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LE COMTE VANDAL

Ce vieil ami des miens, que j'ai vu s'éteindre, offre l'exemple assez rare du succès obtenu par le travail opiniâtre, sans que la brigue ni les compromissions de la conscience aient eu part dans la réussite. M. Edouard Vandal était le type du fonctionnaire, dans le vieux sens de ce mot. Dans la forte conception de Napoléon I^"", dans les traditions de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, aujourd'hui délaissées et démodées, le fonctionnaire n'était pas un serviteur improvisé, pressé de commencer et pressé de finir, fruit hâtif de l'ambition et de la politique; fonctionnaire, cela signifiait l'intelligence et la probité mises résolument au service de la chose publique; cela signifiait développement normal des qualités administratives et du travail personnel, depuis la patiente et laborieuse préparation des modestes débuts, jusqu'à la plénitude de l'âge et de l'acquis, jusqu'aux récompenses légitimes et aux honneurs mérités de la vieillesse : cela signifiait persévérance et droiture, zèle et savoir ; cela signifiait travailleur appliqué conscieusement aux détails et progressivement initié aux vues d'ensemble.

M. Vandal fut précisément tout cela.

Par allusion à son nom de famille qui sonne le ravage et la destruction, Gustave Doré, son ami, dessina un jour pour lui un Barbare, un Vandale, fulgurant et rutilant, qui se rue à la curée de l'Univers sur une piaffante cavale. Cette image, spirituellement justifiée par la similitude de deux consonnances, ne se rapportait en rien à l'administrateur qui vient de mourir; il fut modeste dans son apogée, il n'éclaboussa jamais personne il a semé le bien partout où il a passé. Ce qui a caractérisé sa carrière, c'est précisément le travail modeste et opiniâtre, la progression régulière et méritée.

Il naît à Coblentz, alors chef-lieu d'un département français, et où son père était simple receveur des douanes. Il est élevé au Lycée Charlemagne, dont les souvenirs très vivaces et les amitiés persévérantes lui sont demeurées jusque dans la vieillesse. Il entre dans l'administration comme employé de ministère, sous le règne du roi Louis-Philippe, au temps de M. Guizot, de M. Thiers, de M. Lacave-Laplagne. S'il distrait de ses fonctions quelque activité c'est pour écrire dans la Tresse^ alors célèbre, avec Linguet et Théophile Gauthier. De ce commerce et de ce temps il conserva toujours la vitalité intellectuelle de i83o, l'esprit et la gaîté d'une génération vibrante.

Ses débuts administratifs sont marqués de plusieurs incidents qui montrent un énergique vouloir. Un jour, le ministre, ayant besoin du

jeune expéditionnaire, le convoque pour six heures. M. Vandal comprend qu'il s'agit de six heures du matin, si sûr de son rendez-vous, qu'il se présente intrépidement et qu'il fait réveiller le ministre. Celui-ci, d'abord assez troublé, se montre en somme satisfait de cette matinale activité. Un autre jour, M. Vandal est désigné comme secrétaire d'une commission importante. Attablé dans un coin de la pièce, il enregistre les débats. Le ministre, en circulant, s'approche de lui, se penche sur son papier.

— Tiens, que faites-vous donc. Monsieur?

— J'écris, Excellence.

— Comment, vous écrivez ! Pourquoi ne pas sténographier?

— Je ne sais pas le faire. Excellence.

— Tant pis, Monsieur, tant pis !

La semaine suivante, pendant que se tenait une nouvelle séance de la même commission, le ministre, qui était remuant, paraît-il, circule de nouveau, et jette machinalement les yeux sur la table du secrétaire :

— Tiens, vous sténographiez? Ce n'est donc pas vous qui étiez là, l'autre jour?

— Pardonnez-moi, Excellence : c'était moimême.

— Mais ne m'avez-vous pas dit que vous ignoriez la sténographie?

— Je l'ignorais alors, Excellence ; je l'ai apprise. Ce travailleur tenace et infatigable entra un peu

plus tard dans l'inspection des finances, où il s'éleva, graduellement et régulièrement. Présidant

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