‹ Mes amisChapitre 33 sur 42 · PAUL HAREL · texte numérisé non relu

PAUL HAREL

Nous sommes au village, au vrai village, sous les pommiers normands, bien loin des cités, de leurs fièvres et de leurs rumeurs : à Echauffour.

Une seule rue, bordée d'humbles maisons, une vieille église aux bancs de sapin; sur la place, une auberge, avec son enseigne rurale, avec ses poules qui caquettent à l'entrée, avec la carriole du voyageur, attachée à l'anneau du seuil, et les charrettes de culture, qui stationnent à l'ombre.

J'entre à Tauberge. Un petit vestibule carrelé sur lequel descend l'escalier de bois : à gauche, la salle; à droite, la cuisine.

La bonne cuisine d'autrefois, à la brillante propreté, aux poutres apparentes, à la grande cheminée de pierre. Au mur, des guirlandes joyeuses de rouges casseroles ; devant l'àtre, un trourne-broche du vieux système, qui fonctionne sans trêve; partout, la maîtresse et la servante se multipliant, lestes et actives, les cottes relevées, le tablier bien blanc.

Elles saluent sans embarras l'étranger.

— Est-ce bien ici qu'habite M. Paul Harel?

— Pour sûr : même qu'il tire du cidre à la

cave!... Ohé, not' maître! Voilà encore un monsieur de Paris, que j' crois.

Not' maître apparaît; un gros garçon blond, jeune encore, au bon visage ouvert, à l'œil vif et clair, à la tenue champêtre : il apporte un large broc, où mousse la boisson dorée.

Il se découvre, et son regard interroge l'arrivant.

— Monsieur, j'admire vos poésies, partout applaudies, et primées dans tous les concours : j'ai voulu serrer la main de l'auteur.

— Un poëte bien rustique, monsieur, et que vous flattez beaucoup. Faites-moi l'honneur d'entrer, je vous prie.

Nous passons dans la salle, la salle à manger typique de petit hôtel, avec son couvert toujours mis sur la longue nappe, son amoire luisante, son inévitable imagerie, sa glace, son baromètre, et ses fleurs artificielles.

Nous nous asseyons, et nous causons.

Curieuse personnalité , celle de ce bardeaubergiste, qui ne s'est pas laissé griser par la gloire, et qui cultive les belles lettres sans déserter son fourneau.

Quoi vraiment, ces jolis volumes où le cœur chante, où le vers coule de bonne source, où le sentiment s'élève à son expression la plus délicatement gracieuse, ils ont été pensés sous ce toît banal, au son grésillant de la friture qui chante dans la poêle ! au milieu des charretiers qui fouaillent et des commis voyageurs qui pérorent!

Paul Harel, tout le premier, rit simplement de ce contraste.

Tout jeune, il s'abandonnait, en-dedans, à cette harmonie spontanée, à ce rythme du langage qui venait naturellement encadrer ses pensées comme dans une auréole. Mais cette sève dormait inconnue.

Un jour, le châtelain du voisinage, un homme d'esprit, entend, par hasard, un timide essai du modeste poëte : il admire, il lui persuade de publier ses vers.

Et, tout aussitôt, la renommée salue cette lyre nouvelle : les éditions se succèdent ; d'autres pièces s'ajoutent aux premières; on appelle, on cherche l'auteur; on le loue, on veut l'entendre. A Caen, à Paris, des assemblées de deux et trois mille hommes, assurément une élite intellectuelle, applaudissent cette voix chaude et vibrante qui chante avec amour les bois, les prairies, la nature et les grands sentiments, et les saines ardeurs, dans une gamme franche, familière et délicate, qui étonne et séduit.

Et ce succès retentissant s'obtient sans que le poëte sacrifie aux idoles du jour : il croit en Dieu; il espère la régénération de la patrie par la tradition royale : cette âme va tout droit !

Et, chose plus surprenante encore, le poëte, devenu conscient de lui-même, a voulu rester villageois : dites encore, après cela, que les conseils de la Muse sont inconciliables avec ceux du Bon Sens! Le lecteur sait — on le lui rappelle souvent, avec une sorte de coquetterie — qu'il est charmé... par un simple aubergiste, sans prétention : les titres mêmes des volumes s'inspirent de cette

sincérité : Rimes de broche et d'épée, ou bien Gousses d'ail et fleurs de serpolet.

Le serpolet, nous le foulons; Paul Harel m'a emmené loin du village, sur le coteau qui domine sa jolie contrée : il s'est animé, au contact d'une sympathie littéraire, il s'abandonne, sans phrases, tout uniment, au charme du grand spectacle de la nature que dore le soleil couchant; il sent, il peint, en causant, la poésie douce et pénétrante du tableau qui se déroule sous nos yeux; c'est un décalque instantané, un décalque amoureux, en musique!

Et puis nous revenons à petits pas, silencieux, comme recueillis, entre les haies fleuries qui limitent les herbages...

Je songe, encore tout ému de cet hymne spontané que le poëte vient d'exhaler pour moi seul.

Une voix s'élève soudain :

— Le rôti sera brûlé, monsieur; les clients seront mécontents : dépêchons-nous...

C'est l'aubergiste qui reparaît sous le chantre inspiré !

Non, le rôti n'était pas brûlé... mais les mines étaient longues.

Les mines de qui?... mais des voyageurs... puisque nous sommes à l'hôtel!

On a attendu le maître; car le maître préside lui-même, selon l'ancienne méthode, le dîner de ses hôtes, il découpe, il veille à contenter la pratique.

Commis voyageur, marchand de pommes, agent voyer, vérificateur de quelque chose, ambulants

de toute sorte, nous sommes à table six ou sept seulement, car ce n'est pas jour de foire : et la chose n'est plus poétique du tout! La récolte, l'incertitude du temps, le prix des poulains, la cote respective des crus de cidre, occupent toutes les langues entre les rasades multipliées.

Paul Harel donne son avis sur les questions diverses, va chercher le vin d'extra, raconte ses marchés, donne ses ordres pour le service, et offre généreusement à tous le cognac de derrière les fagots, pour fêter ma bienvenue...

Ils s'en vont... Moi, je ne veux pas partir sans saluer V asile des muses.

— Vous avez un cabinet de travail, monsieur Harel?

— J'ai ma chambre. Voulez-vous monter?

Ce sanctuaire est absolument prosaïque; beaucoup de papiers y traînent sur la table, dans un pêle-mêle pittoresque : des mémoires de fournisseur, des lettres d'académicien, des diplômes de société littéraire, des ouvrages célèbres avec dédicaces, des rôles d'imposition, des hommages de toute sorte... et un manuscrit du poëte.

Je saute sur cette feuille.

— Oh! ce n'est rien, cela, monsieur : quelques vers pour de braves paysans, mes amis, qui célébraient hier leurs noces d'or.

Rien! il est modeste, l'aubergiste! Ecoutez ceci :

L'homme et la femme ont le même âge, Pas chancelants et blancs cheveux;

Mais ce serait vraiment dommage Qu'ils ne fussent pas aussi vieux !

Qu'importe la date lointaine ?

Les serments ne vieillissent pas!

Les vieux ont fait leur cinquantaine, Et, fidèles jusqu'au trépas^

Devant les petits de leur race, En défiant le démenti, Ont regardé Tautel en face, Comme gens qui n'ont point menti !

Puis revenus dans leur demeure, Sous la côte, à l'abri du vent.

Ils attendent la dernière heure, En face du soleil levant.

Et vers la fortune qui passe.

Ils regardent les gens courir.

En sachant ce qu'il faut d'espace, Pour aimer, prier et mourir !

Qu'en pensez-vous?

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Le général Ménabréa

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LE GENERAL MENABREA

Avant de représenter l'Italie nouvelle à Londres puis à Paris, le général comte de Ménabréa, marquis de Valdora, a occupé les plus hautes fonctions dans la maison militaire du roi Victor- Emmanuel II, auquel il présenta la couronne de fer après la réunion du Milanais. Il a longuement rempli le premier rang politique dans le cabinet.

Il parle notre langue sans l'ombre d'une accentuation étrangère, étant né à Chambéry. C'est par option qu'il est italien. Lors de l'annexion de la Savoie à la France, son frère, magistrat à la Cour, choisit la nationalité française.

La confiance entière que lui ont successivement témoignée Victor-Emmanuel II et Humbert I^^"; le rôle marquant qu'il a joué dans l'histoire intérieure du moderne royaume; l'intimité personnelle, le commerce amical, qu'il entretient avec les premiers personnages de notre gouvernement, ne le désignent assurément pas à la louange des Français qui ont combattu pour la royauté du Pape, et qui combattent celle de M. Grévy.

Mais il faut noter qu'un homme d'Etat en Italie

ne se dirige pas comme ses pareils de France. Chez nous, l'implacable logique, la netteté originelle du caractère national, pour obscurcies qu'elles soient par la démoralisation politique, imposent cependant encore une certaine unité, au moins extérieure; dans les actes de chacun. Nos législateurs les plus en vue traquent et dépouillent les évêques, les prêtres, les congréganistes, érigent officiellement l'athéisme en dogme; et, d'autre part, conséquents avec leur détestable principe, affichent personnellement l'indifférence ou même la franche hostilité pour les croyances, pour les pratiques religieuses. On voit rarement à la messe ceux qui font la guerre au clergé !

Il n'est pas rare, au contraire, de rencontrer au delà des monts, certains illogismes très accomodants qui ne déconcertent là-bas personne, et qui admettent dans un même esprit — fut-il d'ailleurs net et éclairé, — la simultanéité de convictions difficilement conciliables. Beaucoup d'italiens qui ont travaillé à déposséder violemment le Saint- Père, seraient sincèrement désolés qu'on lui manquât d'égards ; ils ont envahi et confisqué ses droits; mais ils solliciteraient volontiers ses bénédictions. Leur souplesse native distingue entre les différents droits de l'Eglise, que les français, plus entiers, associent d'ordinaire dans la haine comme dans l'amour, qu'ils servent unis ou combattent en bloc.

Ainsi l'ambassadeur d'Italie, qui, comme ministre du royaume, a préparé les violations de la Souveraineté pontificale, exécuté la sécularisation légale des monastères dans toute la péninsule,

imposé le service militaire aux séminaristes, n'affecte nullement l'irréligion. Jamais, dans sa bouche une expression irrévérencieuse ou malsonnante ;il pratique les observances des catholiques, aussi régulièrement, plus régulièrement que beaucoup; il porte très volontiers le collier de la Très Sainte Annonciade, dont le médaillon représente la Vierge Marie. Le programme de sa vie entière semble avoir été sa célèbre note diplomatique de 1867, où il affirmait avec énergie les sentiments religieux de sa nation, mais protestait contre le maintien du pouvoir temporel.

Il a même fait plus, dans sa carrière officielle ; et le souvenir qui suit, — il est oublié mais authentique, — n'est pas le moins bizarre, parmi ceux de la révolution italienne, en sa forme si spéciale.

L'Italie est ainsi : on le vit bien lors de l'incorporation violente des Deux-Siciles à l'Italie. L'ancien roi de Naples avait, dans une partie de ses Etats, la qualité spéciale, héréditaire, de légat-né du Pape, jouissant des honneurs ecclésiastiques qui conviennent à de telles fonctions, exerçant les prérogatives canoniques afférentes à ce titre, en matière d'investitures épiscopales, de juridictions matrimoniales, de dispenses disciplinaires. Dans l'héritage politique de l'héroïque François II, les vainqueurs trouvent ce droit antique, particulier, officiellement reconnu par le Saint-Siège. En pareil cas, nos révolutionnaires eussent fait fi de ce privilège clérical; ils en eussent tout au moins dédaigné la part honorifique. Les italiens agirent tout autrement; ils ramassèrent pieusement ce

fleuron de la couronne sicilienne avec tous les autres. Le nouveau roi de fait veut se substituer, en ceci comme en tout, au roi exilé. Le voici légat du pape, malgré le pape, qui résiste et proteste, n'entendant pas transmettre à l'envahisseur une faveur propre à la dynastie légitime; on vit, non sans une malicieuse curiosité, un représentant officiel exercer, au nom de Victor-Emmanuel, les attributions ecclésiastiques de légat de Pie IX, en dépit de Pie IX, et même officier en cette qualité, c'est-à-dire prendre place au trône dans l'église, recevoir solennellement l'encens , l'eau bénite, l'évangile à baiser, participer en un mot au cérémonial du service divin dans la mesure accoutumée pour les légats laïques du Saint-Siège !

Ce mélange italien du sacré avec le profane, de l'autel avec la révolution, cette dextérité du caractère se pliant aux faciles accords, aux souples complaisances, aux transactions inattendues, se retrouve dans un fait historique, où les deux rôles opposés, le bon et le mauvais, se produisent ensemble, dans la carrière même du général Ménabréa, et qu'il m'a raconté.

Président du Conseil, il exécute, d'une part, la loi qui supprime les corporations monastiques... et, d'autre part, il s'ingénie à sauvegarder par des subterfuges laborieusement combinés tel couvent qui importe spécialement à la gloire intellectuelle de l'Italie, faisant appel aux adroites et diplomatiques ressources de sa brillante intelligence pour contourner la persécution au lieu de l'appliquer.

En effet, lorsqu'on apprit en Europe la suppres-

sion légale des monastères italiens, plusieurs personnages marquants, même parmi les plus chauds amis de l'Italie nouvelle, intervinrent auprès du cabinet, en faveur de l'illustre établissement du Mont Cassin. M. Gladstone, notamment, se montra très pressant; il représenta, qu'étranger lui-même au catholicisme, il regarderait cependant la disparition de l'antique abbaye bénédictine, de sa bibliothèque, de ses collections, de ses souvenirs historiques et littéraires, comme une honte pour le royaume. Il suppliait l'Italie de sauvegarder le célèbre et légendaire conservatoire du savoir humain.

Mais le général Ménabréa n'avait pas attendu ces représentations étrangères pour songer au salut du Mont-Cassin. Il prit l'affaire à cœur. Sa négociation à ce sujet avec le cardinal Antonelli est fort intéressante. Le langage du ministre était celui-ci :

— La loi supprime les ordres religieux : elle ne m.e permet pas de sauver le Mont-Cassin en tant que monastère. Mais voici ce que j'ai imaginé. La loi reconnaît les évêques, les diocèses. Faisons du Mont-Cassin un diocèse, l'évêque sera le révérendissime Père abbé; les chanoines et le clergé, ce seront les Pères bénédictins; les diocésains, ce seront les paysans des trois villages de la montagne Nous délimiterons d'accord avec le Saint-Sièse la nouvelle circonscription épiscopale, et nous la reconnaîtrons légalement.

En fait, c'est ainsi que put échapper à la confiscation et à la ruine cette grande institution, épave

du triste et complet naufrage monastique en Italie.

A Paris, le général ne s'est pas montré plus tranchant. Simple, facile, de façons douces, de langage modéré, respectueux de ses adversaires, armé d'une bonhommie modeste, bienveillante et fine, il ne fuit nullement ces discussions courtoises qui ne convertissent pas, mais qui n'aigrissent pas. Il cherche à convaincre, sans s'obstiner, avec un calme diplomatique, un organe discret et voile; ménageant l'interlocuteur, glissant avec art sur ce qui divise, s'affirmant avec précision mais sans rudesse, et trouvant aisément dans son long passé de guerre ou de cabinet les souvenirs différents qui peuvent plaire aux plus opposés.

A vrai dire, son présent même se compose de divers personnages : s'il est certain qu'il représente d'une part la jeune Italie, spoliatrice du Pape, des évêques et des moines, il n'est pas niable d'autre part qu'il est l'ambassadeur d'une vieille et glorieuse dynastie, souvent alliée à la maison royale de France, et qu'auréole même le rayon de la sainteté, en la personne d'Humbert-le-Pieux, de la reine Marie-Clotilde et de la reine Marie- Christine !

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Monsieur de Bornier

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