‹ Mes amisChapitre 21 sur 42 · CUVILLIER-FLEURY · texte numérisé non relu

CUVILLIER-FLEURY

L'Académie française devait délibérer sur ma candidature au prix littéraire.

Le rapporteur était M . Cuvillier-Fleury. Je l'allai voir à Passy. Il m'accueillit de la meilleure grâce du monde.

— Ne plaidez pas. Votre livre est excellent, je me ferai son chaud défenseur.

— Oh! merci, Monsieur! Merci d'abord d'avoir eu la bonté de le lire...

— Comment le lire! Oh! non vraiment; je n'ai pas une minute pour cela.

— Cependant ne me disiez-vous pas tout à l'heure?...

— Que je vous garantis un prix, une tranche de prix? Parfaitement, Votre ouvrage le mérite... Ma femme est très contente... Depuis quatre jours il n'a pas quitté sa table de nuit. Il l'endort chaque soir; elle m'en dit grand bien !

La vicomtesse de Lamotte-Baracé

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La vicomtesse DE LAMOTTE-BARACÉ

La vicomtesse de Lamotte-Baracé habitait près de Baugé, sous le ciel hospitalier d'Anjou, une demeure seigneuriale, baignée par des eaux magnifiques, le château de la Graffinière. Ceux qui ont eu comme moi l'honneur de la fréquenter pourraient dire quelle procession ininterrompue de besogneux de toute sorte encombraient la grande avenue, et quel accueil recevaient les pauvres dans cette maison bénie où la charité se montra toujours large et souriante.

Mais l'œuvre de la châtelaine de la Graffinière, ajoutée à toutes les autres, est d'une nature spéciale ; elle a fait sourire parfois les incrédules, mais elle a rendu, dans le monde entier, de signalés services, pour l'honneur du culte catholique et la glorification extérieure de Dieu.

La vicomtesse, frappée dans ses affections par la perte prématurée d'un fils unique, avait consacré son existence, sa fortune, son intelligence, sa prodigieuse activité, à l'ornementation des fêtes

religieuses, dans tout l'univers, sous une forme charmante. Elle avait loué ou acheté, dans le voisinage de la Graffinière, une vaste maison, constituée, sous sa direction vigilante et immédiate, en un laborieux ouvroir, où de nombreuses couturières, entretenues à ses frais, venaient chaque jour travailler, souvent aidées par les plus aristocratiques bonnes volontés. On taillait et on cousait les étoffes de pourpre et d'azur, la soie, la satinette, ou le calicot ; on brodait des ornementations d'argent et d'or; on découpait des chiffres ou des emblèmes : bref, on confectionnait sans trêve des oriflammes et des bannières de toute couleur pouvant servir à la décoration des sanctuaires.

Quand une église pauvre, en France, à l'étranger, en Amérique, avait besoin d'ornementation spéciale pour une solennité importante : clôture de mission, réceptions épiscopales, fêtes exceptionnelles, la vicomtesse, qui dirigeait elle-même toute la vaste administration, répondait aux demandes avec la bonne grâce d'une charité empressée. Puis une provision convenable d'oriflammes riches et simples était emballée méthodiquement, en caisses spéciales et numérotées, qui ont fait bien des voyages, sur terre et sur mer.

Une comptabilité ordonnée, scrupuleuse, présidait à l'envoi. Les colis étaient expédiés en temps utile et soudain, des églises, des rues, des places, des villes entières se trouvaient, au loin, parées, transformées, pavoisées, pour l'occasion solennelle qui avait été indiquée. Les pays de toute langue ont bénéficié de ces envois ; car la bienfaitrice avait

coutume de dire : Je n'offre jamais mes bannières; je ne les refuse jamais.

Après la fête, les bannières rentraient dans leurs caisses et reprenaient, avec les bénédictions des obligés, le chemin de la Graffinière, pour y être réparées et rafraîchies, et pour suivre bientôt une nouvelle direction.

C'est par milliers d'objets que se compte aujourd'hui ce trésor sans cesse enrichi, auquel tant de pompes religieuses ont dû leur plus bel ornement. Et, si la reconnaissance n'est pas un vain mot, bien des prières s'élèveront dans tous les pays pour l'âme de cette décoratrice passionnée, qui consacrait aux splendeurs du culte une bonne part de son revenu.

On la sollicitait de toutes parts : les évêques, les prêtres, les fabriques, les cercles, les institutions, les missionnaires s'adressaient à la vicomtesse, de tous les points du globe : elle faisait face à tout, avec ordre et méthode, pressant les rentrées pour préparer de nouveaux départs, donnant à ses travailleurs l'exemple d'une activité dévorante quand les besoins se produisaient simultanément, et multipliant les prodiges du goût avec les largesses d'une inépuisable charité.

Cette forme ingénieuse et gracieuse de la piété, qui consiste à l'ornement extérieur des grandes fêtes chrétiennes, convenait de tout point à cette nièce de saint François de Sales, qui savait si bien unir, avec les sollicitudes d'un religieux ministère, le charme aimable et gai des relations sociales. Cette manifestation de sa foi simple et ardente

occupait sans cesse son esprit, ses doigts et ses employées, sans qu'elle mit en oubli aucun des devoirs qui résultent d'un voisinage nombreux, allant et riant, tel que celui d'Anjou. Sa maison était un centre recherché où s'exerçait soir et matin une hospitalité légendaire. Vive et pleine de cœur, elle causait de tout, avec esprit et bonté, prenait chaleureusement intérêt aux plaisirs et aux peines de ses amis, et n'imposait à personne le souci de ses bannières ambulantes, qui rendaient tant de services, sans qu'elle en fit jamais parade.

Un sourire, après cette louange.

La vicomtesse était persuadée qu'un domestique, pour être sûr, doit sortir d'une maison religieuse. Le principe n'est pas indiscutable; je ne sais si la dame a toujours eu à se louer des applications. Mais, je me souviens des résultats tout inattendus qu'amenait son choix, dans ces conditions exclusives.

La vicomtesse sort en voiture découverte, avec des visiteurs, et passe devant un château de la contrée :

— Ceci est la Lande Chasles, à la famille de l'Etoile.

— Fort belle habitation : qu'y a-t-il donc d'écrit sur la porte?

— C'est un verset de psaume : Nisi Dominus... « Si Dieu n'est le gardien, le gardien veille inutilement. »

— Ah ! c'est un verset !

— Mais oui..., vous ne lisez donc jamais vos vêpres? C'est dans le psaume... le psaume...

— ibi —

Le valet de pied, en ce moment se retourne giavement sur son siège et, se mêlant à la conversation, sans décroiser les bras.

— Psaume 126, Madame la vicomtesse!

ti

Les Champollion

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