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LA COMTESSE DE CHAMBRUN

L'hotel de Chambrun qui me fut hospitalier, est assurément l'un des plus beaux que possède encore le faubourg Saint-Germain, et son histoire est intéressante.

On connaît son charmant jardin qu'une grille sépare du boulevard des Invalides, en face de Saint- François-Xavier.

Les bâtiments qui bordent, d'autre part, la rue Monsieur contiennent un délicieux sanctuaire, copié sur la Sainte-Chapelle; il n'est pas d'ordinaire livré au culte et sert le plus souvent pour les concerts religieux que donnent dans la journée le comte et la comtesse de Chambrun. Chaque semaine, la jolie nef et la tribune se remplissent des amateurs les plus distingués et de la plus élégante assistance, qui viennent entendre une musique sérieuse exécutée par les maîtres.

Ce monument occupe la place d'une autre chapelle beaucoup plus modeste qu'avaient créée les précédents propriétaires, les religieux Mékitaristes du collège fondé par Samuel Moorat. Le public se pressait fort nombreux aux cérémonies de ces

moines arméniens, à ces messes de quatre heures du soir, où je me souviens que la majesté des officiants à la longue barbe, leurs riches vêtements aux formes peu connues, le rythme étrange de leurs psalmodies, le mystère des rites orientaux, la distribution des Eulogies ou hosties non consacrées, impressionnaient vivement.

La cour d'honneur a reçu en 1871 la visite des obus prussiens : elle leur doit même sa magnifique décoration.

En effet un projectile ennemi a écorché, en éclatant, l'une des ailes en retour. En tombant, les fragments du mur ont découvert une sculpture cachée sous les plâtras. On poursuivit avec soin l'œuvre du canon, et une merveilleuse frise qui se déroule tout autour des bâtiments apparut aux regards : c'est un bas-relief de Clodion qui représente des amours domptant des bêtes féroces, et qu'avaient dissimulé d'anciens propriétaires.

Dans le grand vestibule, au milieu des palmiers, trois grandes statues de marbre blanc : l'Espérance, la Foi, et la Charité fleurie, à laquelle une attention gracieusement et délicatement conjugale a voulu prêter les traits de la maîtresse de la maison.

Dans les hautes pièces du rez-de-chaussée, un beau portrait du grand Condé, donné par luimême à l'aïeul du comte de Ghambrun, et ramené par le hasard des changeants destins sous ce toit construit par la maison de Condé.

Au milieu de ces vastes salons, une rotonde centrale qui servit de chapelle au noviciat du Sacré-Cœur.

Le marquis Théodore de Nicolaï, qui précéda les Mékitaristes à l'hôtel de Condé, non content de donner ses filles à l'ordre naissant de l'illustre Mme Barat, lui avait offert sa maison; et ce fut là comme le premier bercau de cette florissante congrégation qui a formé pour les familles françaises tant d'épouses, tant de mères modèles.

Au premier étage, encore des souvenirs.

Au temips des Mékitaristes, Mgr Dupanloup a souvent habité deux pièces contiguës. Devant un crucifix de Philippe de Champagne, qui occupe encore la même place, l'évêque d'Orléans priait et disait la messe. Cet appartement a été religieusement respecté.

A d'autres chambres se rattache un souvenir tout différent, mais dout la religieuse poésie enchante et séduit.

Cette maison en effet fut d'abord celle d'une princesse de sang royal, qui l'embauma longtemps de ses douces et aimables vertus : Louise Adélaïde de Bourbon-Condé, si belle et si bonne. « C'est « une créature privilégiée de Dieu, a écrit sa « contemporaine, la baronne d'Oberkirsch : c'est « un front à porter une couronne ou un voile de « religieuse! »

Mlle de Condé avait vingt-huit ans en 1786 quand elle rencontra aux eaux de Bourbon l'Archambault, où elle se trouvait avec le prince son père, un jeune officier, voltairien quoique Breton, M. de La Gervaisais. Entre ce philosophe austère et incrédule de vingt ans à peine, et la princesse profondément, pratiquement chrétienne, naquit

un sentiment profond, honnête, irréfléchi, un amour chaste, qui prit en trois semaines une inconsciente intensité.

Puis les deux amis se séparèrent, et commença entre eux une correspondance que n'ignoraient ni le prince de Condé, ni son fils le duc de Bourbon, mais qui devait forcément demeurer sans issue, la distance du rang et de la naissance n'ayant jamais permis aux jeunes gens d'entrevoir le mariage.

Ces lettres, datées tantôt de Chantilly, et tantôt du « Cabinet bleu » dans l'hôtel de la rue Monsieur, sont tendres et pleines de candeur. « L'âme « n'a point de sexe, y lit-on, de même que l'âme « n'a point d'âge ».

Mademoiselle de Condé ouvre son cœur avec une naïveté délicieuse; elle entenprend la conversion du sceptique La Gervaisais, elle lui vante avec une éloquence toute simple la douceur de la prière, l'élévation du sacrifice chrétien. Elle regrette amèrement l'abîme que le rang creuse entre eux; « Oh! les petites maisons de vignes! » Puis sans aucun embarras, elle conseille à son ami de se marier pour son bonheur, de la reléguer, elle, à la seconde place dans son cœur. « Non, « ajoute-t-elle, mon conseil n'est pas sublime. Il a y a des sacrifices bien cruels. Quand on aime « on les fait... Je ne sais pas si on les supporte! »

Les deux amis ne se revirent jamais. Le monde commençait à se préoccuper de cette attache : la princesse s'éveilla comme d'un songe; sa conscience parla : elle écrivit une dernière fois... pour

rompre : « Depuis longtemps je le demande à « Dieu, ce courage. Ce n'est qu'aujourd'hui qu'il « me l'accorde !

« Adieu encore une fois, mon ami. On peut « changer de conduite quand on a du courage. « Changer son cœur, j'ignore si cela est possible! «

La Révolution chassa de son hôtel Mlle de Condé.

Quand elle rentra en France, ce fut pour y prendre — sous le nom nouveau de Mère Marie- Joseph de la Miséricorde — au couvent du Temple, l'habit des Bénédictines du Saint- Sacrement qu'elle institua.

Elle fit toute sa vie pénitence de la courte idylle qui précède; et, vingt-huit ans après sa rupture, ayant reçu une lettre de l'écriture de M. de La Gervaisais, elle la brûla sans la lire.

Un autre souvenir honore singulièrement cette grande âme, cette femme héroïque : depuis le jour où elle apprit Texécution de son neveu bienaimé, le duc d'Enghien, dans les fossés de Vincennes, la Mère Marie-Joseph de la Miséricorde ne manqua pas un seul jour, jusqu'à sa mort, de prier... pour Napoléon!

La Providence a permis que les filles spirituelles de cette sainte mère, en quittant leur monastère du Temple, revinssent précisément s'établir dans une dépendance de l'ancien hôtel de Condé, rue Monsieur. Le couvent des Bénédictines du Saint- Sacrement est limitrophe du vieil hôtel aujourd'hui rendu à son éclat : ainsi la dépouille de leur chère fondatrice, qu'elles ont apportée avec elles,

comme leur plus cher trésor, repose pour ainsi dire à l'ombre des murailles qui ont abrité sa jeunesse, innocemment tourmentée, et vu les larmes si brûlantes de cet amour brisé qui précéda dans son cœur les aspirations du cloître !

Si sa mémoire monastique est pieusement gardée par ses filles, le souvenir gracieux et doux de son séjour dans la maison voisine, à l'hôtel de Condé, est conservé avec une fidélité respectueuse par les hôtes de notre temps.

Il semblerait que l'hôtel n'a pas changé de maîtres, tant y est répété le nom de Mlle de Condé, tant sa vie et ses actes y sont familiers; tant les restaurations intelligentes et artistiques ont scrupuleusement, amoureusement reproduit les choses du passé, et tant — pourrait-on ajouter — l'accueil hospitalier d'aujourd'hui rappelle les princières grandeurs d'autrefois !

La société de la comtesse de Chambrun emprunte avec recherche et discernement au monde des arts, au monde des lettres, au monde tout court, les primeurs intellectuelles et surtout les jouissances musicales les plus exquises. Pour un profane, ces soirées entières consacrées au grand art, ce respect religieux pour l'orchestre^ ce silence qui s'impose à tous seraient de quelque poids : il éprouverait des démangeaisons de révolte; il serait tenté de communiquer avec sa voisine, de risquer une observation, une plaisanterie, un souvenir : mais aussitôt les protestations, les c/îwf^ indignés le rappelleraient au devoir local, qui est de jouir en dedans, sans interruption, sans dis-

traction, et sans commentaires. Mais pour les vraiment dignes, cette initiation savante à Pivresse musicale, tout le charme social, toutes les élégances de la toilette, de l'ameublement, subordonnés à la jouissance musicale exclusive, qui devient presque une étude, tant elle s'affine et se raisonne, sont choses sans prix, choses dont on ne se lasse pas! Et puis n'y a-t-il pas les entr'actes qui permettent devant le buffet, la libre admiration et la libre médisance.

Abel de Montferrier

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ABEL DE MONTFERRIER

Mon ami Montferrier est fort agréable, très recherché, très fêté, et très digne de l'être. Cet heureux, a de la grâce, de l'esprit, est de vieille race : à lui sourient les dames et l'avenir. Les marquises et les duchesses ont applaudi souvent ses vers dits après dîner sans prétention et sans affectation : on les lui a redemandés; il a fini par les réunir, par les illustrer lui-même de dessins artistisques, et par les livrer à l'inévitable Ollendorf.

Ce qui me frappe quand l'élégant poète récite son œuvre le soir, de sa voix chaude, bien timbrée, bien naturelle, bien euphonique, ou quand je la retrouve sur l'élégant vélin, c'est le contraste de cette destinée riante qu'enguirlandent, que caressent tous les sourires, avec la tendance sceptique, presque amère, qui se manifeste sous l'harmonieux manteau de ces rimes gracieuses. Qui croirait trouver une note presque douloureuse sur ces jeunes lèvres, sur cette lyre applaudie, chez ce poète goûté, j'allais écrire gâté, qui rencontre les faveurs de la plus délicate élite?

Le comte Abel de Montferrier a bon goût, et je

ne veux pas dire qu'il s'abandonne aux élégies courantes, aux malédictions poétiques, aux désespoirs classiques du débutant visité par la muse. Non, les colères, les sombres évocations, les désespérances grotesque ne sont point son fait. Mais si le ton ne devient pas tragique, il n'en est pas moins vrai que le poëte sent et pense comme un désabusé. Il fuit la mièvrerie, c'est vrai; mais il tombe presque dans l'amer...

Ses plus jolies pièces sont tristes et s'ajoutent, sous une forme toute moderne, aux harmonieuses lamentations de l'éternelle douleur humaine.

Voyez ce petit mendiant qui montre, accroupi dans la neige, un bal de marionnettes dans une cage de verre, comme il rêve lamentablement sur ses petits danseurs dorés :

Le ciel est tout noir et le vent d'hiver Jusqu'au fond des os, pour glacer la vie, Enfonce en sifflant ses flèches de fer... L'enfant grelottant voit avec envie Les petits pantins chaudement vêtus, Qui font en riant leurs jetés-battus, Et les cotillons gonflés en sonnettes Qui trouvent charmant d'avoir les bras nus.

— Ça n'a jamais froid les marionnettes!

Les passants frileux ne s'arrêtent pas.

Leurs pelisses sont bien capitonnées; Vers de bons dîners ils vont à grand pas. Lui, n'a pas mangé depuis deux journées! Pour vivre il faudrait un morceau de pain ! Ah! qu'on est heureux de n'avoir pas faim; D'avoir, en jeûnant, des santés honnêtes, Et d'être remplis d'étoupe et de crin !

— Ça ne mange pas les marionnettes !

Beaucoup des scènes, des images qu'évoque M. de Montferrier sont rouges, et saississantes par leur relief aigu; celle notamment du joli mignon fardé, vêtu de satin mauve et parfumé de benjoin, qui meurt en duel tué par un rude huguenot. Mais cette disposition sombre apparaît surtout dans le domaine moral, dans les impressions. Le désenchantement et la désillusion percent partout et il règne en tout ceci comme un muet reproche envers la destinée, comme un doute universel, résigné, mais profond, et parfois un sanglot étouffé, la malédiction de la victime contre le supplice, de l'amant contre l'amour. Cet applaudi, ce choyé, qui ne rencontre que les mains tendues, les éloges et les sympathies, qu'encouragent les plus belles et que couronnent les plus grandes, ne connaît pas l'ivresse des jeunes abandons, le grelot des folles sarabandes; il souffre, et ses vers parfois ce sont les cris d'une âme serrée dans un étau !

Est-ce parti pris, apparence, mensonge de la lyre? On se le demande presque en entendant une certaine satire où nous est représenté le poète menteur qui se farde dans la coulisse, qui se fait un masque douloureux, qui tord son mouchoir mouillé de fausses larmes, qui chante son amour trompé... le tout pour apitoyer la galerie et pour récolter des gros sous !

Mais non Montferrier n'est pas de ces

faussaires qu'il flétrit et flagelle. S'il y a comme une plainte discrète, une plainte de gentilhomme qui transpire pendant qu'il chante, ce n'est pas un

jeu, ce n'est pas une fantaisie d'artiste, c'est l'expression d'une mélancolie sincère.

Qu'il soit, ou non, justifié, le contraste entre les succès mondains du poëte à la mode et la sourde révolte qui murmure en lui non sans une certaine âpreté, ajoute un nouveau piquant au mérite de ses productions. Ce contraste frappe surtout les initiés, les gens du monde.

Le public, auquel échappe cette circonstance, goûte lui aussi, ce tour neuf et heureux, cette forme qui séduit, ce vers souple, cette image colorée, il trouve même un charme à cette larme discrète qui tremble sur les roses; il aime en général, — les dames surtout — une pointe de langueur sans afféterie.

Cependant, un ami de M. de Montferrier, c'est moi-même, s'est fâché... oh! pas tout rouge... et lui a écrit :

Ami, je vous ai vu rayonnant, plein de grâce Et c'est depuis hier que vous avez vingt ans ! En vous l'élan des forts, et devant vous Tespace. Votre jeunesse éclôt aux baisers du Printemps!

Votre matin sourit, comme une aube de fête Le ciel vous a doté du plus charmant rayon : Pour vous s'ouvre l'azur et la gloire s'apprête : La muse a dans son vol caressé votre front !

Aux ronces du chemin trouvez-vous donc des charmes? Pourquoi vos premiers vers chantent-ils des douleurs? Pourquoi vos gais refrains sont-ils mouillés de larmes, Et vos jeunes bouquets sont-ils brillants de pleurs?

Non, c'est aux cœurs sanglants, c'est aux lyres brisées Qu'il convient de gémir, quand le soleil a fui !

Aux vaincus de la vie, âmes désenchantées, Sont permis l'amertume et les pleurs de la nuit.

Mais quand le soleil brille, ami, c'est un blasphème Que de s'abandonner au deuil du souvenir, De songer au passé, de chercher en soi-même Ces images d'hier que chasse l'avenir.

Avant de vous sentir, déjà vous voulez croire Que vous avez souffert, que vous avez aimé ! La coupe amère est proche et vous allez y boire, Les ronces sous vos pas auront bientôt germé.

N'appelez pas ce jour! Quand vos ailes sont blanches. Promenez-les encor bien haut, en plein azur. Gaspillez les jasmins, effeuillez les pervenches... Gardez les sombres vers pour votre chant futur!

Que votre hymne aujourd'hui soit Thymne d'espérance! Qu'il chante ce que dit la flamme de vos yeux ! N'appelez pas le soir : il vient sans qu'on y pense. Souriez au soleil qui sourit dans vos cieux !

L'abbé Frémont

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