LES CHARTREUX
Mon plus impressionnant souvenir de mes amis les Chartreux est celui qui se rapporte à leur huitième centenaire célébré en 1884.
Il y a huit siècles que saint Hugues, l'évêquede Grenoble, amena sur ces hauteurs sept affamés de solitude.
Ils sont demeurés ici, depuis lors, ces amants du silence, eux et leur postérité spirituelle, sans que la froidure, les épreuves, les catastrophes, au cours de huit cents ans, aient pu les détacher.
Ils y priaient depuis cinquante ans, à peine, quand une avalanche engloutit leur demeure et les deux tiers d'entre eux : les survivants élevèrent un peu plus loin d'autres cellules! Le terrible baron des Adrets les visite le fer à la main! Huit fois en huit siècles l'incendie détruit leur monastère qu'exposaient alors à des accidents répétés ses toitures en lames de sapin : huit fois, ils le reconstruisent, sans se décourager; jusqu'à ce que s'achèvent enfin, au dix-septième siècle, les solides bâtiments d'aujourd'hui.
Non seulement ils restent, mais ils essaiment.
comme une ruche féconde . Cent ans après la fondation, quinze chartreuses imitaient, au loin, les vertus de la première. Sous Louis XIV, on en comptait deux cents, répandues sur toute la surface de l'Europe, et reconnaissant le même Général.
Toute cette gloire du dehors n'est plus. On ne compte guère plus que vingt chartreuses dans le monde.
La Grande-Chartreuse elle-même a vu, — il y a de cela quatre-vingt-dix-ans — ses solitaires expulsés par la force et remplacés par une garnison révolutionnaire!
Amers souvenirs qui, pourtant, ne sont pas sans honneur pour la Chartreuse ! Un chercheur, un illustre savant dauphinois, M. Champollion, me montrait un document que les moines ne connaissent pas, et qu'il faudrait pourtant graver, en lettres d'or, au frontispice de leur couvent, comme une sauvegarde, comme un bouclier contre les fureurs républicaines de l'avenir. C'est la protestation de la municipalité républicaine de Grenoble contre la suppression de la Chartreuse en 1790, protestation très énergique adressée à « l'auguste Assemblée nationale », et qui, énumérant, les bienfaits du couvent, proclame la charité des moines nécessaire à la contrée.
Le peuple pensait comme ses édiles; car il fit, en 1816, une réception significative aux survivants de la révolution. Le vieux Vicaire-général de l'ordre ne revit son monastère, à la Restauration, que pour y mourir huit jours après; mais, du moins y rentra-t-il au milieu des populations
agenouillées, porté sur les épaules des montagnards, au bruit des retentissants hosannahs!
Les paysannes s'en mêlèrent et suivirent de loin la triomphante escorte : elles pénétrèrent dans le ^ésef't, dont nulle femme, avant la Révolution, fût-elle souveraine, fût-ce même pour y obtenir sépulture, n'avait pu franchir les limites : depuis ce jour, les femmes ont accès licite jusqu'aux portes extérieures du monastère.
Depuis ces huit cents ans, qu'ont fait, que font ici les enfants de saint Bruno?
De la char tireuse?
Non : la célèbre liqueur se fabrique depuis quarante ans tout au plus ; elle est distillée par des Frères convers et des employés, dans une usine éloignée du couvent. Chaque Chartreux reçoit dans l'année, une bouteille de chartreuse : la plupart n'y ont jamais goûté.
Des chemins, de l'assainissement forestier, de l'élevage pastoral?
Non, ils ont pourvu à tout cela avec une entente maîtresse, une générosité royale; mais, en principe, directement, le travail extérieur, le travail en commun, n'est pas celui que prévoit et ordonne la règle.
Depuis huit cents ans, la vie des Chartreux, c'est la prière solitaire, le travail solitaire. Cette vocation étonne et irrite plusieurs, qui ne la comprennent pas. Il faut cependant admettre qu'il est des besoins spéciaux, dans certaines âmes exceptionnelles.
La solitude, elle est absolue ici. Chaque Char-
treux a son jardin, son promenoir couvert, sa maison séparée, où il couche, où il mange isolément, et même son oratoire privé, où il dit une grande partie de l'office, dans sa stalle solitaire, s'asseyant, se levant, s'inclinant, se couvrant, et se découvrant, selon les moments, comme s'il était au chœur.
Deux fois le jour, une fois la nuit, il va chanter avec ses frères les louanges de Dieu. Chaque semaine il y a une promenade commune et une récréation commune ; c'est tout. Hors de là, silence perpétuel, travail sans témoin : chacun seul avec Dieu!
Mais quel travail?
Le travail auquel sont propres des gens instruits comme le sont ces quarante prêtres, le travail de tête et de plume. Ah! je vous assure qu'ici la bibliothèque ne moisit pas! Je m'y suis arrêté parfois et j'ai vu de silencieux fantômes encapuchonnés de blanc, qui rapportaient, replaçaient, cherchaient, emportaient, à tout moment, des ouvrages documentaires, de grands et de petits livres. Je me rappelais ce cri d'un Père général, au milieu d'un incendie qui détruisait sa chère chartreuse : « Tout le monde à la bibliothèque ! Sauvez d'abord les livres ! Frati^es^ ad librosî » C'était, je crois, au temps de dom Gallifet.
Ce dont les moines sont fiers, c'est de leur fidélité rigoureuse aux traditions cartusiennes. L'ordre achève son huitième siècle, sans avoir jamais subi de reforme; il n'a pas dévié. Non seulement il n'a jamais glissé dans le relâchement, mais il a
répugné aux moindres changements; et, ce qui est plus curieux, il a obstinément résisté aux modifications que les Papes eux-mêmes ont voulu y introduire !
Ainsi Rome a désiré que le général des Chartreux portât la crosse et la mître : — les Chartreux ont tant supplié que cette innovation ne leur a pas été imposée. Rome a voulu que les religieux malades pussent manger un peu de viande : — les Chartreux ont obtenu le maintien rigoureux de leurs observances primitives : jamais, depuis qu'ils existent, un aliment gras n'a franchi leur porte : ce qui, par parenthèse, n'a pas été au détriment de la longévité; car la délégation chargée d'aller demander au Pape le maintien exclusif des aliments maigres ne comptait que des Chartreux de quatre-vingts ans.
Le latin est resté, comme autrefois la langue officielle de leur maison. Ils ont conservé pour la messe, dans leur austère église, qui n'est jamais fleurie, des rites spéciaux, des rites quotidiens et immuables, auxquels n'ajoutent aucune pompe nouvelle les solennités même les plus importantes.
A l'office, le cérémonial qui paraît plus saisissant est celui de la communion. Les religieux profès, restés à leur place, s'étendent tout de leur long, non pas à plat ventre, mais couchés sur le côté, le coude supportant la tête, dans l'attitude du sommeil : — c'est la prostration selon le rite de saint Bruno. — Pendant ce temps, les communiants agenouillés, sur un seul rang, forment un vaste cercle autour de l'autel. Aussitôt qu'ils ont
— igo —
reçu l'hostie des mains du célébrant, ils se passent à la ronde, un calice de vin non consacré, dans lequel chacun trempe légèrement ses lèvres : — c'est un curieux mémorial de la communion sous les deux espèces.
Ils n'ont pas admis les orgues : la voix humaine chante seule avec les tourmentes de la montagne. A table, en dépit des usages universels, ils boivent dans une tasse à deux anses, qu'ils tiennent des deux mains, parce que leurs anciens faisaient ainsi. Les Frères n'abordent jamais leur Prieur sans baiser respectueusement le pan de sa robe.
Ils ont conservé la coutume de se raser la tête tous les quinze jours, ce qui, paraît-il, est, au moins en hiver, une pénitence plus dure que leur cilice et leur jeûne. Ils ont surtout scrupuleusement respecté la constitution gouvernementale, très forte et très pondérée : celle-ci attribue à un chapitre général élu une autorité qui balance celle même du Général. L'éminent titulaire de la charge, dom Anselme-Marie, ne pourrait rien contre une décision souveraine de l'Assemblée annuelle.
Cette pepétuité minutieuse, cette immutabilité de huit cents ans frappe et intéresse vivement.
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Le cardinal Siciliano di Rende
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Le cardinal SICILIANO DI RENDE
Mgr di Rende n'était pas un nonce comme tous les autres, un nonce de carrière. Il avait exclusivement rempli le ministère pastoral dans son archevêché de Bénévent, lorsque la confiance de Léon XIII le désigna pour l'un des postes diplomatiques les plus importants : la nonciature apostolique de Paris.
Ces hautes fonctions sont occupées d'ordinaire par des prélats qui ont étudié, comme secrétaires d'abord, comme auditeurs ensuite, la tradition des rapports internationaux, les usages et les coutumes de la chancellerie; qui, tout au moins dans les différents stages de la carrière prélatice, ont pratiqué à Rome les choses et les personnes de la Cour Pontificale.
L'archevêque de Bénévent, au contraire, n'a jamais fait partie du collège prélatice, il ne s'est pas trouvé en rapport direct et personnel avec les dignitaires du Vatican; et les Français qui, dans les salons, pensaient lui faire leur cour, en
l'entretenant des individualités marquantes de la cour romaine, apprenaient presque toujours que le nonce ne connaissait guère que de nom les personnages ecclésiastiques placés auprès du Pape.
Les qualités qu'a montrées dans l'exercice de sa charge Mgr di Rende, lui sont donc absolument propres; elles ne résultent pas d'une formation technique, d'une préparation professionnelle.
Il est incontestable que sa connaissance approfondie, sa longue pratique de notre langue, de notre société, de notre état politique l'ont mieux servi que n'eût pu le faire une étude savante et raisonnée des fonctions diplomatiques. Il n'a pas été accueilli parmi nous comme un étranger, mais comme l'ancien ami de beaucoup de familles. Français d'allure et d'éducation, ancien élève du petit séminaire d'Orléans, il n'avait rien à apprendre, et connaissait aussi bien que l'un de nous notre terrain politique et social. Il a donc vu les choses comme nous les voyons, sans qu'aucun préjugé lointain les ait grossies ou diminuées pour lui. Quand il recevait un Français, il savait, sans enquête, quel degré de considération et de créance méritaient le visiteur et son milieu. Il a donc évité tout naturellement les écoles qui ne sont pas épargnées aux plus circonspects, lorsqu'ils sont jetés au milieu d'un peuple nouveau. On le voyait dans les salons où il trouvait avec plaisir bonne musique et bonne compagnie, se présenter comme chez lui, avec sa sainte et aimable mère la marquise di Rende, saluer, sans qu'il fût besoin de fréquentes présentations, toutes lee personnes de
la, société parisienne, reconnaissant chacune et Tentretenant de ses proches, de ses amis, avec l'aisance et la sûreté d'un Français sur son propre terrain.
Si son action de négociateur se trouvait limitée par les circonstances dans une sphère trop restreinte, i! voulut que s'affirmât hautement, par ses actes multipliés l'exemple pieux et régulier donné au clergé et aux catholiques par le représentant du Saint-Siège.
Aucun nonce jusqu'à ce jour n'avait participé avec une si publique application à la vie chrétienne de la capitale et des provinces; aucun ne s'était prodigué avec autant d'empressement dans les cérémonies pontificales.
Il est peu de paroisses dans Paris qu'il n'ait édifié de sa présence, de sa prédication, de sa prière majestueuse et recueillie. Nos pèlerinages l'ont attiré sur tous les points de la France. Un jour on le voyait présider avec dignité les grandes fêtes de la Madone à Boulogne-sur-mer; un autre jour, il s'en allait sans bruit, prendre part aux intimes dévotions d'une famille dans la chapelle de Sainte-Chantal de Bourbilly, et ailleurs. Les fonctions pontificales lui étaient chères; et l'afïluence lui montrait combien les catholiques de France goûtaient cette piété simple et assidue.
Evêque , il l'était surtout demeuré dans le sens propre du mot, c'est-à-dire à l'égard de ses lointaines brebis, de son diocèse de Bénévent, qui tant de fois a sollicité ardemment son retour. Ce ne fut jamais pour prendre un repos mérité, mais
toujours pour aller visiter ses diocésains, qu'il mit à profit ses congés de quelques semaines. Il aimait à parler de sa ville archiépiscopale, à vanter la foi de ses peuples; et ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher se trouvent largement renseignés sur sa chère cathédrale, sur sa vaste maison épiscopale qui subit il y a peu d'années un écroulement partiel, sur ses routes de montagnes, sur ses gros villages où se massent les habitants au lieu de s'isoler dans les campagnes, se dispersant chaque matin pour leurs travaux éloignés, et rentrant chaque soir à la sonnerie de VAve Maria. Il comparait volontiers ses tournées pastorales aux voyages analogues des évêques de France;
— Voyez-vous, disait-il, c'est toute autre chose. Chez nous l'évêque ne ressemble en rien à un personnage officiel; il en impose moins : mais c'est, pour tous, surtout pour les petits, un père qui vient consoler, que le plus humble, le plus ignorant, le plus coupable, approchent et interpellent volontiers, en toute confiance et simplicité.
Le prélat m'a raconté, à ce propos, un curieux souvenir :
— Un jour, comme je visitais une petite ville éloignée et pendant que je revêtais les ornements chez le curé du lieu pour me rendre processionnellement à l'église, j'entendis dans l'antichambre le bruit d'une très vive altercation. J'envoyai demander une explication. On vint m'avertir que c'était un vieux berger de la montagne, descendu de bien haut pour se confesser à son évêque et qui
— ^97 — ne voulait pas attendre. Je le fis venir; il était outré de la résistance qu'on lui avait opposée; il sacrait contre les serviteurs, contre les chanoines, contre mon secrétaire. Je tentai, moi aussi, d'obtenir qu'il ajournât sa confession, car l'heure de l'office avait sonné, la population m'attendait. Mais il répondit que, l'office fini, il n'aurait plus le temps de rejoindre ses troupeaux avant la nuit, qu'un fils arrivant près de son père a le droit d'être écouté sans délai. Il était à la fois tendre et fâché, je ne pus lui faire entendre raison je dus prêter l'oreille comme il le voulait.
Mgr Freppel
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