LES CHAMPOLLION
Voici, mes chers enfants, ce que je tiens du père de votre mère et qui concerne ceux dont elle vous a transmis le sang.
En 1802, Napoléon prescrivit la réorganisation de l'instruction publique : des bourses furent créées dans tous les lycées et des commissions spéciales parcoururent les départements pour désigner les enfants qui bénéficieraient de cet avantage. A Grenoble, un enfant de douze ans se présenta devant les examinateurs. Non content de répondre avec une surprenante justesse aux questions du programme, de traduire à livre ouvert les différents auteurs de l'antiquité classique, il proposa modestement de lire et d'expliquer le texte hébreu de la Bible. L'attention de la commission se fixa sur ce précoce érudit, qui sollicitait comme une récompense la faveur de consacrer à l'alphabet syriaque et aux racines éthiopiennes ses heures de récréation : un décret admit comme élève du gouvernement, à la pension entière, Jean- François ChampoUion.
Le boursier de Grenoble fut au Ivcée un médio-
cre élève; il négligea sensiblement les leçons de ses professeurs : son pupitre se remplissait clandestinement de livres étrangers aux matières de renseignement classique : le copte et le chaldéen l'attiraient invinciblement. Un externe, plaisant ou complaisant, lui apporta un jour une grammaire arabe, et cette nouvelle étude devint une nouvelle passion.
A quinze ans, Champoliion était entouré déjà d'une singulière auréole : ses maîtres, éprouvant quelque embarras pour récompenser ses progrès en des voies inusitées, lui attribuèrent à la fin de Tannée scolaire un prix de mathématiques : hommage équitable sans doute, mais assurément bien indirect, car l'élève ainsi couronné n'apprit jamais qu'à grand'peine l'arithmétique élémentaire.
S'il ne calculait guère, il chantait allègrement, ce jeune traducteur d'Isaïe et des géographes arabes : les lycéens fredonnaient ses spirituels couplets sur le cuisinier du collège, et les salons représentaient ses parodies tragiques, où lui-même prit souvent un rôle. On est confondu vraiment devant une fécondité intellectuelle qui menait de front ces récréations bouffonnes avec les spéculations les plus ardues sur les langues comparées de l'Asie occidentale.
A seize ans, Champoliion présentait à l'Académie de Grenoble une carte de l'Egypte ancienne avec sa division par nômes; il fut élu membre de cette compagnie. Peu de jours après, il arrivait à Paris, nourrissant déjà le glorieux pressentiment de ses futurs triomphes. « C'est une palme si belle
à cueillir, écrivait-il en 1807; j'espère qu'elle m'est destinée ! »
Les années qui suivirent représentent l'héroïque et grandiose gestation de la grandiose découverte. La langue copte, l'arabe, le persan, le sanscrit, le zend, le pelhsi, le parsi, les recherches, les rapprochements, les comparaisons, absorbèrent sans trêve les jours et les nuits du jeune savant qui s'arrêtait, impatient et rêveur, devant le seuil muré de la mystérieuse Egypte, devant ce livre fermé, que les générations passées n'avaient pu lire, et dont il cherchait la clef perdue , avec une indomptable espérance.
Une sorte de divination lui révélait que, si les recherches de ses prédécesseurs avaient échoué, c'est qu'elles avaient accepté comme base une erreur fondamentale. Les égyptologues en effet admettaient comme indiscutable que l'écriture hiéroglyphique se composait de signes symboliques figurant des mots ou des phrases. Lui, s'avisa que chaque signe représente seulement un caractère alphabétique : ce fut le premier rayon de cette grande lumière.
Un instinct de génie appelait spécialement son regard et le travail de sa sagace intelligence sur une inscription lapidaire exhumée des sables de Rosette par les soldats de Bonaparte, puis abandonnée aux anglais par la capitulation d'Alexandrie, et tranportée par eux au British Muséum. Des dessins exacts, des gravures scrupuleuses reproduisaient, à Paris, cet objet mystérieux qui sollicitait l'étude et la curiosité de l'Europe savante.
Un texte en caractères égyptiens y figurait, suivi de sa traduction en langue grecque. Or la phrase grecque renfermait plusieurs fois un nom propre : Ptolémée. Dans la phrase hiéroglyphique, un même groupe de caractères se trouvait aussi plusieurs fois répété. Ce groupe figurait-il aussi le mot "Ptolémée? En ce cas, les caractères égyptiens correspondant aux diverses lettres P. T. O. L. M. E. se révélaient d'eux-mêmes ! Supposition de hardi pionnier, que mille comparaisons laborieuses et mille patients travaux pouvaient seuls confirmer et compléter!
Le chercheur logeait dans la rue Mazarine, chez Champollion-Figeac, son frère aîné, ou plutôt son père et son guide. Un soir, c'était en 1822, il rentra de la Bibliothèque de l'Institut plus tôt que de coutume, éperdu, transporté, et jetant sur la table une liasse de papiers, il s'écria : «Je tiens mon affaire : vois! » Puis, brisé par l'effort suprême, il tomba dans les bras de son bien aimé mentor. Quelques instants plus tard, étendu dans son lit, il retrouvait, pleine et triomphante, cette puissance quasi créatrice, qui a fait parler les morts, qui a rendu la vie aux ancêtres de l'humanité; il racontait au cher gardien de son chevet que la pierre de Rosette avait trahi son énigme, que la vieille Egypte allait soulever ses voiles, que sa langue déchiffrée allait enfin livrer au monde les secrets de son histoire : et tous deux, dépouillant le dossier du jeune frère, écrivirent avec émotion le premier exemplaire de l'alphabet égyptien !
L'Europe intelligente tressaillit tout entière en voyant s'ouvrir aux investigations de la science une arène jusque-là fermée, en apprenant que la parole était enfin rendue au Sphinx Egyptien, muet depuis vingt siècles. On s'arma de la clef merveilleuse, on déchiffra bien vite les papyrus et les pierres gravées; on interrogea passionnément ce témoin séculaire qui sortait, impartial, de sa tombe poudreuse pour confirmer ou démentir notre notion moderne du monde ancien! Et, en première ligne, les travaux de Champollion, — des Champollion, faut-il dire, car les œuvres des deux frères s'unissent et se confondent comme les filles jumelles d'une intelligence unique, — étendirent, enrichirent, utilisèrent la grandiose découverte, en épelant sur les monuments les mœurs des peuples et l'histoire des dynasties.
Ainsi le vieux livre de l'humanité, la Bible, rencontrait sur sa route une confrontation inattendue, un livre contemporain buriné dans le granit! La Bible, qui s'était mesurée déjà avec les révoltes de la raison et avec les critiques de la science, allait maintenant être contrôlée par des récits étrangers, aussi anciens qu'elle-même !
Certains s'en effrayèrent. Les appréhensions des timides rencontrèrent à Rome un fougueux interprète, l'abbé Lanci, qui les formula dans un virulent pamphlet. Mais, en semblant admettre qu'un progrès scientifique pût porter préjudice aux enseignements de la foi, ce polémiste sans mission mérita le mécontentement et la disgrâce de ses chefs ecclésiastiques. A la suite des attaques
dirigées contre ChampoUion, par son zèle inconsidéré, il fut, malgré les prières de ChampoUion, révoqué de ses fonctions de bibliothécaire pontifical. Plus tard même, il rompit avec l'Eglise et mourut misérablement à Paris.
Au contraire les représentants les plus autorisés et les protecteurs les plus empressés de la Foi catholique furent bien éloignés d'attribuer aux découvertes de ChampoUion aucun sens hétérodoxe. Louis XVIII nomma le savant officier de sa maison et lui fit présent d'une tabatière précieuse; il patronna les recherches des égyptologues, les seconda de tout son pouvoir, envoya ChampoUion en Italie pour y déchiffrer les papyrus achetés par le roi de Sardaigne, et ceux de la bibliothèque vaticane.
En 1825, le duc de Blacas, revenant de son ambassade à Naples, pour reprendre, auprès de Charles X, ses fonctions de premier gentilhomme de la chambre, raconta au duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, qu'un consul anglais, nommé Sait, avait composé et transporté à Livourne une collection importante de monuments égyptiens.
Le ministre envoya aussitôt à Livourne ChampoUion le jeune, pour déterminer l'importance historique et vénale de cette collection. Le savant dressa l'inventaire et proposa l'achat.
Le i5 mai 1826, Charles X créa, par ordonnance, le musée égyptien du Louvre que devait commencer le fonds de la collection Sait; il désignait, en même temps, ChampoUion le jeune comme
conservateur des nouveaux trésors. Il inaugura en personne les salles égyptiennes, conduit par GhampoUion. La duchesse d'Angoulême qui l'accompagnait, parut goûter les explications du conservateur, qui faisait ressortir la concordance des inscriptions hiéroglyphiques avec les faits et les dates de l'histoire sainte.
Bien plus, les cardinaux se disputèrent l'amitié de GhampoUion.
Le Patriarche de Jérusalem lui envoya les insignes de l'ordre du Saint-Sépulcre. Enfin le Pape Léon XII voulut l'entretenir, lui prodigua l'éloge, le chargea de traduire les inscriptions des obélisques romains, écrivit au Roi de France à son sujet, et sollicita pour lui, par l'entremise de l'ambassadeur duc de Laval-Montmorency, la croix de la Légion d'honneur. Il disait plaisamment à GhampoUion que, s'il n'eût été marié, il n'aurait pas échappé au chapeau rouge!
Rome en effet sait, mieux que personne, que la science et la foi, ces deux rayons différents, émanent du même soleil; que si l'une et l'autre sont vérité, il est mathématiquement impossible qu'elles ne se rencontrent pas un jour. L'homme qui pense attend paisiblement cet accord définitif et certain sans s'inquiéter des variables dissonances qui résulteraient passagèrement de notions imparfaites.
Et, en fait, l'histoire révélée, et l'histoire humaine se sont tendu la main dans la fraternité du vrai : GhampoUion, qui n'était pas un dévot, a déclaré solennellement ceci, que les siens doivent enregistrer hautement :
« On a insinué avec instance que les résultats « de mon système tendraient à contredire l'histoire « telle que les Livres sacrés nous la présentent. « Je déclare ici cette accusation entièrement fausse; « et je délie de trouver dans aucun de mes « ouvrages un seul mot qui puisse motiver une « telle assertion. «
D'ailleurs, les défiances religieuses ne se présentèrent pas seules sous les pas de l'illustre investigateur. Les pièges et les épreuves lui furent multipliés, tournant toujours à sa gloire.
A Rome, par exemple, il découvre des manuscrits bilingues, des manuscrits à double texte, écrits en langue égyptienne, mais accompagnés de leur version en langue grecque.
Un prélat défiant ne confie au savant que les pages égyptiennes, et fait traduire les pages grecques par les hellénistes du collège romain... Quand vient la confrontation, on constate que les deux traductions présentent le même sens !
A Alexandrie, où florissait déjà le commerce des antiquités vraies et fausses, des Grecs spéculateurs proposent à Champollion la reproduction en plâtre d'une longue inscription qu'ils prétendaient avoir moulée sur un monument.
Le moulage était habilement composé d'inscriptions authentiques, mais diverses, et réunies en une seule, pour former un ensemble unique, présentant par sa longueur une valeur importante. Champollion examine et déchiffre avec assez de certitude, pour indiquer aux falsificateurs ébahis les sutures qu'ils ont artificiellement établies.
Dans la Haute-Egypte, les jeunes dessinateurs de l'expédition scientifique, gais compagnons, qui avaient brossé au passage les décors du théâtre d'Alexandrie, s'amusent un jour, pendant l'exploration d'un temple, à dissimuler une inscription lapidaire qu'ils emportent dans la cange. A quelques jours de là, on fouille un autre temple plus éloigné, on feint d'y trouver cette inscription, on la montre au savant.
Eclairé par le texte, il déclare qu'elle a dû être apportée là par circonstance fortuite, mais qu'elle vient sans aucun doute du temple précédent. Deux fois ses auxiliaires mirent son savoir à cette malicieuse épreuve. Après quoi, les plus incrédules se déclarèrent convaincus.
La duchesse de Fitz James