MGR FREPPEL
Un jour à Baugé, où j'étais alors sous-préfet, l'évêque d'Angers, entouré de prêtres nombreux, bénissait solennellement les assises de la chapelle, au collège Saint-Joseph.
Avant que s'achevât la cérémonie religieuse le supérieur lut à haute voix le procès-verbal du fait, qui, roulé dans un tube de cristal, devait être inclu,' et cimenté sous la première pierre du futur édifice. Le document était rédigé en latin. Selon l'usage, la pièce mentionnait les autorités présentes; elle fixait aussi la date de l'événement par le nom du Pape régnant et par celui du Souverain en exercice.
Or, le Souverain d'alors, ou le personnage du moins qui en tenait lieu, était le Maréchal de Mac- Mahon. Le mot rempiib licam imerYÏm donc naturellement dans la qualification de président de la république.
Mon fauteuil et celui de l'évêque étaient voisins. En entendant le mot rempiiblicam^ il se pencha vers moi.
— Vous voyez, mon cher sous-préfet, que le
clergé n'hésite pas à mentionner le régime sous lequel nous vivons?
— C'est correct, Monseigneur, mais c'est sec!
— Quoi ! vous trouvez que notre prose latine manque de fleurs! Voudriez-vous par hasard des épithètes?
— Pourquoi pas? Votre document désigne le maréchal par ces mots dux Mac Mahon : le maréchal est un personnage considérable : à votre place je l'aurais qualifié, j'aurais écrit « l'illustre duc de Mac-Mahon. « Que diriez-vous de inclytus dux Mac Mahon ?
— Excellente épithète, fit le prélat.
Et il interrompit la lecture du texte latin pour demander que séance tenante on ajoutât inclytus.
— C'est, dit-il aux assistants, c'est M. le souspréfet qui propose cet adjectif : il est littéraire M. le sous-préfet : il est dans le vrai : l'adjectif explique et développe singulièrement l'idée... Ainsi, pendant que nous en sommes aux épithètes ne trouvez-vous pas que le mot rempiiblicam en mériterait une également?
— Oh! Monseigneur, murmurai-je, prévoyant une menace : Pas de propos malsonnants! Je vous en prie : devant moi, restez dans la constitution!
— La constitution. Messieurs, clama malicieusement le prélat, la constitution ! M. le sous-préfet me souffle une idée excellente, c'est d'appliquer à rempublicam un qualificatif éminemment constitutionnel !
Je sentis confusément que l'évêque m'engageait dans une impasse.
— Or, ajouta cruellement Monseigneur Freppel, qu'y a-t-il dans la constitution? Il y a que la constitution est révisible ! Donc, en ajoutant à rempublicam le qualificatif revisibilem^ nous serons tout à fait dans l'esprit et dans le texte des lois qui nous régissent. Que dites-vous de 7'evisibilem^ conclut le prélat, en me portant une botte directe?
— Revisibileml fis-je éperdu. Vous n'y pensez pas, Monseigneur! Fi! Quelle basse latinité! Le mot n'est certainement pas dans le dictionnaire !
— Je ne dis pas que je l'ai trouvé dans Cicéron : je dis qu'il se trouve dans la constitution française. Il constate un fait existant!
— Mais, Monseigneur, c'est que votre constatation ressemble furieusement à un vœu.
— Il m'est permis d'appeler, de souhaiter une révision prévue par la loi elle-même : le régime est essentiellement révisible, c'est lui qui le dit positivement. Donc, mon épithète n'a rien de séditieux !
— Eh bien. Monseigneur, à cause de moi, veuillez y renoncer.
— Voyons, soyez de bon compte, mon cher sous-préfet : je vous ai passé inclytiis^ passez-moi revisibileml Nous sommes dans loi, vous le savez bien!
Les arguments de l'évêque étaient justes : on ajouta 7'evisibilem au mot i^empiiblicam... et je signai le procès-verbal... Et voilà comment un sous-préfet confirma de son paraphe un souhait manifeste de révolution politique.
Heureusement pour mon écharpe les républi-
cains acharnés de Baugé n'entendaient pas le latin... et malheureusement pour la France le revisibilem est resté lettre-morte, enterrée là-bas sous la première pierre de la chapelle Saint .Toseph!
Le comte Vandal