LA DUCHESSE DE FITZ JAMES
La bonne duchesse de Fitz James, si accueillante pour moi, fut une femme de cœur et de foi, une incorrigible prodigue, que les salons assurément ne sauraient oublier, mais que connaissent bien mieux encore les affamés de Grenelle, sous son humble titre de Sei^vante des Pauvres.
La lignée de Fitz-James se rattache à Tune des plus chevaleresques et des plus augustes maisons qui aient régné, à la race des Stuarts.
Les Stuarts ont porté, durant trois siècles, la couronne d'Ecosse, et, durant plus d'un siècle, la couronne des trois Royaumes-Unis. Aucune auréole ne leur a manqué : ni celle de l'héroïsme, ni celle de la foi, ni celle de la beauté, ni celle de la poésie, ni celle du malheur.
Et quand, au xvii^ siècle, la Révolution les chassa de leur trône, la France, alors puissante et généreuse, les accueillit comme elle le devait faire, en leur offrant sa poudre, ses vaisseaux, son or et son sang.
L'imagination populaire s'est complue dans la légende de Jacques II, contre lequel se soulevèrent furieusement les passions protestantes, et qui
sacrifia ses trois couronnes plutôt que d'abdiquer les croyances catholiques. Quand il arrive à Saint- Germain, détrôné par son gendre, Guillaume d'Orange, dépouillé, proscrit, Louis XIV l'accueille avec une grandeur, avec une noblesse que les circonstances trouvèrent toujours égales, le console avec dignité, l'assiste avec magnificence, le loge dans le Palais que venait de quitter pour entrer au Carmel Mlle de La Vallière, lui fournit, pour lutter contre l'usurpateur, toutes les ressources nécessaires. Mme de Sévigné admire ce faste prodigue :
« Deux millions, des vaisseaux, des troupes, des « officiers, des arm.es pour sa personne, qui sont « celles du Roi,... des armes pour dix mille hom- « mes... Pour les petites choses et les comimodités, « elles sont en abondance : des chaises de poste « faites en perfection, des calèches, des attelages, « des chevaux de main, des services d'or et d'argent, '( des toilettes, du linge, des lits de camp, des épées « riches, de épées de service, des pistolets, et enfin « tout ce qui se peut imaginer... Enfin la généro- « site, la magnificence, la magnanimité n'ont « jamais tant paru qu'en cette occasion. »
Beaucoup d'Anglais, l'Irlande entière appelaient le roi légitime; il prend congé de Louis XIV, qui, délicatement inspiré, lui offre sa propre cuirasse, en lui adressant cet adieu royal :
— « Je dois souhaiter ne plus vous revoir : « cependant, si la fortune vous était de nouveau « contraire, vous me trouveriez encore pour vous « tel que j'ai été. »
Jacques II tente, à la Boyne, le sort des armes. Tandis qu'il jette à ses cavaliers cette recommandation suprême : « Epargnez mes sujets d'Angleterre ! » les troupes de son gendre, grossies des régiments allemands, danois, hollandais, finlandais, de tous les contingents hérétiques, écrasent sous leur masse les fidèles Jacobites et douze cents Français. Le vaincu revient tristement finir à Saint-Germain, et ses restes, au lieu de rejoindre à Westminster les dépouilles royales, dorment dans l'exil, au bord de la Seine.
Le malheur et la vaillance éveillent toujours, grâce à Dieu, la sympathie sur notre sol. Le roi d'Angleterre mourut entouré d'une vénération si générale que le peuple, toujours porté à outrer le bien comme le mal, considéra Jacques II comme un saint. Un très curieux procès-verbal du temps conservé aux archives générales, raconte même des « miracles » opérés sur le tombeau royal.
Ce pieux renom paraît confirmé par ce quatrain du temps, tout railleur qu'il veuille être :
C'est ici que Jacques second, Sans ministres et sans maîtresse, Le matin allait à la messe Et le soir allait au sermon.
Mais le verdict populaire et le quatrain luimêm.e appellent tout au moins certaines restrictions : car ce « saint, » avec sa lignée légitime, a laissé... une descendance moins régulière. Avant d'épouser la princesse Marie de Modène, et alors qu'il était duc d'York, il avait aimé la belle Ara-
bella, fille et sœur de ses plus chauds partisans, Churchill et Marlborough.
On sait comment s'éteignit la postérité royale de Jacques II.
Le fils de Marie de Modène, Jacques III, élevé dans l'exil, essaya, dès sa vingtième année, de conquérir sa couronne. Ses tentatives de débarquement échouèrent, cette fois et plusieurs autres. Lassés par les échecs, les princes catholiques l'abandonnèrent; seul le Pape Clément XII lui tendit la main : il mourut à Rome, laissant deux fils.
L'un d'eux, l'héroïque Charles-Edouard, souleva l'Ecosse en sa faveur^ poussa jusqu'à trente lieues de Londres, et, vainqueur à Clifton, à Falkirk, toucha presque au succès : mais, vaincu à Culloden, traqué par les orangistes, couvert de haillons, mourant de faim, il dut, après les incidents les plus romanesques, repasser la mer en fugitif. Ce prince, brave, humain, grand dans l'infortune, mourut à Florence, sous le nom de comte d'Albany .
Le prélat qui célébra ses funérailles était son frère Henri, créé cardinal à vingt-deux ans par Benoît XIV. Ce dernier Stuart prit alors, sans quitter la pourpre romaine, le nom royal de Henri IX. La Révolution française le chassa de Rome à Venise, où il mourut misérable, après avoir vendu tout ce qui lui restait pour assister la misère de Pie VI dépouillé.
La basilique Vaticane abrite aujourd'hui, sous un marbre tumulaire, les restes de ces rois proscrits, dont le sang s'est tari sans s'avilir.
L'autre postérité de Jacques II est devenue, est demeurée française, glorieusement française.
Le fils d'Arabella Churchill fut Jacques Fitz James, maréchal duc de Berwick.
Befwick combattit aux côtés du Roi, à la Boyne; il prit ensuite du service en France, où son mérite l'appela au commandement général. Il est mort au service du pays qui l'avait adopté, frappé par un boulet en assiégeant Philippsbourg.
Sonplus brillant exploit futlavictoired'Almanza, qui assura sur la tête d'un prince français la couronne d'Espagne. Berwick, secondé par le marquis d'Avaray, tua cinq mille hommes aux coalisés de Parchiduc Charles, fit dix mille prisonniers, prit vingt-quatre canons, envoya à Notre-Dame cent vingt drapeaux!
Louis XIV, vous le voyez, n'avait ni cédé au favoritisme, ni mal jugé l'homme, en érigeant un duché-pairie français en faveur du fils de Jacques II, du premier Fitz-James.
A la seconde génération, nous trouvons deux fils, qui continuent la glorieuse tradition paternelle, qui bataillent sans trêve pour la France, et qui gagnent, l'épée à la main, les grades supérieurs dans notre armée. Un troisième porte la crosse : il est évêque de Soissons, grand aumônier de Louis XV. Son austérité vigilante éloigne impérativement de la cour Mme de Châteauroux; et, quand la favorite triomphe, quand le Roi la rappelle publiquement auprès de lui, le grand aumônier se retire dans une disgrâce qui honore son caractère et son nom.
Plus près de nous, voici le duc de Fitz-James, l'ancien soldat de l'armée de Gondé. Familier des Tuileries à l'époque de la Restauration, il eut, plus tard, l'honneur d'être mêlé aux entreprises tentées par Madame la duchesse de Berry, et d'expier même par l'emprisonnement les soupçons dont il fut l'objet à cet égard. A la Chambre, où l'envoyèrent les électeurs de Toulouse, cet ardent royaliste tint souvent tête à M. Thiers, avec une ténacité que nos adversaires même ont saluée.
Les Fitz-James de nos temps, partout reconnaissables à leur allure crâne et originale, à certaine particularité de haut goût, dans le caractère, et jusque dans la mise, allient leur noble nom^au plus vieux sang patricien de France et de l'étranger, aux Biron, aux d'Harcourt, aux Saint-Sauveur? aux de Ligne , aux Salviati, aux Turenne, aux Miramon, à Charette.
Les Chartreux