LES SEGUR
Le salon du comte Paul de Ségur est resté ouvert jusqu'en 1886, c'est-à-dire durant cinquante ans; c'est un des rares salons qui ont résisté au courant léger des mœurs actuelles, l'une de ces maisons où l'on pense et où j'ai entendu causer.
Lorsque les terrains du Roule n'étaient encore que des chantiers et des potagers, le comte de Ségur avait construit, rue de la Boétie, un hôtel de style sévère, au milieu d'un beau jardin qui borde l'avenue Percié. C'est là qu'il s'est éteint, entre les bras de la comtesse de Ségur, si vaillante, si bonne, et si largement douée des dons artistiques.
Ancien député de Seine-et-Marne, passionné pour les choses de la politique qu'il suivait dans ses fluctuations journalières avec un ardent intérêt, et, malgré l'épreuve d'une cruelle cécité, très au courant des événements et des hommes, le comte de Ségur aimait les conversations intelligentes; son esprit sans cesse en éveil, sa courtoisie bienveillante, son hospitalité simple et de grand style, la bonté de son intelligente et vaillante
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femme, groupaient autour de lui un cercle nombreux d'assidus, qu'il savait intéresser.
Au temps de leur premier exil, les princes français l'ont vu souvent traverser la Manche; ils témoignaient de toute manière leur estime et leur affection à ce conseiller sûr, sage, discret, dévoué, que n'a point ébranlé la fortune adverse.
Le comte se rendait chaque jour vers cinq heures au cercle de VUnion^ où il prenait .place dans le Salon de lecture^ c'est-à-dire dans le sanctuaire des politiques, en face du duc de Broglie, à côté du comte de Mérode, du marquis de Vogué, du comte de Mosbourg, et de quelques autres gens d'expérience et de savoir.
Son fils, le comte Louis de Ségur, eut autrefois l'honneur d'accompagner en Syrie Monseigneur le comte de Paris, et devint député après son père; sa fille, Mme la duchesse de Larochefoucauld d'Estissac, est l'âme de toutes les grandes œuvres charitables de Paris; plusieurs fois mère et grand'mère.
L'esprit et l'intelligence sont de tradition dans cette noble maison. La sœur du comte, la comtesse d'Armaillé a publié de délicates études sur Marie Leckzinska et Marie Antoinette.
Leur père, le comte Philippe de Ségur, engagé comme simple hussard à vingt ans, était général lors de la néfaste campagne de Russie. Criblé de blessures, il se fit dans sa vieillesse l'historien des grandes choses qu'il avait vues. Le général consacra huit années à l'étude de son sujet. Son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée^ tableau
de nos désastres en 1812, est demeurée classique. Ce tableau est sombre, plein d'horreur; dans sa vérité nue, il émeut singulièrement. Le style est sobre, militaire; et cette exactitude éloquente vous empoigne douloureusement. Ségur juge Napoléon sans amertume, mais avec la liberté respectueuse d'un témoin qui constate de ses yeux la défaillance momentanée, les éclipses du génie. Cette publication n'alla pas sans encombre. Ces récits qui vous glacent, trouvèrent des contradicteurs. Le général Gourgaud, notamment, entreprit une réfutation de l'ouvrage en termes si violents, qu'on dut croiser le fer; le général de Ségur fut blessé sur le terrain. Mais le succès de son ouvrage n'en fut que plus accusé. Ce succès n'est pas de ceux qui passent; le document reste le plus authentique et le plus consulté sur les événements militaires de 181 2.
Le général avait un frère aîné. Octave, qui a laissé, d'autre part, une postérité illustre dans les lettres, dans l'Eglise, dans les conseils d'Etat.
Leur père était le comte de Ségur, grand maître des cérémonies sous Napoléon I^^". Celui-là se distingua par un raffinement d'urbanité courtoise demeurée légendaire ; le jour notamment où voyant l'empereur irrité de quelque retard, il le dérida par cette spirituelle adulation :
— Je présente un million d'excuses à Votre Majesté si je l'ai fait attendre un moment; mais on ne circule pas comme on veut aux portes de son palais : j'y ai été arrêté par un embarras de rois!
En effet, le rois de Saxe, de Bavière, de Wur-
temberg et trois autres se trouvaient alors à Paris pour faire leur cour, et Napoléon désarmé, sourit de cette louange.
Les mémoires de ce haut dignitaire ont survécu à l'oubli. En effet, l'auteur, d'abord colonel d'Orléans-Dragons, puis volontaire de Rochambeau aux Etats-Unis, puis ambassadeur de Louis XVI en Russie, a beaucoup vu. Il raconte de visu la campagne de la jeune noblesse française pour l'indépendance américaine. En Russie, il suit le magique voyage de l'impératrice Catherine qui parcourt en triomphe la Crimée, sa nouvelle conquête, rencontrant partout des villes, des hameaux, des habitants, improvisés sur son passage par l'industrie théâtrale de son ministre Potenkin. Enfin, à Paris, l'auteur peint la transformation curieuse que subissaient sous ses yeux les mœurs et les idées au couchant du xviii^ siècle dans les hautes sphères de la nation. En un mot, le document a gardé place méritée dans le dossier historique des temps modernes.
Ségur-Cérémonies avait un jeune frère, le vicomte, esprit charmant et léger, qui écrivait malicieusement sur ses cartes : « Ségur, sans cérémonies, » et qui résumait spirituellement toute la doctrine de la Révolution dans cette maxime : « Ote-toi de là, que je m'y mette! »
Leur père enfin, car je ne veux pas remonter au delà d'un siècle fut le maréchal-marquis de Ségur, l'un des meilleurs officiers de Louis XV. Mutilé par la mitraille, il servit longtemps comme commandant général des troupes et ministre de la guerre.
Ségur-Lamoignon
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