, avec discrétion, avec cette justesse exquise qui caractérise la grande maison d'autrefois. Tout est large, largement compris, vestibules, escaliers, portes, jardins, perrons, cour d'honneur, cours d'écurie, sans que l'on sente nulle part l'artifice, l'effort, l'habileté. Tout ce luxe, tout ce grandiose est naturel, il est chez soi, il ne détonne d'aucune part.

Les habitudes sont comme le local, leur harmonie large n'a rien qui crie, qui appelle l'attention. A table, comme ailleurs, l'ensemble est paisible, concordant, magnifique, sans viser aux effets. Rien ne vous arrête, parce que tout est uniment et proportionnellement mesuré dans une concorde splendide.

La maîtresse de la maison professe un culte pour les lettres, un goût déclaré pour les choses de l'intelligence, pour les solides lectures, une affection privilégiée pour ceux de ses amis qui tiennent une plume.

Son jugement est spirituel et juste; sa mémoire riche et meublée a conservé les événements et les personnages de l'histoire contemporaine et des cours européennes, avec une sûreté toute aisée;

dans son charme simple et naturel, la grâce enjouée forme, avec la dignité discrète, le plus naturel et le plus heureux mélange.

Combien de fois l'ai-je entendue discutant sur telle phrase, tel jugement, tel fait relevé dans un article; louant, sans formule exagérée, critiquant avec une liberté gracieuse et bien en face, n'abdiquant jamais ses idées personnelles en religion, en politique, en littérature, mais acceptant celles d'autrui, écoutant, répondant, avec un ton d'enjouement, sans pédanterie, sans ennui, sans banalité, en femme qui pense, qui sait, mais qui ne tranche jamais. Et tout cela, indifféremment en français, en italien, en anglais, en allemend, selon les cas et les personnes, sans affectation comme sans embarras, parlant toutes ces langues avec aisance, sans accent, sans effort, avec le naturel et la distinction qui séduisent.

Le jour même où commença la crise terrible qui, après quelque arrêt, l'a conduite si rapidement à la tombe, déjà souffrante, fatiguée, buvant des potions, elle s'était entretenue, dans la matinée, d'un ouvrage récemment paru, me poussant, m'obligeant avec netteté à préciser mes appréciations. Cet ouvrage était celui du marquis de Castellane, les Hommes d'Etat du siècle. Elle ne l'avait pas encore lu; mais il y est question de M. Thiers, et elle voulait savoir ce qui en était dit. Je la ménageais, sachant son affection pour M. Thiers; mais elle ne se méprenait pas, voyait les réticenses, et, entraînée par son sujet, se mettait elle-même à apprécier son vieil ami, précisément

dans le sens et dans les termes que j'avais voulu épargner à ses oreilles.

Une heure après, le livre était déposé chez elle; elle l'ouvrait avant de s'aliter... pour mourir après quelques jours; curieuse de l'histoire, curieuse de l'esprit, jusqu'à sa fin.

Elle même écrivait, avec une originalité naturelle et un charme facile : ses lettres en font foi : ses amis les plus chers, ceux-là seulement, ont pu même lire un petit volume plein de pensées élevées, qu'elle cachait modestement et qu'elle écrivit à l'occasion de la mort de son fils aîné, André. Ce serait, je le sais, manquer à sa mémoire qu'insister sur cet ouvrage intime; ennemie de la louange, elle n'a légué à personne le droit de faire connaître ces pages délicates où son cœur parle si haut. Elle pensait, comme elle parlait, comme elle écrivait, avec distinction et spontanéité.

Elle aimait toutes les manifestaiions de l'esprit. Aussi son salon fut-il un de ces rares sanctuaires où la conversation meuble et profite, où les premiers rôles abondent et trouvent un auditoire digne de les goûter.

Sans remonter à M. Thiers, à M. Mignet, et à leur temps, la phalange littéraire de l'hôtel Galliéra serait fort longue à dénombrer; non pas que la duchesse fit profession systématique de littérature, et recherchât en aucune manière la renommée d'une Clémence Isaure ou d'une marquise de Rambouillet. Aucun dessein préconçu, aucune intention de catégorie et de limitation, dans ses invitations, le plus souvent restreintes. Mais elle

obéissait à un instinct élevé, aux traditions de son père le marquis de Brignole, à son penchant personnel, en mêlant les écrivains avec ses amis de grande condition, tout naturellement, sans calcul et sans système.

On a vu bien rarement chez elle une réunion littéraire ex jprofesso^ une réunion avec table d'orateur, verre d'eau, rangées parallèles de chaises. Je n'en pourrais citer qu'une seule; et encore si la maîtresse de la maison avait déployé cet appareil, ce n'était ni pour son plaisir ni pour celui des autres . C'était pour l'agrément d'un poète, M. du Clézieux, qui est l'homme le plus digne et le plus méritant du monde, mais que l'aréopage convoqué trouva peut-être un peu prolixe. Après une heure de vers continus, auxquels je suis bien loin de refuser justice, un académicien qui se couche de bonne heure fila à l'anglaise; un autre, qui est Duc, se recueillit si profondément que son chapeau soudain lui échappa des mains et que le bruit de la chute réveilla tout le monde. Au bruit du chapeau, la duchesse ouvrit les yeux et pensa poliment que c'était le moment convenable pour les encouragements. Ces encouragements au lecteur-auteur eurent pour effet de procurer incontinent l'apparition d'un second tome que le poète nous détailla sans miséricorde. Pareille séance ne se renouvela jamais.

Les manifestations littéraires étaient d'ordinaire beaucoup plus simples. Parfois on entendait M. de Bornier réciter avec son accent si vibrant, si convaincu, quelques strophes éloquentes; par-

fois on lisait une page inédite; deux ou trois artistes du Théâtre-Français ont été appelés pour dialoguer quelques scènes de leur répertoire. Mais, le plus souvent, on se contentait de causer, de discuter, sans prétention, au vol des idées, selon la circonstance du jour, sur un livre, sur un article de revue ou de journal, sur un discours académique ou politique, avec une liberté, une hardiesse de bon ton, si franche qu'elle eût pu surprendre un nouveau venu.

Ce groupe intelligent et fidèle, qui se réunissait le lundi soir, à table, ou dans les beaux salons de la rue de Varenne, comptait, en première ligne, M. Xavier Marmier, ce discret charmeur qui conte finement, comme il écrit, et dont la grâce délicate gaze, avec tant de charme, les anecdotes les plus périlleuses. L'exquise bonhomie du ton, l'indulgente et spirituelle bonté de ce vieillard doux et modeste, qui fut, je crois, le plus intime ami de Mme de Galliéra, donnaient une singulière saveur à ses pittoresques récits de voyages, à ses jolis petits tableaux mondains, si colorés dans leur simplicité, à ses réflexions justes, et à ses inépuisables souvenirs.

La duchesse avait connu dans le salon de son père le marquis de Brignole, ambassadeur de Sardaigne à Paris, Champollion-Figeac, l'aîné des deux célèbres égyptologues : elle attira plus tard chez elle son fils, M. Aimé Champollion-Figeac, écrivain distingué lui aussi ; elle avait apprécié dans le père et retrouvait dans le fils, des causeurs faciles, enjoués, intéressants, exempts de pédan-

terie, étrangers à toute idée de morgue ou d'ennui scientifique que pourrait attacher à leur illustre nom, la légèreté des ignorants.

Le duc de Broglie, le comte Paul de Ségur, et le duc d'Audiffret-Pasquier représentaient plus spécialement l'élément politique, dans la conversation générale. Ils apportaient les nouvelles parlementaires, échangeaient leurs appréciations, leurs prévisions, leurs jugements toujours élevés sur les hommes et les événements. La maîtresse de la maison aimait ces échanges nourris et sérieux de vues raisonnées sur les problèmes du jour, entre hommes d'Etat, écrivains et penseurs. Le duc de Broglie, dans sa pose favorite, debout devant la cheminée, parlait longuement, avec cette netteté caractéristique de l'idée et de l'expression qui attachent à sa parole même ses adversaires. M. de Ségur, cet aveugle si clairvoyant et si renseigné, ripostait ou confirmait, avec une mémoire surprenante des faits, des dates, avec la notion éminemment pratique des hommes, des valeurs, des causes et des conséquences.

M. Lamy, le jeune et brillant écrivain dont le passage a laissé de durables souvenirs au parlement, était fort aimé, depuis son enfance, par Mme la duchesse de Galliéra et l'un des plus exacts parmi ses lundistes accoutumés. L'attention était souvent attirée sur ses études élégantes qui traitent de sujets militaires et politiques. On a autrefois beaucoup appelé M. Lamy un républicain-catholique. Je lui écrivis même un soir en sortant de l'hôtel Galliéra :

On dit que vous croyez aux choses que je nie, Au Bien par le suffrage et par la liberté, A la vertu du nombre, aux droits de son génie, Aux peuples conservant pour eux la royauté ?

Moi, j'ai d'autres amours : aux Rois je rends hommage; Je crois que la famille est le type divin ; Qu'elle doit au forum répéter son image ; Qu'un chef doit présider, dans le public destin,

Mais il est un amour qui rassemble nos âmes ; Il est un cher drapeau que nous servons tous deux ; Et la main dans la main, brûlant des mêmes flammes, Nous espérons ensemble, en regardant les cieux.

Sur le terrain de Dieu luttons comme des frères. Et Dieu, qui nous unit pour le combat sacré, Saura bien quelque jour, entre nos cœurs sincères, Cimenter un accord par son nom préparé !

Républicain-catholique ! le premier de ces deux mots a-t-il traduit, ou au moins traduit-il actuellemem la vérité, en ce qui concerne M. Lamy ? J'en doute fort. Mais ce qui est assuré, c'est le talent de l'écrivain, la souplesse merveilleuse de sa plume et la sûreté de son goût littéraire.

Parmi les hôtes encore : l'historien remarqué de la fâcheuse diplomatie impériale, M. Rothan ; et le peintre attitré des princesses d'autrefois, j'allais dire leur amoureux, tant il leur prête de charme et d'attrait, le baron de Saint-Amand; et le savant explorateur des époques préhistoriques, le marquis de Nadaillac; et des savants comme le docteur Worms ; et des professeurs de l'Université comme M. Pigeonneau et M. Marcou; et M. de Bornier, l'auteur de la Fille de Roland; et le

comte Lavedan, directeur du Correspondant ; et l'intrépide voyageur autour du monde, qui a charmé par ses récits vivants les lecteurs de notre génération, l'ancien ambassadeur d'Autriche, baron de Hûbner; et d'autres écrivains de race, comme le comte d'Antioche; ou comme le marquis de Gabriac, qui, avec sa compétence d'ancien ambassadeur à Rome, a si largement traité la question du Concordat.

Il est un hôte de ce salon, qui a disparu, mais dont la mémoire n'est pas oubliée dans la haute Société parisienne, le père de la duchesse, le marquis de Brigno e.

Notre génération n'a connu que la vieillesse aimable et souriante de ce patricien génois, que les derniers rayons de cette vie si pure et si brillamment remplie.

Le marquis de Brignole était petit-fils de l'un des derniers doges de Gènes. Il avait vingt ans quand la Ligurie fut annexée à la France, vingt-sept ans quand Napoléon lui confia la préfecture de Savone. Là, le jeune préfet eut à la fois le malheur d'avoir à servir la colère de son maître contre Pie VII prisonnier, et le bonheur de mériter, durant cette tâche amère la tendre affection de l'auguste captif, qui l'a désigné à l'estime des générations catholiques, en se plaisant à le nommer : Mon bon geôlier : il mio buon carceriere!

Le préfet devient diplomate : au Congrès de Vienne, ambassadeur de Gênes, un moment libérée, il tente inutilement de sauvegarder l'indépendance de la Ligurie; ambassadeur de Victor

Emmanuel I^r à la cour de Toscane, il négocie le mariage du prince de Carignan, puis il est envoyé à la cour de Madrid; ambassadeur extraordinaire il représente Charles-Félix au couronnement du czar Nicolas, et Charles-Albert à la cour de France, puis le voici au couronnement de la reine Victoria, enfin à la cour de Vienne.

Plus encore que par ces hautes charges, le marquis de Brignole s'illustra par son renoncement volontaire aux honneurs de la diplomatie, aux honneurs du Sénat, le jour où le gouvernement italien viola les droits du Saint-Siège. C'est pour le même motif et avec la même généreuse spontanéité, que déposa son épée un auguste officier des régiments sardes, le plus brillant lieutenant de Nice-Cavalerie, S. A. R. le duc de Chartres.

Le marquis de Brignole dort aujourd'hui sur la côte ligurienne, bercé par la prière des capucins de Voltri; mais Rome, Gênes, Paris ne l'ont pas oublié; Rome, où ses écrits et ses aumônes ont mérité un bref spécial de Pie IX; Gênes, dont il fut le syndic-maire et le bienfaiteur, où il se fit en 1826 l'héroïque infirmier des cholériques, où il a fondé le séminaire Brignole-Négrone pour les missions étrangères : Paris enfin, qui a longuement aimé et vénéré les vertus du chrétien, l'aménité sereine du patricien, la science de l'érudit, la grâce du lettré, Paris qui l'a créé président de son Institut historique, qui l'a vu bienveillant et modeste, avec les grands et avec les petits, qu'il a édifié par la pratique d'une religion humble et fervente.

Parmi ceux qui fréquentent le salon de la rue de Varennes, les anciens s'entretiennent encore de ces souvenirs, que les jeunes recueillent avidement, et qui s'ajoutent aux vieilles gloires du noble foyer.

Ce lieu est un de ceux où l'on sait causer et écouter.

Mais les choses de l'intelligence n'ont pas seules occupé la duchesse. L'intelligence, c'était le moindre lot dans cette nature si riche, si heureuse. Le cœur, voilà son domaine et sa part.

Ce n'est pas que les formes, chez Mme la duchesse de Galliéra fussent spécialement avenantes, et qu'elle semblât se jeter sans réserve dans les affections nouvelles, comme l'exige la banalité de certains salons très démonstratifs. Elle aimait d'autre manière; elle marquait aux gens sa bonté, non pas en la leur disant, mais en la leur prouvant. Elle leur montrait, en les attirant chez elle, le plaisir de les recevoir; elle aimait à les servir, elle les prônait, elle les défendait, mais sans multiplier à leur égard les phrases courantes et les locutions chaleureuses.

Il y avait dans son abord, dans ses façons, dans son commerce, une dignité d'autant plus vraie qu'elle était fort simple, fort juste, fort équivalente à la situation.

Son large cœur, ne se manifestait ni par des éclats, ni par des saillies aventurées, ni par des protestations surchauffées. Toutes ses facultés nobles composaient un ensemble fondu, sans heurts, sans fausses apparences.

La duchesse de Galliéra a connu de profondes

tristesses, celles qui s'échelonnent au cours d'une longue vie. Les ingratitudes, les abus, les exploitations, les deuils du foyer, les épreuves qui n'épargnent personne, ont déchiré son cœur si digne et si fier, son cœur d'autant plus dévoué, qu'il n'émiettait pas ses affections en bribes perdues; mais elle a toujours ignoré la plainte, le reproche, l'amertume, le drame, les à-coups des natures qui s'abandonnent.

Elle donnait royalement mais simplement : Un jour, je cherchais des yeux, chez elle, le grand portrait équestre d'un comte de Brignole, selon moi de beaucoup le plus magnifique chef-d'œuvre de Van Dyck. J'avais admiré à Gênes, cette toile, je comptais retrouver ici ce beau seigneur au pourpoint de velours, aux traits charmants, à la moustache fine, dont la monture blanche aux longs crins ondes se présente hardiment de face, tandis que le cavalier vous salue noblement de la main droite, avec son chapeau à plumes. Non, je ne trouvai pas ce séduisant Brignole du xvi^ siècle dont toutes les dames raff'olent rétrospectivement.

— Pourquoi ne le voit-on pas?

— Mais parce qu'un beau jour il est descendu de son beau cheval et que, de joli cavalier, il est devenu jésuite très savant!

— Tant mieux pour le salut du modèle : mais le portrait? C'est du portrait qu'il s'agit, du portrait peint par Van Dyck.

— Ah! le portrait! Eh bien! il a fait comme le modèle, il a changé de maître. Il n'appartient plus à la duchesse.

— Vendu?

— Non, donné à la ville de Gênes.

— En pur don?

— Oui, un petit cadeau. Et même avec le joyau, elle a donné l'écrin.

— Comment l'écrin?

— Le Palais Ronge, qui contenait ce Van Dyck, et bien d'autres.

— Quoi, son propre palais?

— Vous savez, on se lasse de tout; elle avait donné tant d'hôpitaux! c'était pour varier !

En effet, donner tel fut le propre de la maîtresse du logis.

Ses œuvres crient, les œuvres de son immense, de sa royale largesse, en France comme en Ligurie. Asiles pour les jeunes, refuges pour les vieux, maisons pour ceux qui souffrent, fondations artistiques, cette main généreuse a tout assuré, prodiguant sans compter les millions, et, mieux que les millions, les sollicitudes d'une charité raisonnée. Bienfaitrice réfléchie, elle accumule à Clamart, à Meudon et ailleurs, ses dons exceptionnels sur des entreprises déterminées, immenses, qui par leur magnificence, leur stabilité, leur coûteux caractère de permanence assise, défieront les ravages du temps; et, semblables aux grandes fondations hospitalières du passé, demeureront, de siècle en siècle, l'exemple et l'enseignement de la charité future.

Œuvres qui stupéfient par la magnificence, la recherche, le scrupule du solide et du beau, autant que par l'immensité ; œuvres aussi largement

pourvues de revenus assurés que largement établies dans le présent.

Cette sollicitude pour le pauvre a enfanté des prodigalités que l'on oserait presque accuser, si l'on ne savait le mobile élevé, sage, grand, qui a guidé la donatrice! Elle a voulu non seulement assurer à quelques-uns le secours matériel, mais donner à l'avenir l'exemple durable, assis, fécond, de la charité perpétuée, concourant pour le soulagement de l'humanité, avec les charités passagères, émiettées, emportées par le vent.

Dans ce granit et dans ce cuivre, il y a une idée, l'idée que nos pères ont eue souvent, l'idée du bien incrusté, de la charité en roc, de l'assistance inébranlable au milieu des flots qui passent, emportant nos maisons de carton, nos principes déracinés, nos régimes, notre politique, nos familles même, mais qui respectent comme une leçon pour l'avenir, la masse indestructible des œuvres fondées par la charité.

C'est une idée qui peut surprendre à notre époque de hâte, de besoins pressés, d'installations rapides, sommaires et d'à peu près. On conviendra tout au moins que c'est une idée de grande dame, répondant à la sérénité calme que suppose ce titre quand il est vrai, quand il s'appuie paisiblement sur hier, en envisageant paisiblement demain.

Celle-ci restera l'image gracieuse et simple de la vraie patricienne qui pense, qui sent, qui vibre, qui aime, qui veut le bien et qui le fait, dans l'harmonie égale et haute d'une âme bien équilibrée, qui est née en haut et qui est restée en haut!

Monsieur Jules Simon

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