SÉGUR-LAMOIGNON
Quelle charmante cérémonie que celle du mariage célébré sous mes yeux à Méry-sur-Oise ! Le vicomte Amelot, mon ami, épousait dans l'église paroissiale, qui est la chapelle du château, Mlle de Ségur-Lamoignon,
Or, plus favorisé que bien d'autres, l'antique domaine de Méry qu'a souvent visité le roi Henri IV, a vu, depuis qu'il existe, et jusqu'à nos jours, se succéder sans interruption ses maîtres légitimes. Chaque génération a paisiblement complété l'œuvre des précédentes. Notre siècle a transformé, sous la baguette de M. Varé, dessinateur du Bois de Boulogne, le beau parc aux frondaisons séculaires, aux larges avenues françaises d'autrefois, combinées avec le caprice moderne des pelouses anglaises et des eaux qui serpentent. Mais les embellissements et les restaurations successives respectent religieusement les vieux souvenirs et le cortège nuptial, en sortant de la gothique église, trouvait partout vivantes et fidèles les traditions du passé.
Au xvni^ siècle, le seigneur qu'appelle à Méry-
sur-Oise son mariage avec la fille des marquis de Saim-Chamans, est le célèbre banquier Samuel Bernard.
En 1708, le royaume était appauvri par la disette et par la guerre; les caisses de l'Etat étaient épuisées. Dans cette détresse, Louis XIV pensa que le riche financier pourrait seul intervenir utilement. Il le fit interroger à ce sujet par le contrôleur des finances, Desmarets. Samuel Bernard avait l'âme fière; il ne refusa pas son secours, mais il voulut que le roi fiit une démarche en personne, mettant à ce prix ses avances pécuniaires. On ménagea une rencontre « inopinée. »
Un jour Desmarets invite à dîner dans le pavillon qu'il occupait à Marly le richissime banquier. Le roi sort à pied du château, passe devant le pavillon : Desmarets et son hôte le saluent au passage; Louis XIV s'arrête et dit au banquier :
— Vous êtes bien homme, Monsieur, à n'avoir jamais vu Marly? Venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets.
Bernard suit; le roi lui montre en détail son beau domaine, avec cette grâce courtoise dont il avait le royal secret. Pas un mot d'affaires. Le banquier rentre chez Desmarets, transporté de reconnaissance, et lui dit aussitôt :
— J'hésitais à vous faire une avance, mais j'aime mieux risquer ma ruine que de laisser dans l'embarras un prince qui vient de me combler, et qui mérite tant d'éloges !
Desmarets profita largement de cette heureuse disposition, et le prêt fut convenu.
Le fier Saint-Simon conclut de cet incident :
— J'admirais, et je n'étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard !
Ce dédain n'empêchera personne d'estimer qu'en cette occasion le roi fit son devoir et que Samuel Bernard, en endossant la dette de l'Etat, donna une grande preuve de son patriotisme.
Elle fut d'autant plus méritoire qu'elle entraîna la faillite du financier en 1709, il perdit vingt millions avec une grandeur qu'on pourrait souhaiter aux plus nobles seigneurs.
Plus tard, Louis XV imita son aïeul, il recourut au crédit financier de Samuel Bernard. Celui-ci répondit encore aux négociateurs :
— Quand on a besoin des gens, c'est bien le moins qu'on fasse la demande soi-même !
Le roi reçut le banquier; la cour, docile à cet exemple, le combla d'attentions : il dîna chez le maréchal de Noailles, soupa chez la duchesse de Tallard, et finit par prêter des millions. On rit de ses saillies populaires, mais on l'appela avec vérité le Sauveiu' de l'Etat; le roi, en reconnaissance de ses services, l'anoblit, le créa conseiller d'Etat, lui donna le grand cordon de Saint-Michel; le seigneur de Méry-sur-Oise devint le chevalier Bernard.
Sa charité privée égala ses services publics : il avança plus de 10 millions de livres aux militaires ruinés, et inscrivit dans son testament que le remboursement ne serait jamais réclamé !
En 1735, le seigneur de Méry éleva dans son
village une école de sœurs qu'il dota largement. La Révolution a détourné de son but cette largesse; mais les successeurs ont réparé : leurs libéralités ont ouvert, de nos jours, une école suffisante pour deux cents enfants !
L'héritière de Méry, la fille de Samuel Bernard, épousa Mathieu Mole, premier président du Parlement de Paris, comme son illustre aïeul de la Fronde. Ce magistrat, digne de son grand nom, lutta énergiquement pour les prérogatives et l'indépendance de sa Compagnie en 1768, sous le ministre Maupeou : le Parlement tout entier, le suivant dans sa résistance, fut dissous et remplacé.
La vallée de l'Oise a conservé le souvenir de la jeune "Première, Mme Mole, qui consola sa disgrâce à Méry, dans le commerce élégant d'une société brillante et raffinée. Elle planta de corbeilles, de bosquets, d'arbustes fleuris, la vaste garenne qui domine la jolie vallée : en costume champêtre, selon les goûts du temps, elle y reçut tous les beaux esprits, à J'ombre de ses lilas et de ses aubépines. On retrouve encore les vestiges des terrasses, des salles de verdure, des bancs de gazon, des allées sinueuses que créa la Première, il y a plus d'un siècle. Quant au parc, elle le dessina dans le goût de Le Nôtre, avec l'aide de Buffon, son ami, qui partagea ses sollicitudes pour le domaine, et vint souvent lui-même aider la belle dame de ses conseils autorisés.
Le fils de la présidente, magistrat comme ses ancêtres, subit la tourmente révolutionnaire, et, plusieurs fois sauvé de la guillotine par le dévoû-
ment d'un valet de chambre, par le sacrifice de deux millions, finit cependant sur Féchafaud.
En ce moment là même, le fidèle serviteur entre précipitamment dans le cabinet de Fouquier- Tinville, et offre, au nom de Mme Mole, un troisième million pour sauver la victime. Fouquier-Tinville bondit sur son siège, se frappe le front et s'écrie :
— Que n'êtes-vous venu une demi-heure plus tôt? Maintenant il est trop tard! La charrette est partie!
Cette exécution faisait héritière du château de Méry une enfant de dix ans, Mlle Mole. Celle-ci épousa, peu après, le vicomte Christian de Lamoignon.
Quel nom que celui-là, porté successivement par tant de sages, et par tant de braves !
L'un d'eux est assis sur le siège de premier président au Parlement de Paris par Louis XIV, qui lui dit solennellement :
— Si j'avais connu, monsieur, un plus homme de bien que vous et un plus digne sujet, je l'aurais choisi !
Fléchier s'est écrié dans l'oraison funèbre de ce « grand président » :
— La famille de Lamoignon est une de celles où l'on ne semble né que pour exercer la justice et la bienfaisance; où la vertu se communique avec le sang, s'entretient par les bons conseils, s'excite par les grands exemples !
Le petit-fils du président fut chancelier et garde des sceaux sous Louis XV; son arrière-petit-fils,
Lamoignon-Malesherbes, eut l'insigne honneur de défendre Louis XVI devant la Convention; tandis que deux autres Lamoignon, deux frères, Charles et Christian, soldats de Dieu et du Roi, tombaient à Quiberon sous les balles républicaines.
Christian est blessé à la jambe, Charles l'emporte dans ses bras jusqu'aux vaisseaux anglais ancrés près du rivage, promettant à Sombreuil son commandant de revenir aussitôt. A bord, on lui représente que la bataille est perdue, qu'en retournant à terre il court à une mort inutile, mais Lamoignon a promis; il embrasse le blessé, il regagne la côte : à peine débarqué il est fusillé, avec tous ses compagnons de gloire !
C'est Christian, le blessé de Quiberon, qui épousa, plus tard, l'héritière de Méry, et répara le domaine éprouvé par la Révolution.
En 1814, il sortit de cette retraite pour prendre une part active à la restauration de la Monarchie légitime. Il fut du nombre de ceux qui, réunis à Paris en commission municipale, firent le premier appel aux princes de la Maison de France, et offrirent la couronne à Louis XVIII. Le Roi a perpétué ce souvenir en ajoutant une fleur de lys à l'écusson de la famille.
La fille du vicomte de Lamoignon épousa en 1823 le comte de Ségur. Le Roi transmit au gendre le nom et la pairie du beau-père. Aujourd'hui les Ségur-Lamoignon, dignes héritiers du passé, perpétuent à Méry les vertus et les exemples des grands ancêtres.
L'hôte nouveau qu'amène à Méry la petite fille
des Sain:-Chamans, des Mole, des Lamoignon, des Ségur, n'est pas indigne de ces grandes alliances. Les aïeux du vicomte Amelot ont servi la Monarchie dans les hauts emplois sous Louis XIV et sous Louis XV; son illustre grand'tante, la Mère Amelot, qu'aima chèrement saint François de Sales, reçut le voile des mains de sainte Chantai et gouverna la Visitation avec l'éclat d'une vertu célèbre; le vicomte Jean n'a point oublié : les grands sentiments n'ont défailli ni dans son cœur ni dans sa conduite.
Ceux qui ont eu l'honneur d'expier à ses côtés, dans les prisons de la République, les revendications ardentes de la conscience française contre le crime des expulsions monastiques, n'oublient pas sa noble attitude et sa jeune énergie.
La comtesse de Chambrun
M#M#IM#4#M#M#MMIIIIMI